‹ Œuvres (volume 5)Chapitre 48 sur 91 · A MADAME DE LA BAUME · texte numérisé non relu

A MADAME DE LA BAUME

Baser sa dévotion sur de fortes maximes. — Le « grand artisan de miséricorde. » — Quel doit être le seul souci des enfants de Dieu. — Confiance et abandon en la Providence. — Q u"importe le temps à qui regarde l'éternité ? — Moyen de transformer en roses toutes les croix.

Annecy, 50 avril 1618(1).

Vive Jésus !

Playse au Saint Esprit de m'inspirer ce que j'ay a vous escrire, Madame, et s'il vous plaist, ma très chère Fille. Il n'est besoin, pour vivre constamment en dévotion, que d'establir des fortes et excellentes maximes en son esprit.

La première que je souhaite au vostre, c'est celle de saint Paul * : Tout revient au bien de ceux qui ayment * Rom. Dieu. Et a la vérité, puisque Dieu peut et sçait tirer le bien du mal, pour qui fera-il cela, sinon pour ceux qui, sans reserve, se sont donnés a luy ? Ouy, mesme les péchés, dont Dieu par sa bonté nous défende, sont reduitz par la divine Providence au bien de ceux qui sont a luy. Jamais David n'eust esté si comblé d'humilité s'il n'eust péché, ni Magdeleine si amoureuse de son Sauveur s'il ne luy eust remis tant de péchés, et jamais il ne les luy eust remis si elle ne les eust commis.

Voyés, ma chère Fille, ce grand artisan de miséricorde : il convertit nos misères en grâces, et fait la theriaque

(r) Biaise, dans son édition de 1833 (Lettres, vol. III, p. 401), annonce qu'il a retrouvé la date de cette lettre, et ajoute au quantième donné précédemment l'année 1622. Comme il n'indique pas la source où il a puisé son renseignement, nous sommes en droit de ne pas accepter aveuglément ce millésime, et de rapprocher ces pages de celles que le Saint écrit le 30 avril 1 618 à la Mère de Chantai, lui annonçant une lettre pour Mme de la Baume (voir ci-dessus, p. 206).

La destinataire est en effet, si nos conjectures ne nous trompent pas, Catherine de la Croix de Chevrières, fille de Jean de la Croix et de Barbe d'Arzac, mariée avant 1603 à Pierre de la Baume, conseiller au Parlement de Grenoble, maître des Requêtes de Marie de Médicis, doyen du Conseil souverain de Savoie, etc.

LhTTRF.s VIII 14

salutaire a nos âmes, de la vipère de nos iniquités. Dites moy donq, je vous prie, que ne fera-il pas de nos afflictions, de nos travaux, des persécutions qu'on nous fait ? Si donq il arrive jamais que quelque desplaysir vous touche, de quel costé que ce soit, asseures vostre ame que, si elle ayme bien Dieu, tout se convertira en bien. Et quoy que vous ne voyes pas les ressortz par lesquelz ce bien vous doit arriver, demeures tant plus asseuree qu'il arrivera. Si Dieu vous jette la boue de l'ignominie sur les ' Cf. Joan., ix, 6, 7, yeux, c'est pour vous donner la belle veuë * et vous rendre un spectacle d'honneur. Si Dieu vous fait prendre une

* Act, ix, 4. cheute, comme a saint Paul qu'il jetta en terre *, c'est pour

vous relever a gloire.

La seconde maxime, c'est qu'il est vostre Père; car autrement il ne vous commanderoit pas de dire : Nostre

* Matt., vi, 9. Père qui estes au ciel *. Et qu'aves vous a craindre, qui

estes fille d'un tel Père, sans la providence duquel pas

* Luc, xxi, 18 ; cf. un seul cheveu de vostre teste ne tomberaja.ma.is *? C'est

merveille qu'estant filz d'un tel Père, nous ayons ou puissions avoir autre soucy que de le bien aymer et servir. Ayes le soin qu'il veut que vous ayes en vostre personne et en vostre famille, et non plus, car ainsy vous verres qu'il aura soin de vous. « Pense en moy, » dit il a sainte Catherine de Sienne, de laquelle nous célébrons aujour- •B.Raym.deCap., d'huy la feste (0, « et je penseray en toy *. » O Père Pars i\ catx. SeD'' éternel, dit le Sage *, vostre providence gouverne tout.

* Sap., xiv, 3. La troysiesme maxime que vous deves avoir, c'est celle

que Nostre Seigneur enseigna a ses Apostres : Qu'est ce

* Luc, xxii, 35. qui vous a manqué*? Voyes vous, ma chère Fille,

Nostre Seigneur avoit envoyé les Apostres ça et la, sans argent, sans baston, sans souliers, sans besace, re-

* Matt., x, 9, 10. vestus d'une seule soutane *, et il leur dit par après :

Quand je vous ay ainsy envoyés, quelque chose vous

* Luc, xxii, 35, 36. a-elle manqué? Et il\ luy dirent : Non *. Or sus donq,

ma Fille, quand vous aves eu des afflictions, mesme du tems que vous n'avies pas tant de confiance en Dieu, estes vous perie dans l'affliction ? Vous me dires : Non .

( 1 ; Cette allusion à la fête de sainte Catherine de Sienne prouve que le quantième (38 avril) porté par les éditions précédentes est une erreur.

Année 1618

Et pourquoy donq n'aures vous pas courage de reùscir de toutes les autres adversités ? Dieu ne vous a pas abandonnée jusques a présent ; comme vous abandonnera-il des a présent, que, plus qu'auparavant, vous voules estre sienne ?

N'appréhendes point le mal a venir de ce monde, car peut estre ne vous arrivera-il jamais, et en tout événement, s'il vous arrive, Dieu vous fortifiera. Il commanda a saint Pierre de marcher sur les eaux ; et saint Pierre voyant le vent et l'orage, eut appréhension, et l'appréhension le fit enfoncer, et il demanda secours a son Maistre, qui luy dit : Homme de peu de foy, pourquoy as-tu douté? Et luy tendant la main, il l'asseura *. * Matt., xiv, 29-31. Si Dieu vous fait marcher sur les flotz de l'adversité, ne doutés point, ma Fille, n'appréhendes point. Dieu est avec vous ; ayes bon courage, et vous seres délivrée.

La quatriesme maxime, c'est celle de l'éternité. Peu m'importe qui je suis parmi ces momens passagers, pourveu qu'éternellement je sois en la gloire de mon Dieu. Ma Fille, nous allons a l'éternité, nous y avons presque des-ja l'un des pieds ; pourveu qu'elle nous soit heureuse, qu'importe-il que ces instans transitoires nous soyent fascheux ? Est il possible que nous sçachions que nos tribulations de troys ou quatre jours opèrent tant d'éternelles consolations *, et que nous ne veuillions pas * Il Cor., iv, 17. les supporter? En fin, ma très chère Fille,

Ce qui n'est pour l'éternité Ne peut estre que vanité.

La cinquiesme maxime, c'est celle de l'Apostre * : Ja *Galat., ult., 14. n'advienne que je me glorifie, sinon en la Croix de mon Jésus. Plantés en vostre cœur Jésus Christ crucifié, et toutes les croix de ce monde vous sembleront des roses. Ceux qui sont piqués des espines de la couronne de Nostre Seigneur, qui est nostre chef, ne sentent guère les autres piqueures.

Vous treuveres tout ce que je vous ay dit, es troysiesme, quatriesme ou cinquiesme et dernier Livres de V Amour

212 Lettres de saint François de Sales

v. in, chap. h. de Dieu *. Vous treuveres beaucoup de choses a ce propos iV. xii, c'h. ix. ' en la grande Guide des pécheurs, de Grenade (r).

Il faut que je finisse, car on me presse. Escrives moy confidemment, et me marques ce que vous jugeres que je puisse pour vostre cœur, et le mien le contribuera très affectionnement ; car je suis en toute vérité, Madame,

Vostre très humble et asseuré serviteur,

Franc5, E. de Genève.

Quand madame de Vicillieu (2) sera de retour, je luy escriray ; cependant, s'il vous vient en commodité, dites luy que je suis sien.

Le . . avril, Annessi.

( i ) Voir les tomes III, note ( i ), p. xxxvi, et XII, note ( i ), p. 190. (2) La sœur cadette de la destinataire, Marguerite, dame de Veyssilieu. (Voir le tome précédent, note ( 1 ), p. 371.)

MCDXXI

A DON JUSTE GUÉRIN, BARNABITE

(fragment)

Esprit conciliant et condescendant du Saint. — Pourquoi les Sœurs de la Visitation se contenteront d'être logées « avec incommodité. » — Pèlerines en route vers la cité permanente, hôtesses d'une nuit.

Annecy, [fin avrilj 1618 (1).

Quant au jardin, mon très cher Père, je n'y pense plus ; non que je ne voye bien que le projet que nous avions fait n'incommodoit pas le [collège,] ains Taccommodoit par le moyen de la recompense que nous eussions donnée; mais, par la grâce de Dieu, je n'eus jamais

( 1 ) La date approximative se déduit de l'étude des lettres échangées entre les Barnabites d'Annecy et leur Supérieur général, au sujet de L'affaire traitée ici. ^Voir la note suivante.)

Année 1618 213

désir de me rendre contentieux, ni de blesser l'esprit de personne (*).

Nos Filles de la Visitation feront leur bastiment avec incommodité, mais elles s'en contenteront très volontier, ains, je puis dire, elles en seront très contentes, puisqu'il ne se peut mieux. Et puis, elles sçavent qu'il n'est pas hors de propos que les fidèles espouses de Celuy qui n'eut jamais ni logis ni on reposer son chef en ce monde * * Matt., vin, =0. ne soyent pas logées a leur commodité. Comme vous sçaves, mon cher Père, la Mère qui gouverne cette nouvelle trouppe (2) a si bien appris a loger au mont de Calvaire, que tout autre logis terrestre luy semble encor trop beau. Elle n'a donq nul sentiment du refus, sachant bien que les pèlerines qui devront avoir retraitte en ce logis *, n'y devant habiter que la nuit de cette petite vie, * Cf. Heb., xi, 13. seront, Dieu aydant, si attentives a tirer païs dans le beau séjour de leur cité permanente *, que le reste leur sera 'Ibid., uit., 14. indiffèrent.

En fin, mon très cher Père, nous sommes enfans de la Providence céleste ; Dieu aura soin de ses servantes selon son bon playsir. Il faut avoir patience : (*) Qui seminant in lachrymis, in exultatione metent*. Ainsy les rosiers * Ps. cxxv, 5. produisent premièrement les espines, puis les roses.

Revu sur le texte inséré dans Y Histoire de la Fondation du itr Monastère de la Visitation a l'Annecy .

{* 1 Ceux qui sèment dans les larmes moissonneront dans l'allégresse.

(1) Nous avons dit plus haut (note ( 1 ), p. 120) le bon vouloir de Leurs Altesses, du P. Boerio et de D. Juste pour accommoder le Monastère de la Visitation par la cession d'une pièce de terrain. Ce bon vouloir échoua devant de multiples obstacles ; et le 21 mars 1618, le Général des Barnabites écrivit à D. Juste et au Supérieur dAnnecy son désir que l'affaire fût entièrement laissée de côté. D. Guérin, contristé, fit ses excuses au Fondateur ; il en reçut '< cette sainte reponce : Quant au jardin, » etc. (Hist. de la Fondation du 1er Monastère d'Annecy.)

(2) La Mère de Chantai.

2i4 Lettres de saint François de Sales

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