‹ Œuvres (volume 5)Chapitre 5 sur 91 · A M. CLAUDE DE BLONAY · texte numérisé non relu

A M. CLAUDE DE BLONAY

Pourquoi François de Sales retarde volontiers son voyage en Chablais. Sa douleur et sa résignation au sujet de la maladie de son frère Bernard.

Annecy, 28 mai 1617.

O Dieu, mon très cher monsieur de Blonnay, mon ami, que je retarderay volontier mon voyage, puisque monsieur le Marquis le désire (2); car aussi bien estois-je prest de vous escrire, ou a monsieur l'Abbé (3) : C) Dimitte me, ut plangam paitlulum dolorem m eu m *. Helas ! * Job, x, 20. j'attens tous les quartz d'heure la nouvelle du trespas de mon frère de Thorens, qui partit d'icy il y a trois semaines, et le jour de la Trinité estoit a Thurin, abandonné des médecins, et hors de toute espérance d'eschapper ; et desja, de Chamberi, le bruit vient qu'il est mort (4). Penses si j'auray besoin de 15 jours pour consoler sa pauvre vefve et toute cette fraternité, et pour rasseoir un peu mon cœur, qui est certes grandement esmeu.

Or sus, je dis néanmoins de tout mon cœur a Dieu : Je me tais, et ri ouvre point ma bouche, car vous Vaves fait*. J'adore les decretz de sa providence et embrasse * Ps. xxxvm, 10. la croix quil luy plaît nous présenter. Oùy, Père aeternel, car il a semblé ainsy bon devant vous *. * Matt., xi, 26.

( ' ) Laisse-moi, afin que je pleure un peu ma douleur.

( 1 ) Voir tome XII, note ( 1 ), p. 124.

( 2) Gaspard de Genève, marquis de Lullin (voir tome XI, note ( 2 ), p. 285), désirait le retard du voyage à Thonon peut-être parce que la chapelle qu'il faisait construire, et que François de Sales devait consacrer, n'était pas prête. (Voir ci-après, la lettre du 24 juillet à l'Abbesse de Baume-les-Dames.)

( 3 ) L'Abbé commendataire d'Abondance, Vespasien Aiazza. (Voir tome XIII, note (1), p. 48.)

(4) Ce jour même, le Saint reçut la triste certitude du décès de Bernard, arrivé le 23 mai. (Voir ci-après, note ( 1 I, p. 17.)

i4 Lettres de saint François de Sales

Je le recommande a vos prières, et de tous nos amis généralement.

Vostre très humble confrère,

Franc5, E. de Genève.

Le 2^ may 1 6 1 ;.

Je salue très humblement monsieur le Marquis, et suis son serviteur fidèle.

Monsr Monsr de Blonnay, Praefect de la Sle May son.

Revu sur l'Autographe qui appartenait à M. le chanoine Jean-Marie Chevalier,

à Annecy.

MCCCXV

Le Saint console la Mère de Bréchard de la perte de son père. — Quel douloureux message il doit porter à la baronne de Thorens. — Gloire humaine et saint trépas du frère de l'Evèque de Genève.

Annecy, 29 mai 1017.

Ma très chère Fille,

Hier nostre Mère me fit voir vostre dernière lettre et la nouvelle du trespas de monsieur vostre père (2).

(1) L'allusion à la mort du père de la destinataire ne permet pas de douter que celle-ci ne soit la Mère Jeanne-Charlotte de Bréchard (voir tome XIV, note (1), p. 86). Les éditions précédentes adressent cette lettre : A une Religieuse de la Visitation.

( 2 ) Jean de Bréchard (voir tome XIV, note ( 3 ), p. 160). Si le « bon gentil- « homme » s'en était allé en « une bonne disposition spirituelle, » il en restait en grande partie redevable à sa fille. Celle-ci, oubliant le rebut et l'abandon de la maison paternelle, avait demandé « avec toute instance à Nostre Seigneur qu'il » la « fit soùfrir en ce monde toutes les peines imaginables, » pourvu qu'il accordât à son père la grâce « de mourir en vray enfant de l'Eglise. » « Véritablement j'ay eu quelque sujet de croire que ce bon Dieu avoit été propice à mon oraison, » avoue-t-elle, « car, dépuis la mort de ce cher père, aucune sorte de douleurs et de traverse ne m'a manqué. » (Les Vies de quatre de» premières Mères, par la Mère de Chaugy, 1659-1892, Vie de la Mère de Bréchard, chap. x.)

Année 1617 15

Ne doutés point que je ne prie pour luy, car c'estoit le père de ma très chère Fille, qui m'est, je vous asseure, infiniment chère, et aux desplaysirs et playsirs de laquelle mon cœur participe affectionnement. Mais icy, hors le sentiment naturel, il y a occasion de sainte consolation, puisque ce bon gentilhomme s'en est allé en une bonne viellesse, et, ce qui importe, en une bonne disposition spirituelle.

Donq, ma très chère Fille, demeures consolée, et nous rendes la pareille par vos prières pour mon pauvre très cher frère de Thorens, lequel estant allé en Piémont avec un régiment de mille hommes, y fut enseveli mardy passé (0, comme on me vient d'escrire, et comme je m'attendois, il y a trois jours, sachant la qualité de la maladie. Or, penses, ma très chère Fille, ou cette affliction me touche, et voyes si la mienne n'est pas surchargée de celle de sa pauvre petite (2) et de nostre Mère, a qui il faut que ce matin j'aille oster le peu d'espérance qui leur estoit restée après les premières nouvelles de cet accident, sur lesquelles nous avons mille et mille fois adoré le décret de la Providence divine, et avons jette nos cœurs entre les mains de Dieu avec esprit de sousmission, répétant : Ouy, Seigneur, car ainsy il a esté aggreable devant vous *. Et nous n'avons aussi a dire autre chose * Matt. en tout ce que Dieu fait, sinon : Amen.

Ce pauvre garçon est mort le premier jour de son arrivée en ce païs-la, d'une fièvre pestilentielle, dans le sein de l'Eglise, muni des Sacremens receus avec grand sentiment de religion, sous la direction du bon Père D. Juste (3). Helas, qu'il est heureux! ce me semble; mais il est pourtant impossible que je ne pleure sur luy. Vous ne sçauries croire combien il estoit accomply, combien il s'estoit rendu aymable a chacun, combien il s'estoit signalé aux yeux du Prince en l'occasion de

(1) C'était le 23 mai. Le Saint veut parler ici de la mort, et non de la sépulture.

(2) Sa femme, Marie-Aimée de Chantai.

(3) D. Juste Guérin, Barnabite (voir le tome précédent, note ( 1 ), p. 171, et ci-après, note ( 1 ), p. 17).

l6 LtTTKhS DE SAINT FRANÇOIS DE SALES

l'année passée (0; et sur cela, le voyla emporté. Mais '£*•£* CXVI"' o:- Dieu est bon, et fait toutes choses en sa bonté *. A luy

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