AU CHANOINE JEAN-FRANÇOIS D'ULME
Contradictions suscitées à la Visitation. — Le vaisseau « prest a singler et a faire voyle. » — Pourquoi les Sœurs de Grenoble sont heureuses. — Fleurs de suavité.
Annecy, vers le 18 ou le 19 juillet 1618 (2).
Monsieur,
Je ne m'estonne point de l'empressement que ces bons personnages ont a destourner les âmes que Dieu appelle a la Visitation (?); car encor me semble-il que cette bienaymee petite Congrégation est quitte a bon marché des persécutions et contradictions que l'ennemi de son progrès luy suscite et a accoustumé de susciter en toute pareille occasion. Certes, je croy pourtant qu'il n'en peut
( 1 ) Le P. Ménestrier, dans son Histoire de la Visitation, cite deux passages de cette lettre comme adressés à M. Ménard, chanoine-sacristain de Saint- Nizier (voir le tome précédent, note ( 3 ), p. 103); ce qui a induit M igné en erreur. Le rapprochement de ces pages avec celles que sainte Jeanne de Chantai écrit le 14 juillet 1618 à la Mère de Chastel (Lettres, vol. I, p. 274 ; texte revu sur l'Autographe), nous convainc que le vrai destinataire est M. d'Ulme, chanoine de Grenoble.
C'était, d'après YHistoire de la Fondation de la Visitation de cette ville, un « ecclésiastique fort estimé et en réputation d'une extraordinaire vertu et piété..., frère de l'Archevêque d'Embrun. » — Honoré du Laurens, mort archevêque d'Embrun en 1612, avant d'entrer dans les Ordres avait été marié à Anne d'Ulme, fille de François d'Ulme ou d'Ulmo, seigneur de Montravail, avocat général de Provence. Le chanoine Jean-François d'Ulme serait donc, sans doute, fils de ce dernier et beau-frère d'Honoré du Laurens. Deux voyages à Annecy, en septembre 1617 et en janvier 1618, pour traiter l'entrée à la Visitation de sa fille spirituelle, Jeanne du Bonnet de la Bastie (cf. ci-dessus, note (1), p. 148), le lièrent plus particulièrement aux deux Fondateurs. Il fut, le premier, confesseur des Filles de Sainte-Marie à Grenoble, et garda cette charge jusqu'en 1620 ou 1621. Quelques petites difficultés lui firent quitter ce poste ^voir à l'Appendice I, la lettre d'Artus de Lionne au Saint), mais il demeura l'ami du Monastère, et nous le voyons, en 1625, accompagner à Embrun les Sœurs qui allaient fonder une nouvelle Maison de la Visitation dans cette ville.
(2) Hérissant donne la date du 2 juillet 1618, mais il semble plus exact, d'après l'étude de la correspondance de la Mère de Chantai, de placer cette lettre après le 14 juillet, tout près de celle écrite par le Saint, le 19, à Mme de Granieu. Les deux messages durant être confiés au même porteur.
(3) Cf. ci-dessus, note (2), p. 152.
Année 1618 249
plus, car, comme un plaideur qui a mauvaise cause, il ne sçait plus que faire, sinon caler et prendre des délais.
J'ay receu de Rome commission d'ériger cette Congrégation en tiltre de Religion, avec tous les privilèges, prééminences, immunités et grâces qu'ont toutes les autres Religions, et ce, sous la Règle de saint Augustin (0. Dites a cette bonne ame qu'elle entre asseurement a Sainte Marie (2); bien qu'elle ne soit pas encor Religion, elle le sera bien tost, et j'oserois dire que, devant Dieu, elle l'a tous-jours esté, puisque, par sa grâce, Ton y a tous-jours vescu religieusement. Certes, asses entre sur la mer qui entre dans un vaysseau qui est a l'emboucheure du Rosne, prest a singler et faire voyle.
Nostre Mère ira cet hiver faire une Mayson a Paris 0), et, comme je prevoy, avec tant de bonheur, d'advantage, de protection et d'assistance, qu'après cela je m'asseure que tout demeurera calme et en paix.
J'estime nos Seurs de vostre ville trop heureuses de jouir, comme elles font, des effectz de vostre charité, soin et affection. O quelle suavité a mon chetif cœur paternel, de sçavoir que mon frère très aymable est tout charitablement cordial a mes Filles bienaymees ! Je vous en fay mille très humbles actions de grâces, Monsieur mon très cher Frère, et vous proteste que, recevant vostre lettre, il me sembloit cueillir des fleurs de suavité incomparable sur le coupeau d'une de nos montaignes, ou j'estois alhors (4). C'estoit en l'octave de nostre grand saint Jean, ou, me souvenant que l'Evangeliste de nostre Princesse * * Luc, 1, 15. dit de luy : Et vinum et siceram non bibet (*), j'admiray
(*) Et il ne boira ni vin ni autre liqueur enivrante
( 1 ) Le Bref d'érection de la Visitation en Ordre religieux est du 23 avril 1618.
(2) « Je pense, » mande la Mère de Chantai le 14 juillet à la Supérieure de Grenoble, « que Monseigneur écrira à M. d'Ulme comme la Seserin peut entrer parmi nous en parfaite assurance. » (D'après l'Autographe ; voir Lettres, vol. I, p. S74.J C'est certainement la « bonne ame » dont il est ici question; mais nous ne trouvons aucun nom se rapprochant de celui-là parmi les premières Religieuses de la Visitation de Grenoble.
I 3 ) La Sainte partit d'Annecy le 22 octobre, pour Bourges et Paris.
(4) Peut-être aux Voirons.
250 Lettres de saint François de Sales
la douceur de Dieu, de m abreuver, moy chetif homme, du vin de la charité que le Saint Esprit a respandu Rom., v, 5. en n0s cœurs *.
Vivons ainsy, mon très cher Frère, et croyes que, tant que je vivray, je porteray la qualité de
Vostre très obéissant frère et serviteur, tout inutile et tout affectionné, Franc5, E. de Genève.
MCDXLIX
A MADAME DE GRANIEU
Heureuse occasion d'avoir de mutuelles nouvelles. — Ce que dit un portrait au cœur filial. — Conseils au sujet du confesseur et de la confession. — Salutations paternelles.
Annecy, 19 juillet 1618.
Je vous escris, ma très chère Fille, a mesme que je vay monter sur le bateau pour aller visiter un monastère de Religieux reformés desquelz pour le présent j'ay charge 10; mais ce gentilhomme, qui est et mon parent et mon grand amy (2), allant vers M. le Mareschal (0, il faut a quel prix que ce soit qu'il vous porte de mes nouvelles, puisque mesme il reviendra et m'en pourra rapporter des vostres. Or, je respons a vos deux derniers billetz, lesquelz, comme tout ce qui vient de vous, m'ont donné une consolation nompareille.
( 1 ) Le prieuré de Talloires (voir tomes XII, note ( 1 ), p. 241, et XIV, note ( 1 ), p. 173). Dans cette visite, TEvêque unit la chapelle de Saint-Jacques-le-Majeur à la mense conventuelle. Le 22, il traverse le lac et se rend au prieuré de Saint-Jorioz, où il fait une translation des ossements de saint Joire.
(2) Ce gentilhomme, parent et ami de François de Sales, est certainement M. de Charmoisy, mis en relations particulières avec le gouverneur du Dauphiné au sujet des prétentions opposées des Seigneurs de Berne et du duc de Longueville sur la principauté de Neuchâtel. Il venait de traiter ces graves questions au nom de Charles-Emmanuel, comme son ambassadeur extraordinaire en Suisse. (Cf. J. Vuy, La Philothée de St Fr. de Sales, 1878, I, chap. xiv.)
( 3 ) Le maréchal de Lesdiguières (voir tome XII, note ( 4 ), p. ioo\
Année 1618 251
Vray Dieu, ma très chère Fille, que sera ce quand nous verrons seternellement la face du Père éternel en elle mesme, puisque le portrait mort et muet d'un chetif homme res-jouit le cœur d'une fille qui l'ayme ( 0 ? Mays, ce me dites vous, ce portrait n'est pas muet, car il parle a vostre esprit et luy dit des bonnes paroles. Or bien, c'est a vos seules aureilles, qui escoutent si délicatement, que sans dire mot il parle, vous remettant en imagination ce que je disois lorsqu'en chaire je vous representois la volonté de Dieu, qui est vostre sanctification *. Mays * 1 Thess., iv, 3. laissons cela.
Communies tous-jours comme vous faites ; confesses vous hardiment a monsieur d'Aouste (2) : en ce parquet la, il ni a point récusation a craindre. Vrayment, il faut que je die a ma très chère fille, que ma mère, avant que mourir, fit sa confession générale a moy (3), et me rendoit despuis tous les ans conte de sa vie avec une grande humilité ; et ma pauvre belleseur, de la sainte mort de laquelle ma Seur Peronne Marie vous tesmoignera (4), en fit de mesme. Il ny a donq point de danger en ce que vous faites devant un tel cousin. Vous pourres néanmoins rendre conte a vostre ancien confesseur de tems en tems, pour luy tesmoigner que vous le respectes tous-jours.
Ne vous mettes nullement en peine de n'avoir pas la mémoire si tenante en la recherche de vos fautes, car ce n'est pas le manquement de mémoire qui desplait a Dieu, c'est le manquement de volonté ; et, grâces a sa Bonté céleste, vous ne manques pas en ceci.
Il est vray, je suis débiteur a monsieur d'Aoste et a
(1) Doublement précieux à Mme de Granieu, puisqu'il lui venait directement de son père spirituel (voir ci-dessus, Lettre mcdxli, p. 238), ce portrait de François de Sales eut sur elle une influence remarquable et, à son dire, miraculeuse. Le P. Balthazard de Bus, S. J., qui la dirigea après le Saint, assura plusieurs fois « qu'elle n'avoit jamais regardé ce portrait » sans recevoir « de nouvelles lumières et une particulière impression du mystère de la très sainte Trinité. » (Menestrier, Vie de Laurence de Ferrus, dame de Granieu, p. 8.)
(2) Artus de Lionne, cousin-germain de Mme de Granieu. (Voir ci-dessus, note (1), p. 240.)
(3) Cf. tome XIV, p. 261.
(4) La Mère Péronne-Marie de Chastel, alors supérieure à Grenoble, était encore à Annecy lorsque la jeune baronne de Thorens y décéda saintement.
252 Lettres de saint François de Sales
monsieur de la Gran (O de je ne sçai quoy que je leur promis, mais je ne tarderay pas de m'en aquiter a mon premier loysir.
Vives tous-jours toute en Dieu, ma très chère Fille, et je vous asseure que puisqu'il luy plait, et je sens bien qu'il luy plait et luy plaira tous-jours, je suis très parfaitement vostre, et de tout mon cœur.
Je salue la chère Mère de delà, qui est bien ma fille, et nos Seurs et nos Novices (2), et toute cette Mayson la. Mays, ma très chère Fille, recommandes tous-jours mon cœur a la miséricorde de Nostre Seigneur, que je supplie vous combler de sa bénédiction, avec monsieur vostre cher mari et toute vostre famille (3).
Annessi, le 19 jullet 1618.
A Madame [Madame] de Granieu.
Grenoble.
Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Chainbéry.
(1) Louis de Simiane de la Coste, abbé de Lagrand. (Voir ci-dessus, note ( 1 ), p. 220.)
( 2 ) La Mère de Chastel, les Sœurs venues avec elle d'Annecy (voir ci-dessus, note ( 1 ), p. 192) et les quatre Novices dauphinoises qui avaient pris l'habit religieux en Savoie (ibid., notes ( i ) des pp. 130, 148).
(3) Deux fils et deux filles, au moins, naquirent du mariage de M. et de Mmc de Granieu. L'aîné, Pierre, seigneur du Bouchage, épousa Marguerite de Clermont-Montoison, et fut président au Parlement; son frère, Claude, seigneur de Dolomieu, devint président au bureau des trésoriers généraux de France en la généralité du Dauphiné, et s'unit à Marguerite de la Poipe-Serrière. La fille aînée prit une alliance dans la maison de Saint-Paul, et la cadette eut la meilleure part à la Visitation de Grenoble, où elle vécut saintement sous le nom de Sœur Marie-Madeleine. (Cf. Chorier, V Estât politique de la province de Dauphiné^ 1671, tome III, art. Grattet.)
Année 1618 253
MCDL
A MESSIEURS DU CONSEIL DE LA SAINTE-MAISON DE THONON (0 Projet d'une assemblée pour le bien de la Sainte-Maison.
Annecy, 23 juillet 1 61 8.
Messieurs,
Outre l'extrême désir que j'ay tous-jours eu de voir une resolution au maniment des affaires de la Sainte Mayson, par laquelle tous ceux qui y servent a Dieu puissent vivre avec plus de tranquillité qu'on n'a pas fait jusques a présent, monsieur le Marquis de Lans me convie a m'employer a cela, s'offrant de son costé de contribuer toute son authoritéet son pouvoir. C'est pourquoy, toutes choses considérées, j'ay creu qu'il estoit requis de faire un'assemblee a cett'intention et qu'il seroit a propos qu'elle se fit icy, affin que nous fussions plus près de Son Excellence, pour, en cas quil fut nécessaire, recourir a elle (2).
Pour cela, j'ay prié ce Père (3) de procurer de delà une assemblée préparatoire, en laquelle vous deputeres ceux qu'il vous semblera plus propres a laditte resolution ; et pourveu que le jour de Saint Pierre aux liens et celuy de Nostre Dame ad Nives soyent exceptés, tout autre tems
( 1 ) Voir le tome précédent, note ( i ), p. 291.
(2) L'assemblée demandée par François de Sales se tint sur le commandement du prince de Piémont et du marquis de Lans, en présence du « sieur conseiller d'Estat et président d'Hostel et » du « sieur de Monthoux, conseiller de S. A. S., sénateur au souverain Sénat de Savoye, avec les Revds Pères de Tardi, provincial des Capucins, et le P. Genand, touts deux faisants pour la Sainte Maison, et le Revd Père Dora Emilio Ferrier, procureur desdits Pères Bernabites. » (Turin, Archives de YOpera pia Barolo, Paquet 221, n° 10.) On y décida que Filly et Contamine (voir ci-dessus, note (3), p. 182), sans cesser d'être membres de la Sainte-Maison, seraient attribués, quant à leurs revenus, à l'entretien du collège et des Barnabites. La pièce citée ne porte que la date de l'année. 16 18.
(3) On peut proposer avec une égale vraisemblance le P. de Tardy, en religion Dominique de Chambéry, pour lors provincial des Capucins (voir le tome précédent, note ( r ), p. 182), ou le P. François de Chambéry (voir tome XI, note ( 1 ), p. 179), qui faisait de très fréquents voyages à Annecy.
254 Lettres de saint François de Sales
m'est indiffèrent, vous priant seulement, sil se presentoyt commodité, de m'en advertir.
Cependant, je demeure, Messieurs,
Vostre très humble confrère,
xxiii julliet 1618, Annessi.
A Messieurs Messieurs du Conseil de la Ste Mayson.
A Thonon.
Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Lyon-Fourvière.
MCDLI
(inédite) Estime que l'on fait du crédit du Saint; celle qu'il en fait lui-même.
Annecy, vers le 26 juillet 1618 (1).
Cette lettre vous est estroittement recommandée, ma très chère Fille, par celuy qui l'a escritte en chemin, allant d'icy en Bornand (2) ; car quant a moy, je ne vous dis rien pour le présent, sinon que je feray response a ces bons Pères desquelz vous m'envoyastes les lettres (3). Et ne laisse pas d'admirer comm'ilz désirent que j'escrive au Roy de leurs affaires, moy que le Roy ne sçait pas estre au monde ; car, quel crédit puis je avoir en chose de cette conséquence? Néanmoins, puis que le P. de LesseauU)
( 1 ) La lettre promise par François de Sales en faveur des Célestins, écrite le 31 juillet, et l'affaire de Mme Liotard (voir note (2) de la page suivante) fixent très approximativement la date de ces lignes vers le 26 de ce mois.
( 2 ) Probablement au Grand-Bornand, vaste paroisse au sommet de la vallée de Thônes. Il y a aussi le Petit-Bornand, dans le défilé entre la vallée de Thônes et celle de Bonneville.
(3) Les Pères de la Congrégation des Célestins. Nous n'avons pas la réponse du Saint à ces Religieux; mais voir ci-après sa lettre à Louis XIII.
(4) Guillaume de Lesseau (voir tome XV, note ( 1 ), p. 351).
le veut, je le feray et vous envoyeray la lettre * par ma * BpUt. seq. Seur Barbe Marie, nostre très chère fille (0.
Cependant, demeures tous-jours toute en Dieu, qui, a la vérité, a conduit nostre esprit pour le sujet de la bonne MmeLiotard (2). Qu'en soit il béni a jamais. Amen. Je salue chèrement nos Seurs.
Revu sur l'Autographe conservé à l'évêché d'Alexandrie (Piémont).
( r ) Mme Le Blanc de Mions était arrivée le 14 juillet à Annecy.
( 2 ) Marguerite du Solier, veuve Liotard, était entrée à la Visitation de Lyon avec quelque velléité de vie religieuse, mais elle ne put y persévérer. (Voir ci-dessus, note ( 1 ), p. 222.)
MCDLII