‹ Œuvres (volume 5)Chapitre 64 sur 91 · AU PÈRE JEAN-MATTHIEU ANCINA DE LA CONGRÉGATION DE L'ORATOIRE · texte numérisé non relu

AU PÈRE JEAN-MATTHIEU ANCINA DE LA CONGRÉGATION DE L'ORATOIRE

Pourquoi le Saint est obligé de renoncer à écrire la Vie de Juvénal Ancina.

Ses regrets.

Annecy, 16 octobre 1 6 1 8.

Molto Reverendo Padre, singolarmente carissimo et osservandissimo,

Quantunque io vedeva di non poter in niun modo scrivere convenientemente la Vita délia felice memoria di Monsignor Vescovo suo fratello (2), per la mia troppo grande rozzessa et insufficientia, nientedimeno il diletto ch'io havrei di dar gusto a V. R. et de dar testimonio délia stima di questo gran servo d'Iddio, mi dava un certo che di speranza di poterlo fare in qualche modo. Ma vedendomi adesso tirato in Parigi, per servire il Serenissimo Prencipe Cardinale nostro in questo viagio di Francia, io perdo ogni sorte di speranza di scrivere, et massime che detta historia richiede di esser scritta da

Très Révérend Père, très particulièrement aimé et honoré,

Bien que je fusse convaincu de ne pouvoir en aucune façon écrire convenablement la Vie de Monseigneur l'Evêque votre frère, d'heureuse mémoire ( 2 ), à cause de ma trop grande rusticité et insuffisance, néanmoins la satisfaction que j'aurais eue d'agréer à Votre Révérence et de rendre témoignage de mon estime pour ce grand serviteur de Dieu, me donnait quelque espérance de pouvoir entreprendre ce travail. Mais me voyant maintenant appelé à Paris pour servir notre Sérénissime Prince Cardinal en ce voyage de France, je perds tout espoir de le faire, d'autant plus que l'histoire dont il s'agit requiert

( •. ) Il est facile de reconnaître, à la lecture du texte, que ces lignes s'adressent au frère de l'Evêque de Saluces, le P. Ancina, désigné seulement sous son titre de Religieux par les anciens éditeurs. (Cf. ci-dessus, Lettre mcdiv, p. 176.)

( 2 ) Le bienheureux Juvénal Ancina (voir tome XII, note ( 1 ), p. 7).

Année 1618 299

huomo che possa saper moltissime particolarità che io non posso cognoscere ne intender qui, et molto meno in Francia.

Mi perdoni adunque V. P. s'io non la servo in questa occasione, che per altro mi sarebbe stata gratissima, et veda che la sola impossibilità m'impedisce. Ma non lasciarô a suo tempo di mandargli alcune osservationi circa quell1 historia (0, che potranno forsi giovare al scrittore ; et in ogni modo sono et sarô sempre,

Di Vostra Paternità,

Certissimo et affettionatissimo fratello et servitore,

Franc0, Vescovo di Geneva.

In Annessi, alli XVI di Ottobre 161 8.

un écrivain qui soit à même de savoir beaucoup de particularités que je ne puis connaître ni apprendre ici, et moins encore en France.

Pardonnez-moi donc si je ne sers votre Paternité en cette occasion qui cependant m'eût été si agréable, et voyez que la seule impossibilité m'en empêche. Toutefois je ne manquerai pas de vous envoyer en leur temps quelques remarques touchant cette histoire ( 1) ; peutêtre pourront-elles être utiles à l'auteur. De toute manière, je suis et serai toujours, De Votre Paternité,

Le très assuré et très affectionné frère et serviteur, François, Evêque de Genève.

A Annecy, le 16 octobre 16 18.

(1) Si François de Sales écrivit ces « remarques », elles ne sont pas parvenues jusqu'à nous.

300 Lettres de saint François de Sales

MCDLXXX

A M. MICHEL FAVRE (0 Une liste de nécessiteux à soulager.

Annecy, \6 octobre 1618.

Monsieur Michel,

Je vous prie que de l'argent qui viendra entre vos mains, qui m'appartiendra, vous delivries a madame la collatérale Flocard (2), six florins pour la Jeanne Peloux de Genève ; autres trois florins pour la Gautier, et trois pour la Jaquemine de Bœuf ; et a la Janine, trois pour la Marguerite de Grenoble, et quatre pour la femme de Maleteste (3).

Franç% E. de Genève.

XVI octobre 1618.

Revu sur l'Autographe conservé à Rome, chez les Dames du Sacré-Cœur de la Trinité du Mont.

( 1 ) Voir le tome précédent, note ( i ), p. 208.

(2) Claudine, fille d'Hugues Viallon, seigneur de la Pesse, et de Françoise Crassus, avait épousé à l'âge de vingt-cinq ans, Barthélémy Flocard, par contrat du 16 février 1603. (Voir le tome précédent, note ( 1 ), p. 303.) Elle fut inhumée le 4 avril 1644. (Reg. par. d'Annecy.)

(3) « Quand ce Bienheureux faisoit voyage, » rapporte Michel Favre dans sa déposition (Process. remiss. Gebenn. (I), ad art 26), « il ne manquoit point de me laisser une liste des personnes misérables et nécessiteuses, et de la somme quil vouloit estre distribuée a un chescun d'icelles, et aucunes fois il me nommoit quelque personne de confiance a laquelle j'aurois a remettre en gros telles aumosnes pour les distribuer tant plus secrettement. » Nous avons ici une de ces listes des protégées du saint Evèque ; « la Jeanne Peloux de Genève >» et « la Marguerite de Grenoble » étaient vraisemblablement des converties qu'il avait retirées à Annecy ; souvent ses charités allaient à cette sorte de pauvres, au témoignage du même déposant. « La Gautier » pourrait être la malheureuse femme nommée dans une lettre à M*r Fenouillet (voir cidessus, p. 66). Le faubourg de Bœuf, habité par « la Jacquemine » était à Annecy le quartier des pauvres.

Année 1618 301

MCDLXXXI

Les excuses que doit faire la Mère de Bréchard, pour le Saint et pour elle-même.

Annecy, 16 ou 17 octobre 1618 (1).

Ma très chère Fille,

Tout a la haste, et sans haleyne ni loysir, j'escris a monsieur vostre grand bienfacteur (2) par cette si asseuree commodité. Faites luy bien excuses, et commences a vous excuser vous mesme de l'excès dont vous aures usé a dire du bien de moy affin quil m'aymast, car me voyla a la veille d'estre conneu de luy, puisque le Prince Cardinal fait indubitablement son voyage (3).

Ma très chère Fille, Dieu soit au milieu de vostre cœur. Amen.

(4) [A ma tr]es chère Fille en N. S., [La Mère] Jeanne Charlotte de [Bréchar]d,

Supérieure de la Congrégation de la Visitation. A Moulins.

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Nevers.

( 1 ) La nouvelle assurée du voyage du cardinal Maurice arriva à Annecy vers le 17 octobre (cf. Lettres de la Mère de Chantai, vol. I, p. 282); ces lignes furent donc écrites ce jour-là ou la veille.

(2) Cette lettre à M. de Palierne, trésorier de France à Moulins, n'a pas été retrouvée. (Voir ci-dessus, p. 194.)

(5) L'ambassade de Savoie ne cassa pas à Moulins, comme le Saint l'avait espéré. De Montmélian (voir ibid. , note (3), p. 296), elle s'était rendue à Grenoble, où Lesdiguières fit une splendide réception au Prince Cardinal ; le 21 octobre, quittant la capitale du Dauphiné, elle vint à Lyon et y séjourna si peu que François de Sales eut à peine le temps de voir, à la Visitation, la Mère de Chantai et ses Filles. De Roanne à Orléans, le voyage se fit sur la Loire (voir ci-après, p. 307).

(4) Les mots entre crochets [ ] ont été enlevés à l'ouverture de la lettre.

302 Lettres de saint François de Sales

MCDLXXXII

(fragment) Servantes, grandes et petites, de la Mère de Dieu, unies dans son amour. [Orléans, commencement de novembre 1618 (1).]

Je vous envoyeray la copie du* Bref par lequel nostre Congrégation est establie en tiltre de Religion (2).

J'ay presché ce soir au couvent des Carmélites de cette ville (5). Oh! Dieu soit béni, qu'estant filles toutes et servantes de la mesme Mère de Dieu, quoy qu'elles grandes et vous petites, vos cœurs soyent unis par sa sainte dilection que cette sacrée Mère verse dedans le cœur de toutes les Seurs.

(1) Dans l'édition de 1626, ce fragment forme le second alinéa d'une lettre du Ier octobre 1620, adressée A une Supérieure de la Visitation ; nous croyons devoir l'en détacher, l'envoi du Bref de Paul V ayant dû suivre d'assez près sa promulgation au Monastère d'Annecy. D'autre part, à la date indiquée, le saint Fondateur était en Savoie et ne pouvait prêcher dans aucun couvent de Carmélites. Plusieurs raisons semblent militer en faveur de la Mère Favre comme destinataire et du mois de novembre comme date ; cependant nous ne donnons l'une et l'autre que sous toutes réserves, ces lignes pouvant avoir été écrites aussi après le sermon fait par l'Evèque de Genève aux Carmélites de Tours, vers le 20 septembre 1619.

(2) Le Bref de Paul V, du 23 avril 1618, ne fut mis en exécution que le 16 octobre suivant. (La date du 9, donnée au tome XVII, note (3), p. 138, est celle de l'approbation des Constitutions.) Ce jour-là, François de Sales, « corne fondateur et commis du Saint Siège Apostolique, » vint au monastère et ordonna « que l'on gardât la clôture selon le sacré Consille de Trante et la solanité des veux..., fesant entendre la grâce et l'honeur que Dieu fesoit a cette petite Congrégation, d'une petite ninphe l'avoir rendue sy prontement une mère abeille. » (Histoire de la Fondation du 1er Monastère d'Annecy, par la Mère de Chaugy.)

(3) Si la date que nous attribuons à ces lignes est exacte, le saint Evèque les a écrites d'Orléans, seule ville qui possédât alors un Carmel entre celles qu'il traversa de Lyon à Paris. Les Filles de sainte Thérèse s'y étaient établies le 25 mars 1617, appelées par Mlle Sein, issue d'une ancienne famille de Tours. Du monastère de Pontoise sortirent les premières Religieuses : la Mère Marie du Saint-Sacrement (Mllc de Saint-Leu) et cinq compagnes. (Voir Chroniques de VOrdre des Carmélites, Troyes, 1856, tome III, pp. 183 seq., etc.)

Année 1618 303

Soyés tous-jours toute courageuse, ma très chère Fille, et vives toute en Celuy pour lequel et par lequel vous estes créée, baptizee et eslevee a cette sublime dignité d'espouse de Jésus Christ.

Vostre très affectionné père et serviteur,

Franc5, E. de Genève.

MCDLXXXIII

A M. GUILLAUME DE BERNARD DE FORAS

Grand désir de l'Evêque de Genève d'obliger M. de Montholon. — Difficultés d'accepter les prédications de l'Avent à Saint-André-des-Arts.

Etampes, 5 novembre 1618.

C'est moy qui veux respondre, Monsieur mon très cher Frère, puisque c'est a moy a qui lhonneur dont vous parles a nostre frère (x) s'addresse. Or, vous juges donq bien qu'estant auprès de ce Prince (2) pour ce voyage, je ne suis plus a moy, ni n'ay point de liberté que celle qu'il me donnera. Et toutefois, tout ce que je pourray je le feray, affin qu'il veuille bien me permettre que je face tout ce que monsieur de Montelon désirera de moy pour la chaire de Saint André, estimant la bienveuillance de ce seigneur au dessus de toute la pensée quil en sçauroit avoir, comme en vérité je suis obligé de faire pour plusieurs respectz (3). Des demain donq je parleray au Cardinal affin que, sil se peut sans incommoder son. service, je soys tout réservé a

(1) Jean-François de Sales qui accompagna l'Evêque de Genève à Paris.

(3) Le cardinal Maurice de Savoie.

(3) François de Montholon ou Monthelon. marguillier de Saint-André de Paris, avait déjà, avec MM. Mareschal et Maillet, par unepettre du"4 mai 1617, invité François de Sales à prêcher le Carême dans leur paroisse. Au Ier janvier 1618, après six ans d'exercice de sa charge, il demanda à être remplacé, mais il dut prolonger ses fonctions jusqu'au Ier janvier 1619, auquel jour le curé et les membres de la Fabrique le remercièrent « de l'honneur qu'il avoit fait a ladite parroisse et des bons prédicateurs qu'il auroit pourveu en ladite église. » (Archiv. Nat., LL 686, fol. 49.) M. de Montholon sera destinataire.

304 Lettres de saint François de Sales

Saint André ; et s'il ne se peut pour l'Advent, comme a la vérité il sera difficile que ce soit, pour autant d'autres occasions quil plaira a mondit sieur de Montelon de me marquer (0.

Mays quant au logis, il me faut laisser ou le fourrier du Roy me fourrera (2); car, quoy qu'inutile, ce Prince me veut voir assidu auprès de sa personne, et la rayson veut que je rende ce devoir en suite de l'intention de Son Altesse (3). Mays j'ay tort [de] dire tant de choses sur ce papier, puisque me voyci a la veille de vous voir en présence, et de prendre avec monsieur de Montelon tous les moyens de suivre au plus près qu'il se pourra toutes ses volontés.

Bonjour, Monsieur mon très cher Frère; Dieu soit a jamais au milieu de vostre cœur.

A Estampes (4), le 5 novembre 16 18.

A Monsieur Monsieur de Forax.

Revu sur l'Autographe conservé à la Maison-Mère des Religieux des SS. Cœurs, dits de Picpus. à Paris.

( 1 ) Le saint Evêque sut triompher de toutes les difficultés, et, pour la station de l'Avent, il montait dans la chaire de Saint-André. Cette vieille église avait été bâtie dans le grand clos de Laas, d'où son nom de Saint- André de Laas, puis des Aas et des Ars (que l'on écrivit encore des Arcs, des Arts); elle appartint primitivement au Monastère de Saint-Séverin dont l'Abbé nommait le curé. Ce droit passa en 1545 à l'Université. Enrichie et agrandie aux xve et xvie siècles, l'église fut vendue le 4 fructidor, an V, et démolie en 1809. (Voir Cocheris, Histoire de la ville et du diocèse de Paris de l'abbé Lebeuf, 1863-1867, tome III, p. 275; éd. de 1883, tome I, p. 284.)

(2) A Lyon, l'escorte princière avait rencontré M. Le Largi. maréchal des logis du Roi, chargé de pourvoir aux logements aux différentes étapes; mais ce fut M. de Bonneuil, introducteur des ambassadeurs, qui eut ce soin à partir de Chartres. Le Prince Cardinal et l'Evêque de Genève furent logés à Paris à l'hôtel d'Ancre, anciennement de Picquigny.

( 3 ) Le duc de Savoie.

(4) D'Orléans (voir ci-dessus, note (3), p. 301) le cardinal Maurice et sa suite se rendirent à Chartres, en passant par Etampes, d'où le Saint date cette lettre. (Voir ci-après, note ( 1 ), p. 308.)

Année 1618 305

MCDLXXXIV

Projets de voyages pour la Mère de Chantai. — La bienveillance du comte de Verrua pour François de Sales. — Un Cardinal et un Evèque ramant sur la Loire. — Tout Paris à la rencontre de Maurice de Savoie. — Portrait de la future princesse de Piémont. — Accroissement de piété dans la capitale.

Paris, 9 novembre 1618.

Illustrissima Signora mia osservandissima,

Hier sera ricevei la lettera di V. S. Illma per via del signor Vardelli (0, et la ringratio humilmente del favor che Ella mi fa di scrivermi, che me dà mille consolationi.

La Madré (2) dunque, per providentia particolare d'Iddio, si trovô in strada et giunta in Borges quando ricevei il memoriale del Serenissimo Prencipe (3); etcosi, da Borges verra, corne credo, qui in Parigi per fundar un Monasterio, perché se bene la morte del Cardinale Perrone mette un poco de difficoltà aile dispositioni che egli vi haveva messe, tuttavia vedo che poco a poco

Illustrissime et très honorée Madame,

Je reçus votre lettre hier au soir par M. Vardelli (0, et je remercie humblement Votre Illustrissime Seigneurie de la faveur qu'elle me fait de m'écrire, car cela me donne mille consolations.

La Mère (2), donc, par une spéciale providence de Dieu, se trouvait déjà en voyage et même était arrivée à Bourges lorsque me parvint le mémoire du Sérénissime Prince (3). De Bourges elle viendra, je crois, à Paris, pour fonder un Monastère ; car, bien que la mort du cardinal du Perron amène quelques difficultés dans les dispositions qu'il avait prises, je vois néanmoins que petit à petit elles

(1) Serviteur, pôut-être, de la maison Scaglia.

(2) La Mère de Chantai.

( 3) Ce mémoire du prince Victor-Amédée concernait-il la fondation projetée dun Monastère de la Visitation à Turin r

Lettres VIII 20

306 Lettres de saint François de Sales

vanno disparendo (0. Et da questa città, nel ritorno passarà in Digione, oùe le cose sonno apparechiate per la fundatione di un'altro Monasterio (2); et alla prima (sic) potrà andare in Turino, se pur le cose si trovaranno in stato di dovervi far la fundatione (3). Et cosi spero che senza perdere tempo, ell'a (sic) impiegherà bene le giornate, pur che sua divina Maiestà Tagiuti et conforti.

L'Illustrissimo signor Conte (4) stamolto bene, et per gratia sua mi dà tutti li segni d'amarevolezza che si possono desiderare ; et per strada mi disse che voleva parlar meco délie cose di V. S. Illma, ma sin adesso non Tha fatto, ne credo che sia per farlo cosi presto, essendo assai occupato intorno alli negotii che tutti sopra le braccia sue ricadono et sopra quelle deirillustrissimo signor Marchese suo fratello (?).

Il viaggio è stato buonissimo, il Serenissimo nostro

disparaissent (0. En quittant cette ville, elle passera à Dijon, où tout est prêt pour la fondation d'un autre Monastère (2), et au printemps elle pourra se rendre à Turin, si toutefois les choses sont en état pour l'établissement (3). Ainsi j'espère que, sans perdre de temps, elle emploiera bien ses journées, pourvu que la divine Majesté l'aide et la conforte.

L'Illustrissime M. le Comte (4) se porte très bien et me donne, grâce à sa bonté, tous les témoignages de bienveillance qu'on saurait souhaiter. Il me dit en chemin qu'il voulait me parler de ce qui concerne Votre Illustrissime Seigneurie, mais il ne l'a pas fait jusqu'à présent ; je ne crois pas même qu'il le puisse de si tôt, occupé comme il l'est par les affaires qui toutes retombent sur ses bras et sur ceux de M. le Marquis votre frère (5).

Le voyage a été excellent ; notre Sérénissime Seigneur est venu

( 1 ) Du Perron était décédé le 5 septembre (voir ci-dessus, note ( 3 ), p. 294). Les anciennes relations de la fondation du Monastère de Paris ne nous ont pas gardé le souvenir de ce qu'il avait fait pour préparer les voies à rétablissement. Quant aux difficultés, elles devaient se prolonger plus que le Saint ne le pensait alors. (Voir ci-après, pp. 317, 333.)

( 2 ) La Mère de Chantai jeta en effet les fondements de la Maison de Dijon le 9 niai 1622, à son départ de Paris. (Cf. ci-dessus, note (2), p. 216.)

(3) Voir ibid., note ( 1 ), p. 296.

(4) Le père de la destinataire, Philibert-Gérard Scaglia, comte de Verrua.

(5) Auguste-Manfred Scaglia, marquis de Caluso (voir note (4), p. 296).

Année 1618 307

Padrone essendo venuto allegramente, et havendo ricevute moltissime carezze et applausi generali de grandi et minimi, ognuno benedicendo Iddio et la Casa dePrencipi nostri, et testificando un fervor particolare per il matrimonio ricercato (0. Et li cinque giorni di navigatione (2) ho havuto tempo di godere la presenza del Serenissimo Cardinale, non senza parlare di moltissime cose buone ; et due volte il giorno Sua Altezza legeva libri francesi per andar di più in più imparando la lingua et le cose di questo Regno. Et anco aile volte vogava et mi faceva vogare con lei, pensando al principio che io non sapessi quell'arte, nella quale tutta via s'è trovato che io era dottore.

Essendo giunti a Orléans, incontrati da monsieur de Betune (5) et di Modena (4), siamo stati duoi giorni per

joyeusement. Partout il a reçu un accueil très empressé, avec un applaudissement général des grands et des petits ; chacun bénissait Dieu et la Maison de nos Princes, témoignant un ardent désir du mariage projeté (0. Pendant les cinq jours de navigation (2), j'ai pu jouir à loisir de la présence du Sérénissime Cardinal, non sans parler de beaucoup de bonnes choses. Deux fois par jour, Son Altesse lisait des livres français pour apprendre de plus en plus la langue et s'initier aux affaires de ce royaume. Parfois même elle ramait et me faisait ramer avec elle, pensant d'abord que je ne savais pas cet art, dans lequel pourtant il s'est trouvé que j'étais déjà passé docteur.

Arrivés à Orléans, accueillis par MM. de Béthune (3) et de ModèneU) qui étaient venus à notre rencontre, nous arrêtâmes deux

( 1 ) Entre Victor-Amédée de Savoie et Christine de France.

(2) Voir ci-dessus, note (3), p. 301.

(3) Fils de François de Béthune et de Charlotte Dauvet, Philippe, comte de Selles, Charost, etc., eut quelque chose du génie de son frère le grand Sully. Il se distingua surtout par son talent diplomatique dans les ambassades qui lui furent confiées : en Ecosse en 1399, * Rotue eQ 1601, auprès des ducs de Savoie et de Mantoue (1616), de l'Empereur et des princes d'Allemagne (1619), du Pape Urbain VIII (1624). Il fut marié deux fois : en février 1600 à Catherine Le Bouteiller, et en novembre 1608 à Marie d'Alègre, veuve de Jean de Sabrevois. M. de Béthune mourut à l'âge de quatre-vingt-huit ans dans son château de Selles, en 1649. (D'après Moreri, 1740, tome II.)

(4) Cousin et confident intime de Luynes, François de Rémond était né de Laurent de Rémond, seigneur de Modène, et de Françoise Gautier. Son père avait obtenu de Charles IX, en mars 1573, des lettres de naturalisation pour lui

3o8 Lettres de saint François de Sales

riposare un poco, et ivi, il giorno di tutti Santi, Sua Altezza fece la santissima Comunione, et poi, a piccole giornate, siamo venuti qui ; et non si puô dire con quanto honore fu ricevuta Sua Altezza, ne quanto fosse il popolo che venne fuori per vederla, ne si è veduto, di memoria d'huomo, tanta concurrentia per entrata de Prencipe (O. Il Re, poi, la Regina, Monsieur fratello del Re, Madama magiore et minore fecero caresse grandissime a detta

jours pour nous reposer un peu ; là, Son Altesse fit la sainte Communion pour la fête de la Toussaint, puis, à petites journées, nous vînmes jusqu'ici. Il ne se peut dire avec quels honneurs Son Altesse fut reçue, ni combien grande était la foule sortie pour la voir ; de mémoire d'homme, on n'avait vu pareille affluence pour une entrée de prince (O. Le Roi, la Reine, Monsieur frère du Roi, Madame l'aînée et Madame la cadette firent ensuite grande fête à Son

et pour son fils, car ils étaient originaires du Comtat Venaissin. François arriva aux honneurs en même temps que le duc de Luynes ; en 1617, il est conseiller d'Etat, conseiller aux Conseils d'affaires et direction des finances et gouverneur de Fougères en 1620, grand Prévôt de France en iésr. Choisi pour ambassadeur extraordinaire afin de rétablir la paix entre le roi d'Espagne et le duc de Savoie, il avait préparé de loin, à la cour de Turin, le mariage du prince de Piémont et de Christine de France qui était maintenant sur le point de se décider. Plus tard, la faveur l'abandonna, et Richelieu le tint quatre ans à la Bastille. Le Cardinal-ministre se souvenait sans doute des efforts tentés en 1618 par Modène, sur Tordre du Roi, pour éloigner de la Reine mère TEvêque de Luçon. François de Rémond avait épousé, le 18 février 1602, Catherine d'Allemand ; il mourut à une date qui nous est inconnue et fut enterré dans la chapelle des Pénitents-gris à Avignon. (D'après d'Hozier, Armoriai de France ; De Stefani, La Nun\iatura di Francia del Card. Bentivoglio, passim, etc.)

( 1 ) Ce fut le 31 octobre, au soir, que le Cardinal de Savoie débarqua dans la ville d'Orléans; il logea à l'hôtel du comte de Saint-Pol, et François de Sales avec lui. Le 5 novembre, le Prince couchait à Chartres où, le lendemain matin, le marquis de Cœuvres et M. de Bonneuil vinrent le prendre avec les carrosses de la cour. On dîna à Bourg-la-Reine, et quelques heures après eut lieu l'entrée solennelle à Paris. Toute la noblesse accourut au-devant du fils de Charles-Emmanuel qui, pour honorer sa maison, avait près de lui les deux hommes les plus remarquables de la Savoie : l'Evêque de Genève et le président Favre. Celui-ci aimait à rappeler, quatre ans plus tard, « l'enivrement de la gloire » auquel il céda ce jour-là en se voyant placé dans la même voiture que son ami et en entendant les murmures louangeurs de la foule : « Voilà l'illustre Evêque de Genève, le plus grand théologien de nos jours! Voilà le président Favre qui a publié tant d'ouvrages, et qui est devenu comme le frère de François de Sales par la tendre affection et incomparable amitié qui les unit ! »> (Cf. Mugnier, Hist. du Président Favre, 1902-1903, chap. xx.)

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Altezza (0, ma sopra tutti il Re che tutti li suoi dicono haver fatto segni straordinarii di allegrezza (2).

Madama magiore è compitissima, havendo scolpita la maestà et benignità nel volto ; et è grande per l'età sua, et ha una gratia incomparabile a carezzare con modestia et gravita singolare (3). Il suo praedicatore, molto mio amico

Altesse ( » ), mais le Roi surtout qui, au dire de tous les siens, a donné des marques extraordinaires de joie (2).

Madame l'ainée est accomplie, la majesté et la bonté sont empreintes sur ses traits ; elle est grande pour son âge et met une grâce incomparable à accueillir, avec une modestie et une gravité singulière, ceux qui l'approchent ( 5 ). Son prédicateur, mon grand ami et homme

( 1 ) Pour la première fois, l'Evêque de Genève se trouvait en face des augustes enfants du Roi qu'il avait aimé et pleuré. L'aîné, Louis XIII, avait alors dix-sept ans, de même que son épouse Anne d'Autriche. Gaston était né en 1608, précédant d'un an « Madame la cadette, » tandis que « Madame l'aînée » devait compléter ses treize ans le jour même de son mariage avec le prince de Piémont. Pendant son séjour en France, le saint Prélat reverra plus d'une fois les membres de la famille royale ; chacun lui vouera une estime et une vénération qui croîtront avec les années et dont les témoignages se multiplieront après sa mort. La Reine, alors, les reportera sur la Mère de Chantai et sur l'Ordre de la Visitation dont elle fut l'amie et la protectrice. A son tour, le Saint lui montrera sa spéciale bienveillance en guérissant miraculeusement le roi Louis XIII (voir tome XVI, note ( i ), p. 176), et plus tard son fils, le jeune Louis XIV, réduit à l'extrémité par une petite vérole des plus malignes. Sa belle-sœur Henriette partagea ses sentiments pour les Filles de celui qui, en 1619, lui prédisait « une gloire plus solide » que celle de la nouvelle princesse de Piémont. Solide et durable, en effet, la gloire acquise par l'épouse de Charles Ier d'Angleterre autant dans les jours de sa grandeur qu'au temps de son infortune. Bossuet le redisait, en 1669, devant le cœur de la princesse, dans l'église de la Visitation de Chaillot, fondation d'Henriette de France et son asile durant de longues années. Quant au duc d'Orléans, la Mère de Chaugy nous raconte qu'en l'année 1642, « en deux mois consécutifs qu'il demeura en » la ville d'Annecy, il « ne passa aucun jour de venir entendre deux Messes auprès du tombeau du Serviteur de Dieu; une, disoit il, pour rendre son devoir a l'Eglise, et l'autre pour honnorer et invoquer son protecteur François de Sales. » (Process. remiss. Gebenn. (II), ad \cpm. interrog.)

(2) Maurice de Savoie fut reçu par Louis XIII en audience privée, le soir même de son arrivée; la réception solennelle eut lieu le lendemain. Le 12 novembre, l'ambassadeur de Charles-Emmanuel demandait au nom de son père la main de Christine de France pour le prince de Piémont. Agréant la demande, mais sans y donner une solution immédiate, le Roi emmena à Saint-Germain son hôte illustre.

( 3 ) « C'est un joyau de piété et de vertu, » écrivait d'elle le nonce Bentivoglio (vol. III, p. 65 de l'ouvrage cité à la p. 308). Mais il avoue aussi que la fille de Henri IV aurait préféré un roi à l'héritier du duché de Savoie.

310 Lettres de saint François de Sales

et huomo di gran pietà (0, mi disse che haveva una divotione singolare, una prudentia esquisita et una bontà notabilissima. Non si puô dire poi in che concetto sia qui il nostro Prencipe magiore ; tutti lo chiamano specchio de Principi in bontà verso li popoli, in pietà, in fortessa et in summa in tutte le parti che si possono desiderare. Et quanto a Sua Altezza Serenissima, ella ha tanti servitori qui partiali che non si possono numerare, et le lodi sue si publicano ognora.

Ma ho torto, perché so che si mandaranno rilationi particolarissime di tutto il viagio et de tutte le cose successe qui. Dirô solamente che ho trovato Parigi con tanto accrescimento di divotione che è un stupore; et quel che è sopra tutto, il Re ha un concetto tanto alto délia santissima religione catholica, che si ha da sperare ogni beneditione in questo Regno.

Al nostro buon P. D. Giusto mille et mille saluti, et non mancarô di fare tutti li officii che si potranno per sua Congregatione nell'occorrenze.

très pieux ( i ), m'a dit qu'elle est douée d'une rare piété, d'une exquise prudence, d'une bonté remarquable. Il ne se peut dire en quelle estime est ici notre Prince majeur : tous l'appellent le miroir des princes en bonté pour les peuples, en piété, en vaillance, enfin en toutes les qualités qu'on saurait désirer. Quant à Son Altesse Sérénissime, si nombreux sont ici ses partisans dévoués, qu'il est impossible de les compter ; partout on publie ses louanges.

Mais j'ai tort [de vous en écrire si long], sachant qu'on doit envoyer des relations détaillées du voyage et de tout ce qui s'est passé. J'ajouterai seulement que j'ai trouvé à Paris un tel accroissement de piété que c'est merveille ; le Roi surtout a une si haute idée de la très sainte religion catholique, qu'on peut espérer toutes sortes de bénédictions sur ce royaume.

A notre bon Père D. Juste mille et mille salutations ; je ne manquerai pas, à l'occasion, de faire à sa Congrégation tous les bons offices que je pourrai.

(i) Serait-ce le P. Binet, Jésuite? Au moment du mariage de la Princesse, il lui dédie La Vie du Bien-heureux Amedee duc III de Savoye, dans des termes qui dénoteraient une certaine intimité avec la cour. Au reste, c'était en effet « un homme très pieux » et « grand ami » du Saint ; il sera destinataire.

Année 1618 311

Iddio sia eternamente lodato, et Egli dalla sua santa mano tengha et benedica V. S. Illma, délia quale io sono Humilissimo et certissimo servitore, Franc0, Vescovo di Geneva.

9 Novembre 16 18, in Parigi.

Di gratia, V.S. Illmasaluti cordialmente il nostro Padre

D. Giusto, (0 quelle Serenissime non mancarô

di offerire preci et Sacrificii

AIT Illma Sigra mia osservandissima, La Sigra Donna Genevra Scaglia.

Turino.

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de San Remo (Italie).

Dieu soit éternellement loué ; qu'il daigne, de sa sainte main, tenir et bénir Votre Seigneurie Illustrissime, dont je suis

Le très humble et très assuré serviteur, François, Evêque de Genève.

9 novembre 16 18, à Paris.

De grâce, que Votre Illustrissime Seigneurie veuille bien saluer

cordialement notre Père D. Juste, (0 ces Sérénissimes. . . je

ne manquerai pas d'offrir prières et Sacrifices

A l'Illustrissime et très honorée Madame, Dona Ginevra Scaglia. — Turin.

(1) Le bas de l'Autographe a été coupé, il n'en reste que deux demilignes.

MCDLXXXV

A MADAME DE CHARMOISY (0

Le seul mot de consolation que puisse dire le Saint. — Comment apaiser les sanglots et soupirs.

Paris, novembre 1618.

Mon esprit ne peut cesser de penser en vous, ma très chère Cousine, ma Fille, et ne voudroit faire autre chose

(1) Dans l'édition de 1626, cette lettre suit celle du 10 septembre 1617 à Mme de Montfort, avec cette adresse : A la mesme. Hérissant (tome III, p. 329),

312 Lettres de saint François de Sales

que de vous parler en la façon qu'il peut, et ne sçait néanmoins que vous dire, estant, comme le vostre, encor tout estonné; sinon, ma très chère Fille, que le divin Espoux de nos âmes veut que nous regardions tous nos evenemens dans le sein de sa céleste Providence et que nous jettions nos affections en l'éternité, ou nous nous reunirons tous pour ne jamais plus estre séparés. O ma Fille, pourquoy nous sommes nous jamais asseurés et confiés en la vanité de cette vie périssable ? Nos prétentions sont au delà, ou il faut donq lancer nos affections.

En somme, vous voyla, ma très chère Fille, au vray essay de la fidélité que vous deves a Dieu, auquel vous aves si souvent resigné toutes vos adventures. Ma très chère Cousine, tenes vostre cœur en haut et mettes le sacré Crucifix sur vostre poitrine, affin qu'il accoyse vos sanglotz et souspirs. Soyes bien toute sienne et, croyes moy, il sera tout vostre.

Pour moy, je ne puis pas dire plus que jamais, mais s'il se pouvoit dire, certes, je dirois qu'inséparablement, plus que jamais, je suis

Tout vostre, sans condition ni reserve, Francs, E. de Genève.

admettant l'identité de destinataire, ajoute la date de septembre iôiy. Mais il est évident que ces lignes, écrites à une veuve, cousine de François de Sales, furent envoyées à Mme de Charmoisy (voir tome XIII, note ( i ), p. 179), pour la consoler de la mort de son mari, arrivée le 28 octobre 1618.

Claude Vidomne de Chaumont, seigneur de Charmoisy (voir tome XII, note ( 1 ), p. 216), avait été désigné par le duc de Savoie pour accompagner le cardinal Maurice à Paris. Il était sur le point de partir (24 octobre) quand la maladie l'arrêta à Chambéry. Le 26, il fit un premier testament modifié par celui du lendemain, et le 28, le vieil ami et cousin de l'Evêque de Genève mourut chrétiennement, sans revoir sa femme, alors malade elle-même à Marclaz. L'oraison funèbre du seigneur de Charmoisy fut prononcée dans l'église Saint-François d'Annecy, le 17 décembre, par D. Candide Postcolonna, Barnabite. (D'après J. Vuy , La Philothce, etc.,I, chap. xiv, xv, et les Acta Coliegii Annessii.)

Année 1618 313

MCDLXXXVI

(fragment)

Une pépinière de fondations. — Vertus à y enraciner. Ce que la Mère Favre doit lire dans le cœur de son père spirituel.

Paris, [fin novembre ou décembre 16 18 (i).]

Vous me distes, ma très chère Fille, qu'en vostre Mayson on faisoit particulière profession de l'égalité d'esprit. Pour Dieu, je vous en conjure, taschés de bien establir cet esprit la en tout, avec celuy de la douceur et humilité réelle. Je regarde meshuy vostre Mayson comme une pépinière de plusieurs autres ; c'est pourquoy il faut songer d'y enraciner les grandes et parfaites vertus de l'abnégation de son amour propre, l'amour de son abjection, la mortification des humeurs naturelles, la sincère dilection, affin que Nostre Seigneur et sa tressainte Mère soyent glorifiés en nous et par nous.

Nous avons icy la cour, cela m'oste beaucoup de mon loysir d'escrire a mon gré ; mais ma grande Fille se contentera bien aussi de lire dans mon cœur de loin, que je suis parfaitement sien en Celuy qui, pour estre nostre et affin que nous fussions siens, voulut bien mourir pour nous. Vives toute a Dieu, ma très chère Fille, donnes tous les momens de vostre vie avec un grand soin a Celuy qui vous prépare son amiable éternité.

Je suis tout vostre.

Franc5, E. de Genève.

( 1) La « grande Fille » dont le saint Evêque parle dans le second alinéa est certainement la Mère Favre. Il l'avait vue à son passage à Lyon vers la fin d'octobre (cf. ci-dessus, note ( 3 ), p. 301), et les conseils donnés dans ces lignes ont dû, semble-t-il, suivre d'assez près cette rapide visite. « Nous avons icy la cour, »> dit François de Sales. La date ne pourrait-elle donc pas se fixer après le retour de Saint-Germain où le Roi avait emmené le cardinal Maurice aussitôt son arrivée r

3 '4 Lettres de saint François de Sales

MCDLXXXVII

A la mère de BRÉCHARD SUPÉRIEURE DE LA VISITATION DE MOULINS (0

Comment Dieu bénit une œuvre. — Trois fondements de la Visitation. La racine de la joie.

Paris, 3 décembre 1 6 1 8.

Je salue vostre cœur de tout le mien et vous prie d'aymer tous-jours bien ce vieux père qui vous chérit, certes, de tout son cœur de plus en plus, ma très chère Fille, et se res-jouit d'apprendre que, grâces a Dieu, cette Mayson la s'advance en humilité, douceur, paix et amour divin. Qu'a jamais l'éternelle Bonté soit bénie !

On parle fort de faire un Monastère de la Visitation a Turin (2).Voyla, ma très chère Fille, comme Dieu multiplie et bénit l'œuvre qu'il luy a pieu de faire commencer par la petitesse et abjection de troys petites créatures, lesquelles pour cela doivent s'esvertuer d'estre de plus en plus toutes a la divine Majesté et a cette vocation, pour la rendre tous les jours plus aggreable a Dieu.

Je vous escris selon mon sentiment présent, car il faut que j'escrive ainsy a l'ame de ma très chère Fille, priant Dieu qu'il la face sainte, et moy aussi, qui suis tant esloigné de ce bonheur.

Encor vous faut-il dire ce mot, ma très chère Fille : si vous n'estes pas favorisée, aymés bien cette abjection. Cf. Ps.cxxxvn, 6. Croyes moy, Dieu void volontier ce qui est mesprisé *, et la bassesse aggreee luy fut tous-jours aggreable. Dieu est si bon, qu'il visitera intérieurement nostre Visitation, la fortifiera et l'establira a la solide humilité, simplicité et mortification.

( i ) Cette lettre fut écrite certainement à l'une des trois premières Mères, et non moins certainement à la Mère de Bréchard qui, à Moulins, n'était « pas favorisée, » et avait tout lieu d'aimer « cette abjection. » Il est vraisemblable que nous n'avons ici qu'un texte tronqué, peut-être même composé de plusieurs fragments.

(2) Voir ci-dessus, Lettres mcdlxxviii. p. 295. et mcdlxxxiv, p. 306.

Année 1618 315

Vives joyeuse tant que vous pourres, de cette joye paisible et dévote de laquelle l'amour de nostre abjection est la racine. Ma très chère Fille, je vous salue d'un esprit qui est inséparablement vostre.

Vive Jésus ! Amen.

Françs, E. de Genève.

Le 3 décembre 16 18.

MCDLXXXVIII

Félicitations à Victor-Amédée au sujet de son mariage. — Eloge de la future princesse de Piémont. — Grand prince et très digne cardinal.

Paris, 18 décembre 1618.

Monseigneur,

En cette générale allégresse de tout ce royaume sur l'heureuse conclusion du mariage de Vostre Altesse (0, je ne puis ni ne dois m'empescher de rendre quelque tesmoignage de la mienne, laquelle, certes, est d'autant plus grande, que d'un costé je suis plus obligé a la bonté de Vostre Altesse, et de l'autre j'ay reconneu plus particulièrement un très parfait assemblage de perfections en Madame, au visage, au maintien, au parler ; en la conduitte de laquelle on remarque tant de traitz de bonté, de prudence, de douceur et de dévotion, qu'on ne sçait discerner laquelle de ces perfections y est plus parfaite. Et parce que la Sainte Escriture dit * que le mary d'une * Eccli., xxvi, r. femme bonne est heureux, je puis des a présent augurer toute sorte de bonheur a Vostre Altesse pour ce regard, et en bénir Nostre Seigneur de tout mon cœur, puisque,

( 1 ) Le 12 novembre, Louis XIII avait agréé la demande officieuse de la main de sa sœur Christine, pour Victor-Amédée de Savoie. (Voir ci-dessus, note (2), p. 309.) Le 21, le cardinal Maurice la renouvela officiellement, et le mariage fut résolu en principe, bien qu'on attendît encore, pour en rendre la nouvelle publique, l'assentiment du roi d'Espagne.

3 1 6 Lettres de saint François de Sales

• Prov., xix, 14. comme la mesme Escriture nous annonce *, la mayson et les richesses nous sont acquises par nos pères, mais la femme sage et vertueuse, a proprement parler, est donnée comme un pretieux présent de la libéralité divine.

Au surplus, Monseigneur, je ne sçaurois exprimer avec combien de grâce Monseigneur le Cardinal se comporte en cette cour, et combien il est adroit a mesler la qualité de grand Prince que sa naissance luy a donnée, avec celle de très digne Cardinal que sa profession luy fait tenir, alliant admirablement bien la franche et générale courtoysie, qui est si désirée et estimée de cette nation, avec la modestie et bienséance qui y est si pretieuse, comme par tout le monde.

Ainsy donq, Monseigneur, a Dieu soit de toutes parts 1 Tim., 1, 17 ; honneur et gloire, avec très humble action de grâces * pour les consolations qu'il donne et qu'il prépare encor a Son Altesse Serenissime (0 et a la vostre, de laquelle je suis sans fin,

Monseigneur,

Vostre très humble, très fidèle et très obéissant orateur et serviteur,

Franc5, E. de Genève.

Paris, 18 décembre 161 8.

( 1 ) Le duc de Savoie.

Apoc, vu, 12.

MCDLXXXIX

A MADAME DE LA FLÉCHERE

Douloureuses nouvelles de Savoie; nombreuses et bonnes affaires à Paris. Difficultés pour rétablissement de la Visitation.

Paris, 19 décembre 1618.

Croyes, ma très chère Fille, que le trespas de ce cousin (0 et l'appréhension des regretz de la chère cousine m'ont vivement touché ; mays parmi tout cela, Dieu soit

( 1 ) M. de Charmoisy (voir ci-dessus, note ( i ), p. 511).

Année 1618 317

béni qui, par sa providence, réduit toutes choses au proffit

des siens *. * Cf. Rom., vin, 28.

Je suis icy presque accablé d'affaires, toutes bonnes, grâces a Nostre Seigneur. Vous en sçaures le détail par mon frère de Thorens (0, car je m'imagine qu'on luy en escrit par le menu. Nous aurons au moins la plus vertueuse Princesse qui vive (2).

J'ay escrit selon que nostre seur, Mme de Bressieu, desiroit, au P. D. Juste (3).

Nostre bonne Mère se porte bien a Bourges (4). Icy, nous avons beaucoup de peine a faire reuscir l'establissement de la Congrégation et crains grandement qu'il ne soit différé (5), bien que c'est merveille de la quantité des âmes qui désirent en estre.

Si pour vostre consolation vous desires aller a la Visitation passer quelques jours, pourveu que ce soit sans en

( 1 ) Louis de Sales, devenu baron de Thorens à la mort de son frère Bernard. (Voir tome XII, note ( i ), p. 95.)

(2) Christine de France accordée en mariage à Victov-Amédée de Savoie. (Voir la lettre précédente.)

(3) Ennemonde de la Forest, dame de Bressieu (voir le tome précédent, note ( 1 ), p. 189), désirait-elle l'intervention de D. Juste Guérin, alors à Turin, dans les affaires ennuyeuses qu'elle avait en Piémont?

(4) La Mère de Chantai était arrivée dans cette ville le 14 novembre. Cinq Sœurs l'accompagnaient (voir ci-après, note (3), p. 352); l'une d'elles, Sœur Anne-Catherine de Beaumont, devait suivre plus tard la Sainte à Paris.

Aux instances de l'Archevêque, Mgr Frémyot, pour avoir une Maison de la Visitation dans sa ville épiscopale (voir ci-dessus, note (3), p. 193), s'étaient jointes les démarches d'une aspirante à la vie religieuse, MIle de Lissay. Grâce au père de cette jeune fille, le « Maire fit, avec messieurs les échevins, convoquer les Conseillers et les personnes les plus considérables de la ville... Reconnoissant qu'il y alloit de l'honneur et de la gloire de Dieu, et de l'utilité publique, on conclut l'établissement. » (Hist. de la Fondation de la Visitation de Bourges.) Les Religieuses furent reçues avec un enthousiasme et une affection que Mgr Frémyot et M. de Neufchèzes, son neveu et grand-vicaire, sentaient plus que tous. Nulle fondation n'avait eu plus de promesses et de garants de prospérité matérielle : de riches prétendantes s'étaient annoncées ; le Prélat avait donné ordre à ses officiers de veiller aux besoins de la petite Communauté. Les officiers oublièrent les ordres de leur maître, et « les neuf filles de iû.ooo écus qui servaient de fondement à ce nouveau monastère » se réduisirent « à une ». Et la Sainte continuait : « Il ne s'était encore rien commencé de plus appuyé sur la divine Providence, et c'est ce qui nous console. » (Lettres, vol. I, p. 288.) Précieux débuts pour la première Maison établie depuis la transformation de l'Institut en Ordre religieux, avec la clôture et les vœux solennels.

(5) Voir ci-dessus., p. 305, et note (1), p. 306.

3 18 Lettres de saint François de Sales

sortir pendant ledit tems, vous le pouves. Salues, je vous prie, nos chères Seurs, car il n'y a moyen d'escrire ; et nostre seur de Bons ( l ) et Mmc la Comtesse et ses filles ( 2 ). Dieu soit a jamais nostre Tout, ma très chère Fille. Je suis en luy, plus vostre qu'il ne se peut dire.

A Paris, le 19 décembre 161 8.

A Madame Madame de la Flechere.

Revu sur une copie déclarée authentique, conservée à Turin, Archives de l'Etat.

(1) Jeanne-Bonaventure de la Forest, Religieuse à Bons.

(2) La veuve du comte de Tournon (voir tome XV, note ( 2 ), p. 1), sa fille Marguerite et mesdames de la Croix et Guillet de Monthoux (voir tomes XVI, notes ( 5), p. 204, ( 1), p. 78, et XVII, note (1), p. 305). La comtesse de Rossillon, fille aînée de Philiberte de Beaufort, ne demeurait pas en Savoie.

MCDXC

A LA MÈRE DE CHANTAL, A BOURGES

(fragment) Un sermon devant « la Reyne et son beau monde. »

Paris, 24 décembre 1618.

Oùy, ma Fille, j'ay presché ce matin devant la Reyne et tout son beau monde (0; mais en vérité, je n'ay pas presché avec plus de soin, plus d'affection ni plus de playsir qu'en ma pauvre petite Visitation. Ah ! ma Fille, que la vive présence du Roy et de la Reyne du Ciel fait bien éclipser devant les yeux de nostre cœur toutes autres grandeurs de la terre !

Revu sur un ancien Ms. de l'Année Sainte, conservé à la Visitation d'Annecy. ( i ) Devant la reine Anne d'Autriche (voir ci-après, Lettre mcdxcii, p. 320).

Année 1618 319

MCDXCI

A MADAME DE LA FLÉCHERE

Permission et conditions pour l'entrée de la destinataire à la Visitation. — Pourquoi le Saint est de bon cœur à Paris, pourquoi il y souffre.

Paris, 29 décembre 1618.

Ma très chère Fille,

Je vous ay des-ja escrit * que vous pourries entrer * Epist. mcdlxxxix. avec nos Seurs, puisque vous en estes de cœur, d'affection et de prétention, pourveu que vous n'en sorties point pour aller parmi la ville, ailleurs.

Je voy les douleurs et estonnemens de vostre cœur, parmi lesquelz Dieu ne laisse pas de régner ; c'est pourquoy vous ne deves pas vous en tourmenter.

Je suis icy jusques a Pasques (O; et croyes moy, ma très chère Fille, puisqu'il le faut, j'y suis de bon cœur, mais d'un cœur qui se plairoit grandement d'estre parmi nos petitesses et dans mon païs. Il ne se peut dire toutefois combien on voit d'exemples de pieté icy, mesme au milieu de la cour. Mais, en somme, je n'y ay pas mon devoir, ni mes chères brebis.

Dieu soit béni ! Ayes bon courage ; il faut passer parmi les ronces et espines en ce désert, pour aborder a la terre de promission.

Je suis vostre ma très chère Fille.

Paris, le 29 décembre 161 8.

( 1) En i6rg, Pâques tombait le 31 mars, et le départ du prince de Piémont avait d'abord été fixé pour cette époque. Mais il ne quitta la cour de France que le 24 septembre.

320 Lettres de saint François de Sales

MCDXCII

A LA MÈRE DE CHANTAL, A BOURGES

(fragments)

Un novice qui ne sera pas profès. — Racine, branches et fruits. — Pommes de senteur entre les mains de Dieu. — Le dépouillement total de soi-même, combien difficile.

Paris, 29 décembre 1618 (1).

Ne croyes pas, ma très chère Mère, qu'aucune faveur de la cour me puisse engager. O Dieu, que c'est chose bien plus désirable d'estre pauvre en la mayson de Dieu, ps. Lxxxin, h. que d'habiter dans les grans palais des Rois * ! Je fay icy le noviciat de la cour; mais jamais je n'y feray profession, Dieuaydant. La veille de Noël je preschay devant la Reyne, aux Capucines (2), ou elle fit sa Communion; mais je vous asseure que je ne preschay ni mieux ni de meilleur cœur devant tous ces princes et princesses que je fay en nostre pauvre petite Visitation de Nessi.

O Dieu, ma très chère Mère, il faut bien mettre son

cœur en Dieu et ne point jamais l'en oster. Il est luy

Ephes., h, 14. seul nostre paix *, nostre consolation et nostre gloire :

que reste-il, sinon que nous nous unissions de plus en

( 1 ) Dans la première édition, cette lettre porte la date du 29 décembre 1619, et débute par un alinéa que nous retrouverons au 18 septembre de cette même année. Le suivant : « Ne croyes pas, » etc., et le dernier ne peuvent être que du temps de Noël 161S, alors que TEvêque de Genève séjournait à Paris. Quant aux deux paragraphes : « O Dieu, ma très chère Mère, » et : « Courage, » etc., ce sont certainement encore des coutures ; mais l'impossibilité de les classer sûrement nous oblige à les donner ici. (Cf. tome XIV, note (1),

(2) Près des jardins des Tuileries, dans la rue Saint-Honoré, s'élevait le couvent des Capucins, fondé en 1574 par Catherine de Médicis, et plus tard illustré par le P. Joseph du Tremblay ; non loin, dans la même rue, s'étaient établies les Capucines. Il est difficile de dire dans lequel de ces deux couvents François de Sales communia la reine Anne d'Autriche, car Y Année Sainte manuscrite porte : « aux Capucins, » et la première édition des Epislres, suivie par les autres jusquà Hérissant, donne : « aux Capucines. » (Cf. ci-dessus, Lettre mcoxc.)

Année 1618 321

plus a ce Sauveur, affin que nous portions bon fruit *? * Joan., xv, 5, Ne sommes nous pas bien heureux, ma chère Mère, de pouvoir enter nos cœurs sur celuy du Sauveur qui est enté sur la Divinité? car ainsy, cette infiniment souveraine Essence est la racine de l'arbre, duquel nous sommes les branches *, et nos amours les fruitz : c'a esté le * ibïd. sujet de ce matin.

Courage, ma chèrement unique Mère, ne cessons point d'eslancer nos cœurs en Dieu : ce sont ces pommes de senteur qu'il se plait a manier, laissons les luy donq manier a son gré. Ouy, Seigneur Jésus, faites tout a vostre gré de nostre cœur; car nous n'y voulons ni part ni portion, ains le vous donnons, consacrons et sacrifions pour jamais. (0

Je salue chèrement nos Seurs. Je suis marri que nostre Seur [Jeanne-Marie] ayt la fantasie de changer de Mayson ( 2 ). Quand sera ce que nous ne voudrons rien, ains laisserons entièrement le soin a ceux a qui il appartient de vouloir pour nous ce qu'il faut ? Mais il n'y a remède : la propre volonté est bridée par l'obeyssance, et toutefois on ne peut l'empescher de regimber et faire des caprices ; il faut supporter cette infirmité. Il y va bien du tems avant que nous soyons du tout despouillés de nous mesmes et du prétendu droit de juger ce qui nous est meilleur, et de le désirer. J'admire le petit Enfant de Bethlehem, qui sçavoit tant, qui pouvoit tant, et, sans dire mot quelcomque, se laissoit manier, et bander, et attacher, et envelopper comme on vouloit.

Dieu soit a jamais au milieu de vostre cœur et du mien, ma très chère Mère.

Françs, E« de Genève.

Le 29 décembre ....

(1) Ici, les éditeurs de 1626 intercalent quelques lignes de la lettre du 5 avril 1607. (Voir tome XIII, dernier alinéa delà Lettre cccxci, p. 276.)

(2) Sœur Jeanne-Marie de la Croix de Fésigny, Tune des coopératrices de la fondation de Moulins. (Voir le tome précédent, note ( 1 ), p. 264.) Le saint Evêque la désigna plus tard pour la Maison de Paris.

Lettres VIII

322 Lettres de saint François de Sales

MCDXCIII

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