A UN ECCLÉSIASTIQUE
Le mot du plus franc amour selon la nature et la grâce. — Assaut d'humilité
et d'affection.
Monsieur,
Je vous ay tesmoigné par mes lettres que je prendrois a faveur de me nommer vostre frère, qui est le mot du plus franc et désirable amour de tous ceux que la nature nous a donné et que la grâce nous ordonne. Mays quand je parle avec vous sous ce tiltre de frère, c'est avec un très singulier sentiment de fraternité ; et toutefois, vous me demandes encor que je sois vostre père et que vous soyes mon filz. Certes, je ne sçaurois refuser mon consentement a vos désirs ; mais usons un peu de tempérament, je vous supplie, qui m'oste le blasme d'estre un peu trop facile en un sujet ou il y a danger d'outrecuydance.
Les frères aisnés succedoyent aux pères, anciennement, dans les familles, et estoyent comme vice pères de leurs frères, en sorte que c'estoyent des frères pères, et des pères frères ; et les puisnés estoyent des enfans frères et des frères enfans. Or sus, soyons comme cela. Il est vray, l'affection que j'auray pour vous tiendra rang, puisqu'il vous plait, de paternelle, a cause de sa force et constance, et de fraternelle, pour sa confiance et privauté; • Adagium Pytha- et commeque ce soit « la charité escale ceux qui l'ont * »
gorae attnbutum. ^- ° t
avec tant d'art, qu'ilz sont entre eux frères, pères, mères, enfans. Or, c'est celle la dont vous me parles, mon très
(1) Comment concilier l'adresse A un Religieux, donnée par les premiers éditeurs, avec l'appellation de Monsieur dont use le Saint à l'égard de son correspondant? Nous croyons plus sûr d'indiquer pour destinataire Un ecclésiastique, qui pourrait bien être Artus de Lionne, seigneur d'Aoste, et Père spirituel de la Visitation de Grenoble (voir ci-dessus, note ( r ), p. 240). Ce pieux ecclésiastique se nommait le fils de l'Evèque de Genève, et lui témoigna toujours une grande et filiale vénération. Plusieurs lettres ayant été déjà échangées entre eux, comme le montre la première phrase du texte, celle-ci doit dater probablement de la seconde moitié de 1618.
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cher Frère ; c'est pourquoy je vous diray encor, mon très cher Filz, et mon très cher Père encor.
Et moy, ne pouvant sans préjudice du porteur escrire plus longuement, je demeureray d'un cœur paternellement fraternel,
Vostre très affectionné père et frère, Françs, e. de Genève.
MCDXCIV
Conseils de prudence au sujet de visions et de révélations. — Ruses du malin esprit. — Exemple de Nicole Tavernier. — Quelle conduite tenir à l'égard d'une âme qui marche par une voie extraordinaire; la leçon qu'elle doit apprendre. — Puissance de l'imagination.
Paris, [fin 1618 ou commencement de 1619 (1).]
Puisque je n'ay sceu plus tost, ma très chère Fille, je respondray maintenant aux deux pointz principaux pour lesquelz vous m'aves cy devant escrit.
En tout ce que j'ay veu de nostre Seur Marie Constance (2), je ne treuve rien qui ne me face penser qu'elle
(1) Nous avons dit (note (2), p. 286) qu'en se rendant à Paris, l'Evêque de Genève avait passé à Grenoble en octobre 1618; c'est alors qu'il vit la Sœur Marie-Constance. Cette lettre doit donc dater de la fin de 1618 ou du commencement de 1619.
(2) Les avis sûrs et parfaitement sages donnés ici par François de Sales, au sujet des choses extraordinaires qui se passaient en cette Novice de vingtcinq ans, contribuèrent à préparer en elle une œuvre de Dieu magnifique. Toutes les ruses de l'ennemi écartées, toutes les superfluités de l'imagination retranchées, l'action divine s'exerça librement ; et parmi les premières Mères de la Visitation, Sœur Marie-Constance de Bressand est une de celles à qui l'on peut donner le titre de précurseur de la bienheureuse Marguerite-Marie. Consacrée tout entière à l'amour de l'humanité sainte de Jésus, elle reçut d'intimes communications du Sacré-Cœur ; elle s'y était disposée par une humilité profonde, et M. Olier, qui fut longtemps à la fois son maître et son disciple, la tenait pour une âme des plus anéanties qu'il eût connues.
La Mère de Bressand était née à Grenoble, et dès l'âge de sept ans avait reçu l'aopel à la vie parfaite. Si un instant le monde lui sourit, la lecture de Y Introduction a la Vie dévote la ramena à sa première ferveur, et ses progrès
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soit fort bonne fille, et que partant il la faut aymer et chérir de très bon cœur. Mais quant a ses visions, révélations, prédictions, elles me sont infiniment suspectes, comme inutiles, vaines et indignes de considération ; car d'un costé, elles sont si fréquentes, que la seule fréquence et multitude les rend dignes de soupçon. D'autre part, elles portent des manifestations de certaines choses que Dieu déclare fort rarement : comme, Tasseurance du salut seternel, la confirmation en grâce, le degré de sainteté de plusieurs personnes, et cent autres choses pareilles qui ne servent tout a fait a rien ; de sorte que saint Grégoire ayant esté interrogé par une dame d'honneur de l'Impératrice, qui s'appelloit Grégoire, sur Testât de son 1 s. Greg. Mag., futur salut, il luy respondit * : « Vostre douceur, ma Fille, ' ep' 3 me demande une chose qui est esgalement et difficile
et inutile. »
Or, de dire qu'a l'advenir on connoistra pourquoy ces révélations se font, c'est un prétexte que celuy qui les fait prend pour éviter le blasme des inutilités de telles choses. Il y a plus : que quand Dieu se veut servir des révélations qu'il donne aux créatures, il fait précéder ordinairement ou des miracles véritables, ou une sainteté très particulière en ceux qui les reçoivent. Ainsy le malin esprit, quand il veut notablement tromper quelque personne, avant que de luy faire faire des révélations fauses, il luy fait faire des prodiges faux et luy fait tenir un train de vie fausement saint.
Il y eut du tems de la bienheureuse Seur Marie de l'Incarnation (0, une fille de bas lieu qui fut trompée
furent tels que l'Evêque de Genève, en 1617, la jugea capable de lire le Traittê de V Amour de Dieu. L'année suivante, la jeune fille prenait l'habit de la Visitation, et le 19 août 1619 elle prononça ses vœux. Dix mois après, Sœur Marie- Constance fut envoyée au Monastère de Paris où elle remplit les charges d'Assistante et de Directrice. En 1625, elle commence à Moulins une longue carrière de supériorité qu'elle continuera à Nantes et à Grenoble. Elle mourut dans sa Maison de profession, en octobre 1668. Le Fondateur l'avait appelée « une rare fille », et la Mère de Chantai n'avait pas craint de lui dire à ellemême (Leltres,'vo\. III, p. 104): «Vous êtes l'une de nos Supérieures que j'aime et estime le plus, et à qui j'ai entière confiance. » (Voir sa Vie dans l'Année Sainte, 1870, tome X, p. 583.)
( 1 ) Mmc Acarie (voir tome XIII. note ( 1 ), p. 153V
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d'une tromperie la plus extraordinaire qu'il est possible d'imaginer (0. L'ennemy, en figure de Nostre Seigneur, dit fort long tems ses Heures avec elle, avec un chant si mélodieux qu'il la ravissoit perpétuellement. Il la communioit fort souvent sous l'apparence d'une nuée argentine et resplendissante, dedans laquelle il faysoit venir une fause hostie dedans sa bouche. Il la faysoit vivre sans manger chose quelcomque. Quand elle portoit l'aumosne a la porte, il multiplioit le pain dans son tablier, de sorte que, si elle ne portoit de pain que pour trois pauvres et il s'en treuvoit trente, il y avoit pour donner a tous très largement, et d'un pain fort délicieux, duquel son confesseur mesme, qui estoit d'un Ordre très reformé, envoyoit ça et la parmi ses amis spirituelz, par dévotion. Cette fille avoit tant de révélations, qu'en fin cela la rendit suspecte envers les gens d'esprit. Elle en eut une extrêmement dangereuse, pour laquelle il fut treuvé bon de faire faire essay de la sainteté de cette créature ; et pour cela, on la mit avec la bienheureuse Seur Marie de l'Incarnation, lhors encor mariée, ou estant chambrière et traittee un peu durement par feu monsieur Acarie (2), on descouvrit que cette fille n'estoit nullement sainte, et que sa douceur et humilité extérieure n'estoit autre chose qu'une doreure extérieure que l'ennemy employoit pour faire prendre les pilules de son illusion, et en fin on descouvrit qu'il ny avoit chose du monde en elle qu'un amas de visions fauses. Et quant a elle, on conneutbien que non seulement elle ne trompoit pas malicieusement le monde, mais qu'elle estoit la première trompée, ny ayant de son costé aucune autre sorte de faute, sinon la complaysance qu'elle prenoit a s'imaginer qu'elle estoit sainte, et la contribution qu'elle faisoit de quelque simulation et duplicités pour maintenir la réputation de sa
(1) Tous les historiens de la bienheureuse Marie de l'Incarnation ont parlé de cette fille de Reims, nommée Nicole Tavernier, dont la sainteté apparente en imposa d'abord aux plus éclairés dans les choses spirituelles. Les détails que relate dans cette lettre TEvêque de Genève complètent ceux de du Val, Boucher, etc.
(2) Pierre Acarie, mari de la Bienheureuse. (Voir tome XV, note (1), P- «57)
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vaine sainteté. Et tout cecy m'a esté raconté par la bienheureuse Seur Marie de l'Incarnation.
Voyes, je vous prie, ma chère Fille, l'astuce et finesse de l'ennemy, et combien ces choses extraordinaires sont dignes de soupçon. Néanmoins, comme je vous ay dit, il ne faut pas pour cela mal traitter cette pauvre Seur, laquelle, comme je croy, n'a point d'autre coulpe en son affaire que celle du vain amusement qu'elle prend en ces vaines imaginations. Seulement, ma très chère Seur, il luy faut tesmoigner une totale négligence et un parfait mespris de toutes ses révélations et visions, tout ainsy que si elle racontoit des songes ou des resveries d'une fièvre chaude, sans s'amuser a les réfuter ni combattre ; ains au contraire, quand elle en veut parler, il faut luy donner le change, c'est a dire, changer de propos et luy parler des solides vertus et perfections de la vie religieuse, et particulièrement de la simplicité de la foy, par laquelle les Saintz ont marché, sans visions ni révélations particulières quelcomques, se contentans de croire fermement en la révélation de PEscriture Sainte et de la doctrine apostolique et ecclésiastique, inculquant bien souvent la sentence de Nostre Seigneur : Il y aura plusieurs faiseurs de miracles et plusieurs prophètes ausquelz il dira a la fin du monde : Retires vous de moy, ouvriers d'ini-
•Matt., vu, 22,23; quitê ; je ne vous connois point *. Mais pour l'ordinaire, il faut dire a cette fille : Ma Seur, parlons de nostre leçon que Nostre Seigneur nous a recommandé d'apprendre, disant : Apprenes de moy que je suis hum-
* Matt., xi, 29. ble et doux de cœur *. Et en somme, il faut tesmoigner un mespris absolu de toutes ces révélations. Et quant au bon Père qui semble les appreuver, il ne faut pas le rejetter ni disputer contre luy, ains seulement tesmoigner que, pour espreuver tout ce traffiq de révélations, il semble bon de le mespriser et n'en tenir conte. Voyla donq mon advis, pour le présent, quant a ce point. (0
(1) Ici, la copie de M. Michel Favre, reproduite par les éditeurs de 1626, insère une partie d'une autre lettre qui est certainement de l'année 1622. Les trois alinéas qui suivent appartiennent-ils vraiment au texte de 1618 ? L'édition
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J'avois oublié de vous dire que les visions et révélations de cette fille ne doivent pas estre treuvees estranges, parce que la facilité et tendreté de l'imagination des filles les rend beaucoup plus susceptibles de ces illusions que les hommes : c'est pourquoy leur sexe est plus addonné a la créance des songes, a la crainte des espritz et a la crédulité des superstitions. Il leur est souvent advis qu'elles voyent ce qu'elles ne voyent pas, qu'elles oyent ce qu'elles n'oyent point et qu'elles sentent ce qu'elles ne sentent point.
Playsante histoire d'une de mes parentes, de laquelle le mar}r estant mort en Piémont, s'estant imaginée qu'il l'avoit laissée grosse, elle demeura en cette imaginaire grossesse quatorze mois, avec des imaginaires douleurs et des imaginaires sentimens des mouvemens de l'enfant, et a la fin cria tout un jour et toute une nuit parmi des tranchées imaginaires d'un imaginaire enfantement ; et qui l'eust creuë a son serment, elle eust esté mère sans faire aucun enfant.
Il faut donq traitter cet esprit la avec le mespris de ses imaginations, mays un mespris doux et sérieux, et non point mocqueur ni desdaigneux. Il se peut bien faire que le malin esprit ayt quelque part en ces illusions ; mais je croy plustost qu'il laisse agir l'imagination, sans y coopérer que par des simples suggestions. La similitude apportée pour l'explication du mystère de la sainte Trinité est bien jolie, mays elle n'est pas hors de la capacité d'un esprit qui se complaist en ses propres imaginations.
Revu en partie sur une copie faite par M. Michel Favre, conservée à la Visitation de Venise.
princeps les y unit, mais D. Jean de Saint-François (La Vie du Bien-heureus François de Sales, Evesque et Prince de Genève, Paris, 1624, liv. IV, p. 334), après avoir cité tout ce qui précède, ajoute : « Il écrit d'une autre en ces termes : « J'avois oublié de vous dire que les visions et révélations de cette « fille, » etc. Nous ne pouvons donc affirmer qu'il s'agisse encore de la Sœur de Bressand.
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