‹ Œuvres (volume 5)Chapitre 66 sur 91 · AU PERE GÉRARD DE TOURNON, CAPUCIN · texte numérisé non relu

AU PERE GÉRARD DE TOURNON, CAPUCIN

L'esprit de contrariété là où devraient régner l'union et la « conformité. » — Un poste favorable pour un ecclésiastique. — Sollicitude du Saint pour quelques paroisses du pays de Gex. — Son humilité et sa reconnaissance à l'égard du destinataire.

Paris, fin 1618 ou commencement de 16 19 (a).

Mon Révérend Père,

Ce m'est un desplaysir sensible de voir un si grand manquement de douceur parmi messieurs nos ecclésiastiques de delà (3), et ne sçai ce que je ne ferois pas pour modérer leurs passions. Mays il ny a remède ; l'esprit de contrariété se fourre par tout, mais plus violemment ou il sçait que l'unité et conformité seroit de plus grande édification. J'escris a monsieur le Curé (4) affin qu'il ne remue rien ni contre M. Jaquin (5), ni contre M. Paris (6) jusques a mon retour, qui sera, Dieu aydant, soudain après Pasque (7).

Je seray bien ayse que M. Jaquin soit en quelque lieu

( 1 ) Ce Religieux appartenait à la Province de Lyon; tout ce qu'on sait de lui, c'est qu'il était, en 1613, Gardien du couvent de Châlons, et de celui du Puy en 1635. (Note du R. P. Edouard d'Alençon, archiviste général des FF. MM. Capucins.)

(2) Le projet alors existant du retour en Savoie pour Pâques ne permet pas d'éloigner beaucoup cette lettre de celle du 29 décembre à Mme de la Fléchère (voir p. 319). D'autre part, elle est certainement antérieure au 16 février 1619, jour auquel M. Jacquin résigne sa cure de Chevry.

(3) Du pays de Gex. Dans sa lettre du n mai 1617 (voir ci-dessus, p. r), le saint Evêque laisse entrevoir qu'il y avait des dissensions entre les ecclésiastiques de cette région, et, à cette date, sa présence devenait nécessaire pour « trancher nettement et ordonner a chacun son office et ce quil devra faire. »

( 4 ) Etienne Dunant, curé de Gex. (Voir à l'Appendice I, sa lettre au Saint.) ( 5 ) Claude Jacquin (voir ci-dessus, note ( 3 ), p. 1).

(6) La famille Paris était d'Allonzier ; elle compte trois prêtres contemporains du Saint. Celui dont il s'agit ici est probablement François ; ordonné diacre par Mb1" de Granier, le 19 décembre 1598, il reçut la prêtrise le 6 mars suivant. Quelle charge remplissait-il au pays de Gex au commencement de 1619 ? Nous ne le savons pas. Le 14 mai de cette année-là, il fut nommé curé d'Allonzier et mourut en juin 1637. (R. E.)

(7) Cf. ci-dessus, note ( 1 ), p. 319.

ou il puisse s'exercer en sa vocation, puisqu'a Chevry il n'a pas la commodité, et comme quelques uns pensent, ni beaucoup de volonté, dautant qu'il ny a point encor fait de service. De sçavoir sil seroit expédient de le loger ou a Sessi, ou a Grilly, je n'en puis pas bien résoudre de si loin, encor que j'inclinerois plus tost a Grilhr, puisque luy mesme y incline ; et je croy qu'il y fera bien, car il a asses de capacité pour se rendre capable, quand il voudra y soigner (0.

Reste, mon Révérend Père, qu'il vous playse de vous treuver avec les trois ou quatre ecclésiastiques que je marque en la lettre que j'escris a M. le Curé, pour faire un advis de ce qui sera nécessaire estre fait pour Sessi, Grilly, Chevry, Versoex, Thuery ; et j'escris un billet a monsieur Rogex (2) affin qu'il face des provisions selon cela, ayant créance que je ne sçaurois mieux faire que de suivre si bon conseil.

Je ne suis pas prest a consentir qu'on oste le service de l'église de Gex, ni que M. Paris soyt maltraitté, car je l'estime trop. Que si j'ay treuvé bon que M. Jaquin ny eut plus rien a faire, ça esté par ce qu'il failloit préférer l'un des deux, dont le premier ne vouloit point de compaignon, ni le second de maistre.

Volontier je remetz M. Dagan en l'exercice de ses Ordres, et suis bien ayse que vous en rendiés bon tesmoignage (3). Je suis en butte a tous les complaignans, et puis en certaine façon dire : (*) Quis infirmatur, et ego

(*) Qui est infirme avec lequel je ne sois infirme ?

(1) Il fut en effet institué curé de Grilly le 16 février 1619.

(2) En l'absence de Jean-François de Sales, alors à Paris, Philibert Roget (voir tomes XI, note (2), p. 249, et XVI, note ( 1 ), p. 335) remplissait les fonctions de vicaire général.

(3) On peut proposer Guillaume Dagand, prêtre depuis le 23 mars 1613, et curé de La Motte-en-Bauges le 10 septembre 1615, qui mourut en 1626; ou encore, et peut-être avec plus de probabilité, Martin Dagand, originaire d'Allèves, qui entra dans les Ordres en 1614. On ne connaît pas ses différents postes jusqu'en 1626. A cette date, il est chanoine de Peillonnex; plus tard il devint chapelain de Saint-Thiodore à Bogève, possesseur des bénéfices de Burdignin et de Brenthonne, et finalement v 1 658; curé de Foncenex. (R. E.)

330 Lettres de saint François de Sales

ii Cor., xi, 29. non infirmor *? Vous participés avec compassion, je m'asseure, a toutes nos imbécillités et misères, et aves bon besoin d'exercer la patience parmi la multitude de nos impatiences, devant estre arbitre parmi nous, affin de nous tenir en paix et tranquillité d'esprit. Dieu en sera vostre recompense : ainsy l'en supplie-je, et demeure,

Mon Révérend Père,

Vostre plus humble confrère et serviteur,

Franc5, E. de Genève.

Paris.

Au R. P. en N. S.

Le P. Gérard de Tournon,

Prœdicateur de l'Ordre des Capucins.

Gex.

Revu sur une copie authentique conservée à la Visitation d'Annecy.

MCDXCVI

A LA PRÉSIDENTE DE HERSE (0 Le Saint accepte une invitation et le carrosse de la Présidente.

Paris, 1 6 1 9 (2).

De tout mon cœur, Madame, je me treuveray ou vous me marques et quand vous me marques, et ne refuse pas la commodité de vostre carosse, puisque je n'en ay point que de ceux qui me favorisent; parmi lesquelz vous estes, je vous asseure, Tune des âmes a laquelle je souhaite plus chèrement, tendrement et fortement toute sorte de sainte consolation, estant sans fin et sans reserve,

Vostre très humble serviteur en Nostre Seigneur,

Franc8, E. de Genève.

A Madame [Madame] la Présidente de Herse.

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Poitiers.

(1) Charlotte de Ligny, fille de Jean de Ligny, seigneur de Rentilly et de Charlotte Séguier, avait épousé Michel Vialart de Herse, conseiller du Roi et président aux Requêtes. Femme d'un « esprit élevé, d'un courage indomptable, d'une ardeur sans pareille pour le bien, » elle fut l'amie et l'émule de toutes les nobles dames qui s'adonnèrent à une piété sérieuse sous la direction de François de Sales, et se trouvèrent ainsi toutes prêtes à se dévouer à la charité sous l'impulsion de Vincent de Paul. Celui-ci appelait Mme de Herse « la charitable présidente. » Il lui dut une maison à Frèneville, et des secours abondants pour toutes ses oeuvres, surtout pour celle des Ordinands ; le grand attrait de la pieuse femme était, en effet, d'aider à la sanctification du clergé. Cousine de M. Olier. elle fut heureuse de le recevoir avec ses compagnons dans son château de Marchefroy et de soutenir ainsi le début des missions de la fervente Société. Mmede Herse vivait encore en 1633. (D'après Moreri; Bougaud, Hist. de St Vincent de Paul, Paris, 1889, tome I, p. 335; Vie de M. Olier, Paris- Lyon, 1853, tome I, pp. 2, 212.)

( 2 ) Ce billet, que Migne a placé en 1621, n'a pu être écrit que pendant le séjour de saint François de Sales à Paris en 1619, mais il est impossible d'en préciser davantage la date.

332 Lettres de saint François de Sales

MCDXCVII

A LA MÈRE DE CHANTaL, A BOURGES

Les aventures de Celse-Bénigne et les tourments de la Mère de Chantai. — Consolations et encouragements. — Le bonheur de ceux qui sont à Jésus- Christ. — Un prétendant grandement en peine.

Paris, 5 janvier 1619.

» videEpist.MCD.xc, Vous aures, je m'asseure, receu deux de mes lettres *, ma très chère Mère, quand celle ci arrivera, et croyes que je ne perdray désormais nuiroccasion.

( 0 Je suis grandement en peine de vostre affliction , bien que je n'en sache pas les particularités ; mais je voy bien, par ce peu de paroles que vous m'escrivés, que vous la sentes vivement (2). Ma très chère Mère, cette vie mortelle est toute pleine de telz accidens, et les douleurs de l'enfantement durent souvent plus que les sages femmes ne pensent. En quelles occurrences pouvons nous faire les grans actes de l'invariable union de nostre cœur a la volonté de Dieu, de la mortification de nostre propre amour et de l'amour de nostre propre abjection, et en somme, de nostre crucifixion, sinon en ces si aspres assautz ? Ma très chère Mère, vous ay-je pas souvent intimé la nudité de toutes les créatures, pour se revestir

•Cf.Rom.,xm,uit.; de Nostre Seigneur crucifié*? Or sus, Dieu sera au milieu de vostre cœur, qui vous affermira, et j'espère

( 1 ) Ce second alinéa, sauf la dernière phrase, avait été inséré par les premiers éditeurs dans un texte bâti, sous la date du 11 janvier 1619. (Voir ciaprès, note (1), p. 339.)

(2) C'était l'impétueux et brillant Celse-Bénigne qui faisait ressentir à sa mère « les plus sensibles douleurs, » ainsi qu'elle l'écrit à Mme de la Fléchère. « La cause, »> continue-t-elle, « je vous la dirai à bouche. » (Lettres, vol. I, p. 303.) Etait-ce encore un de ces duels fréquents où le jeune baron risquait avec une si grande insouciance et sa vie et son âme } Ou bien l'esprit railleur qu'il tenait des Rabutin lui avait-il attiré quelque mésaventure ? « Chantai se moque de tout le monde, » répéteront plus tard sans relâche ses envieux au roi qui lui donnait sa faveur. Que d'autres sujets, peut-être, aux larmes de la Mère de Chantai! « J'ai eu bien des croix... et me suis trouvée avoir le cœur fort maternel, » confiait-elle à la Mère de Chastel ; « Dieu convertira tout à sa gloire. » (Ibid., p. 302.)

Année 1619 333

qu'il conduira ce filz a bon port et que vous aurés encor la consolation intérieure de le sçavoir (0.

Je me porte fort bien, et je pense qu'aujourdhuy on résoudra sur nostre affaire, qui a esté grandement agité (2). Plus je vay avant en la connoissance du monde, plus j'estime heureux ceux qui sont a Jesuschrist, quoy qu'ilz endurent pour luy (3).

Je n'ay seulement pas loysir de revoir vostre lettre pour voir si j'y oublie rien. Annessi, tout va bien, grâces a Dieu. Le bon M. de Forax est un peu malade, et grandement en peine sur le sujet de sa prétention (4). C'est, a mon gré, le plus digne d'amitié quil est possible de voir. Mon frère (?) est encor aussi un peu mal de son pied. J'ay eu un certain engourdissement de jambes, qui passe, et ne m'a nullement empesché d'aller et faire tout ce que j'ay volu.

( 1) Elle l'eut en effet; et quelques jours après le glorieux trépas du baron de Chantai au combat de l'île de Ré, elle pouvait écrire à une de ses Filles : « Il est vrai que j'ai ressenti cette mort, non toutefois comme mort, mais comme vie pour l'âme de cet enfant, Dieu m'ayant donné un sentiment très tendre et une lumière fort claire de sa miséricorde envers cette âme. » (Lettres, vol. III, p. 91.)

(2) Il s'agissait de la fondation d'un Monastère de la Visitation à Paris. La comtesse de Saint-Pol, Mmes de Villesavin et des Gouffiers, la présidente Amelot, et plusieurs autres, faisaient des instances pour obtenir cet établissement. (Cf. ci-dessus, p. 317.)

(3) Cette phrase a été interpolée par les éditeurs de 1626 dans une lettre composée de fragments de différentes dates. L'un d'eux a été donné au tome XVII, p. 324 (voir les notes (1) et (2) de cette page, et, ci-après, note (2), p. 346).

(4) Dès avant le 4 janvier 1616, il était question du mariage de Françoise de Chantai avec Guillaume de Bernard de Foras. (Cf. Lettres de la Sainte, vol. I, p. 73, et voir ci-dessus, Lettre mccclxix, p. no.) En 1619, cette alliance paraissait près de se conclure ; le 20 janvier, la Mère de Chantai, alors à Bourges, attendait l'arrivée de sa fille qu'une maladie avait retenue en Savoie, et écrivait : « Je pense que dès qu'elle sera arrêtée quelque part, que le mariage se fera bientôt. » (Lettres, vol. I, p. 293.) Et un mois après : « Vous ai-je dit que Françoise était à Dijon et que tous les parents s'accordent à son mariage ? Mais M. de Foras est retenu par Monseigneur à cause de quelque digne occasion qui regarde son bien. » (Ibid., p. 312.) Pendant ce délai, la jeune fille eut le temps de réfléchir, et le 5 mai, sa mère avouait, non sans tristesse, qu'elle avait '< chancelé pour les commodités temporelles. » (Ibid., p. 319.) L'année suivante, Françoise devait rencontrer en M. de Toulongeon, peut-être autant de mérite, et sûrement plus de richesses que dans le courtisan du duc de Nemours.

(5) Jean-François de Sales.

334 Lettres de saint François de Sales

J'avois grand désir de voir Monseigneur nostre Archevesque l1), mais puis qu'il ne vient pas, je me res-jouis en la consolation que vous aves de sa présence et luy bayse très humblement les mains, et salue de tout mon cœur nos très chères Seurs (2) ; qui suis infiniment, ainsy que vous sçaves, ma très chère Mère, vous mesme, en une façon incomparable tout vostre.

A Paris, 1619, le V janvier.

Revu sur l'Autographe appartenant à M. le comte Sormani-Andreani, à Milan.

( 1 ) L'Archevêque de Bourges, André Frémyot.

( 2 ) Les Sœurs fondatrices du Monastère de Bourges (voir ci-après, note ( 3 ), P- ?52)-

MCDXCVIII

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