A UNE RELIGIEUSE
Le cœur de l'Enfant Jésus : ses attraits. — Une sainte jalousie. — Comment concourir, du fond du cloître, à la prédication du Saint. — Efficacité de la prière.
[Paris, vers le 6 janvier 1619 (1).]
Et croyes moy bien aussi, ma chère Fille, que ce m'est une fort particulière consolation de recevoir de vos lettres et de vous envoyer des miennes.
Vous estes bien auprès de cette cresche sacrée en laquelle le Sauveur de nos âmes nous enseigne tant de vertus par son silence. Mays, qu'est ce qu'il ne nous dit pas en se taisant ? Son petit cœur, pantelant d'amour
( 1 ) Le texte indique que ces lignes furent écrites vers le temps de l'Epiphanie, c'est-à-dire dans les premiers jours de janvier, et tandis que le Saint prêchait « au monde les louanges de Dieu. » Or, les stations de l'Avent finissaient ordinairement à Noël ; à Paris, au contraire, les prédications de l'Evêque de Genève ne furent point interrompues, et il ne quitta la chaire de Saint-Andrédes-Arts que pour en occuper d'autres dans nombre d'églises de la capitale. C'est sur ces données que nous appuyons la date proposée.
Quant à la destinataire, on pourrait songer à la Sœur Claude-Agnès Joly de la Roche, alors Assistante-commise au Monastère d'Annecy, très particulièrement douée pour bien parler de Dieu; ou encore à une des Religieuses de Sainte-Catherine, avec lesquelles François de Sales aimait à méditer les mystères de la Crèche.
Année i 6 19 335
pour nous, devroit bien enflammer le nostre. Mais voyes combien amoureusement il a escrit vostre nom dans le fond de son divin cœur, qui palpite la sur la paille pour la passion affectueuse qu'il a de vostre avancement, et ne jette pas un seul souspir devant son Père auquel vous n'ayes part, ni un seul trait d'esprit que pour vostre bonheur. L'àymant attire le fer, l'ambre attire la paille et le foin : ou que nous soyons fer par dureté, ou que nous soyons paille par imbécillité, nous nous devons joindre a ce souverain petit Poupon, qui est un vrai tire cœur.
Ouy, ma Fille, ne retournons point en la région de laquelle nous sommes sortis *; laissons pour jamais • Cf. Matt., h, ia. l'Arabie et la Chaldee, et demeurons aux piedz de ce Sauveur. Disons avec la céleste Espouse * : J'ay treuvê * Cant., m, 4. Celuy que mon cœur ayme, je le tiens, et ne l'abandonneray.
Helas ! ma chère Fille, l'envie que vous me portes procède elle de ce que je presche au monde les louanges de Dieu? O que c'est quelquefois un grand contentement au cœur de publier la bonté de ce qu'on ayme ! Mays si vous desires de prescher avec moy, je vous en prie, faites le, ma Fille, tous-jours, priant Dieu qu'il me donne des paroles selon son cœur et selon vos souhaitz. Combien de fois arrive il que nous disons des bonnes choses parce que quelque bonne ame nous les impetre ? Ne presche elle pas asses, et avec cet advantage, que n'en sçachant rien elle ne s'en enfle point? Nous ressemblons aux orgues, ou celuy qui met le souffle fait en vérité le tout et n'en porte point la louange. Aspirés donq souvent pour moy, ma Fille, et vous prescheres avec moy ; et moy, croyes moy, je joins mon ame a la vostre tous les jours par le lien du tressaint Sacrement, que je ne reçoy point qu'avec vous et pour vous. Faites donq, ma Fille, faites mille fois le jour ces saintes aspirations a Dieu, protestant que vous estes toute, totalement, a jamais et éternellement sienne.
Vive Jésus! car c'est nostre vie *. Qu'a jamais son • Cf. Philip., 1, ax, saint amour vive et règne dans nos cœurs.
336 Lettres de saint François de Sales
MCDXCIX
Au milieu des affaires de la cour, François de Sales n'oublie pas la vocation de sa fille spirituelle. — La conduite de la Providence sur ses serviteurs. — Quand différer l'exécution d'un voeu en toute sûreté de conscience.
Paris, 7 janvier 1619.
Illustrissima Signora mia in Christoosservandissima,
Ecco che parte il signor Marchese suo fratello con tutte le buone speditioni che si potevano desiderare (0; et rimettendomi a quelle- che da lui si saprà, dirô solamente a V. S. Illma che non mancarô punto di far tutti Tofficii che possibili mi saranno appresso TEccellentia del signor Conte (2), acciô agiuti il buon desiderio di V. S (3). Et piacendo al Signore, haverô facilita horamai de trattar con lui quando non haverà più tanti negocii adosso, mentre si aspettarà la venuta del Serenissimo sposo (4).
Illustrissime Madame, très honorée dans le Christ,
Voilà que M. le Marquis votre frère part avec toutes les dépêches aussi bonnes qu'on pouvait les souhaiter ( » ). M'en remettant à ce qu'on apprendra par lui-même, je dirai seulement à Votre Illustrissime Seigneurie, que je ne manquerai pas de faire tout ce qui me sera possible auprès de Son Excellence M. le Comte (2), afin qu'il seconde votre pieux désir (3). S'il plait à Dieu, j'aurai désormais plus de facilité de traiter avec lui ; car il ne sera plus surchargé de tant d'affaires tandis qu'on attendra la venue d u Sérénissime époux( 4 ).
(1) Auguste-Manfred Scaglia, marquis de Caluso (voir ci-dessus, note (4), p. 296), ne partit que le samedi suivant, comme le dit le Saint dans le postscriptum, emportant les articles du contrat de mariage de Christine de France, signé la veille, 11 janvier.
(a) Philibert-Gérard Scaglia, comte de Verrua, père de la destinataire. (Voir note (5), ibid.)
(3) Dona Ginevra songeait à se faire Religieuse et à établir un Monastère de la Visitation à Turin. (Cf. ci-dessus, Lettre mcdlxxviii, p. 290.)
(4) Le prince de Piémont, Victor-Amédée, arriva le 6 février à Paris, avec son frère, le prince Thomas, après un rapide voyage par Montmélian, Chambéry, Grenoble, Lyon, Roanne.
Année 1619 337
Et veramente, detta Sua Eccellentia mi favorisée di una particolarissima confidentia ; onde spero di poter qualche cosa con essa.
V. S. Illma fa bene di rimettere nelle mani d'Iddio quel che tocca al P. D. Giusto ; et già che lui non è consape-
vole del negotio fatto i1) Se nascerà
qualche calomnia, la divina Providentia la farà presto finire, che cosi tratta ella ordinariamente con suoi servi.
De gratia, che la chara anima di V. S. non si lasci turbare da scrupuli circa il voto fatto da lei d'esser Religiosa; perché chi non differisce il pagamento senon per pagar in moneta più magnifica, non deve esser chiamato mal pagatore, massime doue il giorno ne il tempo non è praefisso. La charità è regina délia conscientia, et dove dice che per magior gloria dello suo Sposo si differisca, non deve la conscientia temere. V. S. aspetta il tempo nel quale seco tirarà parechie altre anime : aspetti pure et non dubiti, che è meglio senza dubbio il far cosi.
Non so ancora quando io sia per ritornare in là, ma so bene che se cosi piacerà al Signore, io non tardarô d'andar
Et vraiment, Son Excellence me favorise d'une confiance toute particulière, ce qui me fait espérer pouvoir quelque chose sur elle.
Votre Seigneurie Illustrissime fait bien de remettre entre les mains de Dieu ce qui concerne le P. D. Juste ; et puisqu'il n'est pas au
courant du fait (0 S'il s'élevait quelque calomnie, la divine
Providence la fera bientôt cesser, car c'est ainsi qu'elle agit d'ordinaire avec ses serviteurs.
De grâce, que votre chère âme ne se laisse pas troubler par des scrupules touchant le vœu que vous avez fait d'être Religieuse ; car, qui ne diffère le paiement que pour payer en meilleure monnaie ne doit pas être appelé mauvais payeur, surtout lorsque le jour ni le temps n'ont pas été fixés. La charité est la reine de la conscience ; quand elle dit de différer pour la plus grande gloire de l'Epoux, la conscience ne doit point craindre. Votre Seigneurie attend l'heure où elle pourra tirer après soi plusieurs âmes : attendez donc et ne craignez rien, car sans aucun doute il est mieux de faire ainsi.
Je ne sais encore quand je retournerai en Savoie, mais je sais bien
(1) Quelques mots ont disparu par l'usure de l'Autographe.
Lettres VIII 22
3 3$ Lettres de saint François de Sales
in Torino o col Serenissimo Cardinale, o col Serenissimo Prencipe l1).
Viva tutta in Dio, a Dio et per Dio V. S . Illma, alla quale di tutto il mio cuore sono
Servitore humilissimo et certissimo, Franc0, Vescovo di Geneva.
vu Gennaio 1619, Parigi.
Si ritarda il signor Marchese sino a Sabatho (2).
Illma Sigra osservandissima, La Sigra Dona Genevra Scaglia.
Turino.
Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Harrow (Londres).
que, s'il plaît à Dieu, je ne tarderai pas d'aller à Turin, ou avec le Sérénissime Cardinal, ou avec le Sérénissime Prince ( r ).
Que Votre Illustrissime Seigneurie vive toute en Dieu, à Dieu et pour Dieu ; de tout cœur je suis
Son très humble et très assuré serviteur,
François, Evêque de Genève.
7 janvier 1619, à Paris.
On arrête M. le Marquis jusqu'à samedi!2).
A Plllustrissime et très honorée Dame, Dona Ginevra Scaglia.
Turin.
( 1 ) Le cardinal Maurice retourna en Piémont les premiers jours de mars, Victor-Amédée attendit septembre: mais l'Evêque de Genève ne suivit ni l'un ni l'autre à Turin. Il ne devait revoir cette ville qu'en 1622. quelques mois avant sa mort.
( 2 ) Voir ci-dessus, note ( 1 ), p. 336.
Année 1619 339
MD
A LA MÈRE DE CHANTAL, A BOURGES
(fragments)
Jésus crucifié et Jésus glorifié. — Quand est-ce que Dieu supporte notre fardeau avec nous.
Paris, 1 1 janvier 1619.
Ma Mère toute très chère,
Si vous n'aves gueres ni d'or, ni d'encens pour offrir a Nostre Seigneur, vous aures au moins de la mirrhe *, * Cf. Matt.,n, n. et je voy qu'il l'accepte très aggreablement, comme si ce fruit de vie vouloit estre confit en la mirrhe d'amertume, tant en sa naissance qu'en sa mort *. En somme, *Cf.Joan.,xix,39. Jésus glorifié est beau ; mais quoy qu'il soit tous-jours très bon, si semble-il qu'il le soit encor plus crucifié. C'est, pour ce tems présent, vostre Espoux, ma très chère Mère; a Tadvenir, ce sera luy mesme glorifié. (0
Or sus, c'est Dieu qui veut ainsy mettre nostre cœur au sec; ce n'est donq pas une rigueur, c'est une douceur.
Voyla que je vous dis, ma très chère Mère; et tout de mesme pour les nouvelles des desplaysirs de M. [de Chantai (2).] En fin, Nostre Seigneur, peut estre, nous veut ainsy conduire entre les espines désormais ; et je confesse, pour le regard de moy mesme en moy, qu'il en est bien tems : en vous, je le supplie de toutes mes forces qu'il attrempe tous-jours doucement son calice ; mais que nostre volonté ne soit pas faite , ains la sienne toute sainte *. Ayés bon courage, car pourveu que nostre cœur * Luc, xxn, 42. luy soit fidèle, il ne nous chargera point outre nostre
( 1 ) Ici. les éditeurs de 1626 ont interpolé un passage de la lettre du 5 janvier : « Je suis grandement en peine de vostre affliction. . . » (Voir ci-dessus, note (1), p. 332.)
(2) Celse-BéDigne de Rabutin-Chantal (voir note (2), ibid .).
34° Lettres de saint François de Sales
pouvoir, et supportera nostre fardeau avec nous quand il verra que, de bonne affection, nous sousmettrons nos espaules. (0
Franc3, E. de Genève.
Le 1 1 janvier 1619.
(1) Deux ou trois lignes empruntées à la lettre du 19 janvier terminent ce texte dans la première édition et dans celles qui l'ont suivie. (Voir ci-après, note (4), p. 349.)
MDI
A MADAME DE GRANIEU
Grand et doux moyen de n'être jamais séparés. — Une recherche inutile. — Où la Sainte Vierge tient son noviciat. — Nouvelles de la Mère de Chantai. — Prédications multipliées. — La mort de M. de la Coste.
Paris, 16 janvier 1619.
Je sçai bien, ma très chère Fille, que vostre cœur bienaymé demeure doucement resigné entre les bras de la divine Providence. Soit que nous allions, soit que nous revenions, soit que nous soyons en un lieu, soit que nous soyons en divers lieux, pourveu que nous soyons avec Dieu nous ne pouvons jamais estre séparés ; et mesme, si nous avons mémoire de la parole de Nostre Seigneur quand il dit a sa très chère Mère : Ne sçavies vous pas ", 49- qu'il failloit que je fusse es affaires de mon Père * ?
car il veut dire que il importe peu ou que nous soyons, pourveu que nous vivions au service du Père céleste. C'est pourquoy, ma très chère Fille, nous serons tousjours ensemble et mon cœur sera [toujours (0] inséparable du vostre, puisque, grâces a Dieu, nous n'avons [qu'une] volonté, qui est d'accomplir la sienne selon nostre petitesse, abjection et misère.
(i) L'Autographe a souffert : il porte sur la marge des traces de brûlure. Quelques mots effacés sont rétablis entre crochets [ ], autant que possible, d'après le sens et la place qu'ils devaient occuper.
Et bien, ma très chère Fille, [votre lettre] m'a représenté l'histoire du débat que vous eustes. . . . quand vous desirastes d'estre ma fille; et il n'y a nul [mal] que vous ne sachies pas si bien exprimer en présence vos petites conceptions comme vous faites en absence. Ne vous [mettez] nullement en considération d'où cela procède, car il n'importe [guère.]
Je participe par ressentiment au mal que monsieur vostre mari souffre (0 et a la peine que vous en aves, parmi laquelle nostre très sacrée Maistresse et Abbesse vous peut bien donner de la consolation, vous menant sur la montaigne de Calvaire ou elle tient le noviciat de son monastère, monstrant la leçon non seulement de bien souffrir, mais de souffrir amoureusement tout ce qui nous arrive, et a nos plus chers. Je pense que le bon cousin, M. deLaGran (2), y aura bien esté pour apprendre a supporter le deplaysir que le trespas de son père luy aura causé (3). J'ay prié Dieu pour cett'ame que j'honnorois beaucoup, mais je n'ay pas escrit a ce filz par ce que je n'ay sceu cett'affliction que tard et hors de sayson de consoler.
Nostre Mère se porte bien a Bourges, et croy qu'elle viendra icy avant Pasques, puisque il y a de l'apparence qu'on y fera un Monastère (4), bien que jusques a présent il y ayt eu des grandes traverses du costé de l'esprit mondain, qui a tous-jours un peu de crédit, mesme parmi les gens de bien, [si qu'il faut être] grandement sur ses gardes.
(1) François de Gratet était sujet à des accès de goutte. (Voir ci-dessus, note ( 1 ), p. 219.)
(2) Louis de Simiane de la Coste. prieur de Lagrand. (Voir ibid., note ( i ), p. 220.)
(3) Docteur en droit, avocat, puis conseiller au Parlement de Grenoble, Jean-Baptiste de Simiane de la Coste venait de mourir après avoir, le 16 novembre 1618. résigné sa charge en faveur de l'un de ses fils. Il avait eu pour parents François de Simiane et Claire Guérin. Lui-même laissa, de Marie de Portes, Louis, Abel et Claude. (D'après Rivoire de la Bâtie. Armoriai du Dauphiné, et Prudhorame, Inventaire sommaire des Archives de l'Isère, tome II,
( 4 ) Les difficultés en partie surmontées, la Mère de Chantai arriva pour la fondation dans la capitale le 6 avril. (Cf. ci-dessus, pp. 317, 333, et ci-après, PP- J*'i 364-)
342 Lettres de saint François de Sales
Je nie porte bien, ma très ehere Fille, quoy qu'accablé du travail des praedications [qu'il me faut] faire a tous propos, et devant les peuples et devant la cour (0; mays cela ne durera que jusques a Pasques [que, Dieu] aydant, je me retireray en mon petit bercail (a>.
Dieu soit a jamais la vie de nos cœurs, ma très chère [Fille, et] veuille y régner éternellement. C'est par luy et en luy que je suis et seray invariablement, très absolument vostre, ma très chère Fille, toute, certes, et a jamais bienaymee.
Franc3, E. de Genève.
xvi janvier 1619, a Paris.
Je voudrois bien avoir loysir d'escrire a madame de Saint iVndré, car il m'est advis que je luy doy cela pour l'affliction que son cœur aura eu au trespas de monsieur de la Coste (3); mays il ny a moyen. Je m'en vay prier pour elle, et vous prie de la saluer [humble]ment, ma très chère Fille.
Mays que dira nostre bonne et très aymee Seur Marie Peronne (4) ? Si je puis, je luy escriray, car je ne sçai si je pourray; [mais] son cœur sçait bien de quell'affection je suis sien.
A Madame Madame de Granieu.
Revu sur un fac-similé de l'Autographe, conservé à la Visitation d'Annecy.
( 1 ) En vérité, c'était <c a tous propos, et devant le peuple et devant la cour, » que le saint Evèque distribuait la parole de Dieu. Après sa station à Saint-André-des-Arts, toutes les églises et chapelles de Paris voulurent l'entendre, et il lui arriva de prêcher deux, trois et jusqu'à quatre fois un même jour. « D'où l'on a remarqué despuis, » dit Charles-Auguste, « qu'il fit autant de prédications à Paris qu'il y a de jours en l'an. » (Histoire, etc., liv. IX.)
(2) Voir ci-dessus, note ( i ), p. 319.
( 3) Honorade de Simiane, femme d'Artus Prunier de Saint-André (voir cidessus, note (7), p. 207), était soeur de Jean-Baptiste de Simiane de la Coste.
( 4 ) La Mère Péronne-Marie de Chastel, supérieure du Monastère de la Visitation de Grenoble.
Année 1619 343
MDII
A MADAME DE VEYSSILIEU (0
Le « tracas insupportable » de Paris. — Un cher malade en voie de guérison. — Ce qu'il faut pour vivre content en ce monde. — Filiale confiance en Dieu et paix entre ses bras.
Paris, 16 janvier 1619.
Il me semble, ma très chère Fille, que vostre cœur est tellement asseuré de l'invariable affection que j'ay pour luy, qu'il ne sçauroit meshuy plus en douter : ce que Dieu fait est bien fait. Que si j'ay retardé a vous escrire, attribués-le, je vous prie, a ce tracas insupportable parmi lequel il faut faire plus qu'on ne peut et qu'on ne veut, et ne faire pas ce que l'on veut, encor que l'on le peut.
J'ay bien appréhendé ci devant que la maladie du bon monsieur vostre père ne vous tinst en peine ; mais maintenant que, grâces a Dieu, il reprend forces et santé, je suis bien fort soulagé de ce costé la.
O Dieu, ma très chère Fille, que c'est une leçon digne d'estre bien entendue, que cette vie ne nous est donnée que pour acquérir l'éternelle ! Faute de cette connoissance, nous establissons nos affections en ce qui est de ce monde dans lequel nous passons; et quand il le faut quitter, nous sommes tout estonnés et effrayés.
Croyés moy, ma chère Fille, pour vivre content au pèlerinage, il faut tenir présente a nos yeux l'espérance de l'arrivée en nostre patrie, ou éternellement nous arresterons ; et ce pendant croire fermement (car il est vray) que Dieu qui nous appelle a soy regarde comme nous y allons, et ne permettra jamais que rien nous advienne que pour nostre plus grand bien. Il sçait qui nous
(1) Nous proposons avec beaucoup de vraisemblance Mme de Veyssilieu pour destinataire. Outre le ton de la lettre qui lui convient très bien, nous avons encore pour appuyer notre conjecture la mention de la maladie de « monsieur vostre père. » c'est-à-dire de Jean de la Croix de Chevrières, qui habitait alors Paris, et, après une rechute, mourut le 8 mars suivant. (Voir le tome précédent, note ( 1 ), p. 357, et ci-après, Lettre mdxi.)
Lettres de saint François de Sales
sommes, et nous tendra sa main paternelle es mauvais pas, affin que rien ne nous arreste. Mais pour bien jouir de cette grâce, il faut avoir une entière confiance en luy. Ne prevenes point les accidens de cette vie par appréhension, ains prevenes les par une parfaite espérance qu'a mesure qu'ilz arriveront, Dieu, a qui vous estes, vous en délivrera. Il vous a gardée jusques a présent; tenes vous seulement bien a la main de sa Providence, et il vous assistera en toutes occasions, et ou vous ne •Cf. Deut., i, ai. pourres pas marcher, il vous portera *. Que deves vous craindre, ma très chère Fille, estant a Dieu, qui nous a si fortement asseurés qua ceux qui Vayment tout re-
* Rom., vm, 28. vient a bonheur* ? Ne pensés point a ce qui arrivera
* Cf. Matt., vi, ait. demain *, car le mesme Père éternel qui a soin aujour-
d'huy de vous, en aura soin et demain et tous-jours : ou il ne vous donnera point de mal, ou s'il vous en donne, il vous donnera un courage invincible pour le supporter.
Demeures en paix, ma très chère Fille ; ostés de vostre
imagination ce qui vous peut troubler, et dites souvent a
» Ps. xxx, 15. Nostre Seigneur : O Dieu, vous estes mon Dieu *, et
♦ Ps. xxiv, 2. je me confieray en vous*; vous m'assisteres et seres
• Ps. xc, 2. mon refuge *, et je ne craindray rien, car non seu-
• ps. xxn, 4. lement vous estes avec moy *, mais vous estes en moy,
* joan., xv, 4. et moy en vous *. Que peut craindre l'enfant entre les
bras d'un tel père ? Soyés bien un enfant, ma très chère Fille ; et, comme vous sçaves, les enfans ne pensent pas a tant d'affaires, ilz ont qui y pense pour eux ; ilz sont seulement trop fortz s'ilz demeurent avec leur père. Faites donq bien ainsy, ma très chère Fille, et vous seres en paix. Amen.
Vostre très humble serviteur,
Françs, E. de Genève.
De Paris, le 16 janvier 1619.
Année 1619 345
MDIII
A LA MÈRE DE CHANTAL, A BOURGES
Abjuration d'un gentilhomme. — A quelles conditions peut-on recevoir les infirmes à la Visitation. — Sans jambes, si elle n'est point estropiée de cœur, une Sœur est capable de tous les exercices essentiels de la Règle. — « La plus brave princesse » qui se puisse voir et le cartel de son royal fiancé. — Celse-Bénigne s'apprivoise avec le Saint; ce qui lui manque pour faire des merveilles. — Le projet de mariage entre Mlle de Chantai et M. de Foras.
Paris, 19 janvier 1619.
Ma très chère Mère,
Je reviens asses tard des Bénédictins (O ou, grâces a Dieu, j'ay receu au giron de l'Eglise un fort honneste gentilhomme, de bon esprit et de bonnes lettres (2), et si, je doy prescher demain; c'est pourquoy je vous respondray courtement a vos lettres précédentes.
Nous ne vous envoyerons pas encor ni l'une ni l'autre de ces dames : l'une, qui est la mariée, par ce qu'elle ne
(1) L'abbaye bénédictine de Saint-Germain-des-Prés, placée d'abord sous le vocable de Sainte-Croix et de Saint-Vincent, fut fondée vers 543 par Childebert Ier. Différentes réformes s'y succédèrent; en 1614, les moines obtinrent un Bref de Paul V pour introduire celle de Saint-Vanne de Lorraine. Mais ce premier dessein fut sans résultat, comme aussi leurs démarches pour avoir à leur tète l'Evêque de Genève, après la mort du prieur commendataire, le prince de Conti (13 août 1614). Le succès devait être plus beau pour s'être fait plus attendre: en 1631, l'abbaye de Saint-Germain devint le chef de la grande Congrégation réformée de Saint-Maur. Elle subsista jusqu'à la Révolution française, après avoir été gouvernée par une succession presque ininterrompue de quatre-vingt-huit abbés. Son église, où, le 28 avril 1619, François de Sales consacra l'autel récemment restauré des saints Symphorien et Germain, est aujourd'hui l'une des paroisses les plus importantes de Paris. (Voir Gallia Christiana, et D. Bouillart, Hist. de l'abbaye de Saint-Germain des Prés, Paris, 1724.)
(2) Durant son séjour à Paris, l'Evêque de Genève fit une copieuse moisson d'âmes parmi les hérétiques; aussi il est difficile d'identifier le converti dont il parle ici. Rappelons toutefois que cinq jours avant, c'est-à-dire le 14 janvier, prêchant dans l'église Sainte-Madeleine, il prit pour texte ces paroles : Jésus a été obéissant jusqu'à la mort de la croix. « Un hérétique l'atendit dans la sacristie après le sermon, » poursuit l'Année Sainte manuscrite, « et luy dit avec beaucoup de fierté que ce tême de son discours etoit hors de tems. Le Saint lui répondit en souriant : — C'est pour vous, Monsieur, que j'ai parlé, par ce que je sçais que vous êtes desobeisant a l'Eglise. — Cet homme fût si touché de cette réponce, qu'il se fit instruire et se convertit. » Serait-ce son abjuration que l'infatigable apôtre reçut le 19 janvier à l'abbaye de Saint-Germain r
346 Lettres de saint François de Sales
veut donner que cinq cens francz de pension, se sousmettant, quant au reste, que sa fille de chambre estant espreuvee, si elle n'est propre a demeurer on la puisse chasser; et pour ses moyens, bien qu'elle ne se détermine a rien, si me semble-il qu'elle se laissera conduire. L'autre, qui est a mon gré une brave et digne femme, par ce que voulant meshuy essayer si nous pourrons faire reuscir nostre dessein sans ce bon seigneur, qui, a la vérité, est incomparable a tenir les affaires en longueur, nous aurons grandement besoin d'elle et de sa conduite qui est très bonne (0.
(2) Ce sera éternellement mon sentiment qu'on ne laisse jamais de recevoir les filles infirmes en la Congrégation, sinon que ce fut des infirmités marquées aux Règles (3), telle que n'est pas celle de [cette] fille qui n'a point d'usage de ses jambes, car, sans jambes, on peut faire tous les exercices essentielz de la Règle : obéir, prier, chanter, garder le silence, coudre, manger, et sur tout avoir patience avec les Seurs qui la porteront, quand elles ne seront pas prestes et promptes a faire la charité ; car il faudra souvent qu'elle supporte celles qui la porteront, si l'esprit de dilection ne les porte. Si donq ell'a de quoy nourrir celles qui la porteront, je ne voy rien qui doive empescher sa réception, si elle n'est point estropiée de cœur; ains je l'ayme, la pauvre fille, de tout mon esprit (4).
(1) Il n'a pas été possible de découvrir le nom des deux dames dont le départ pour Bourges était retardé, ni celui du « bon seigneur » qui traînait les choses en longueur. Tout au plus, pour ce dernier, pourrait-on songer au grand-vicaire, Sylvius de Pierrevive, que nous retrouverons plus tard mêlé aux affaires de la Visitation de Paris.
(2) Tout l'alinéa suivant faisait partie, dans l'édition princeps, d'un texte fabriqué dont nous avons déjà reproduit des fragments en les plaçant à leur vraie date. (Voir le tome précédent, p. 324, Lettre mcclxviii, et note ( 5 ), où il faut lire 19 janvier au lieu dep; cf. aussi ci-dessus, note (3), p. 333-)
(3) '< On excepte, » dit François de Sales dans ses premiers manuscrits des Constitutions, « celles qui auroyent quelque mal contagieux ou dangereux, « comme les escrouelles, lèpre, le haut mal, et autres semblables. » (Autographe conservé à la Visitation de Thonon ; cf. les Constitutions imprimées : De la fin pour laquelle cette Congrégation a été instituée.)
(4) La « pauvre fille » si aimée du compatissant Fondateur doit être la Sœur Marie-Françoise Thibaut, entrée au monastère de Bourges le 27 février 1619, à l'âge de dix-neuf ans. File y vécut jusqu'au 11 novembre 1629, « plus
Nostre Mme de Gouffier ne s'en ira pas, et je vay espiant une bonne commodité pour revoir un peu son esprit (').
Vous ne doutes plus de nostre mariage, je m'asseure ; car vous aures sceu meshuy que le contract fut solemnisé il y a g jours, que tout s'est passé avec un bonheur nompareil v2 ). Les ambassadeurs ont visité nostre chère petite Madame, avectiltre de Vostre Altesse et conjouissance de son mariage : c'est la plus brave Princesse quil est possible de voir. Le Roy a escrit a M. le Prince de Piémont avec le tiltre de beau frère ; le Roy d'Espagne a rendu tesmoignage d'aggreement. En Piémont et Savoye on a fait des allégresses incroyables les festes de Noël, lors que le Prince eut receu les couleurs des faveurs ou les faveurs de couleurs de Madame ; et le Prince publia un cartel pour un tournois gênerai, auquel il invite toute l'Italie a venir voir mourir a ses pieds tous ceux qui diront que l'amarante n'est pas la plus belle de toutes les couleurs, et la Princesse qui favorise cette couleur, la plus digne qui est (sic) jamais esté, et que chevalier qui est son esclave n'est pas le plus heureux du monde. Mais certes, je ne sçai pas trop bien l'histoire de ce cartel ; aussi n'est elle pas trop propre pour estre leùe en
en souffrant qu'en agissant, ayant vrayement expérimenté la charitable douceur de l'esprit de l'Institut pour les infirmes... De son costé, » elle « se rendit si humble, dévote et bonne malade que celles qui la servoient dévoient bien espérer de joùyr du mérite de sa patience. » (Notice manuscrite , par la Mère de Chaugy.) La Mère de Chantai, vraie fille du doux Evèque de Genève, avait, elle aussi, une spéciale tendresse pour cette Sœur qu'elle se plaisait à appeler « sa petite brebis. »
( 1 ) Ce n'était pas chose facile, on le sait, de revoir et manier l'esprit de l'ancienne Religieuse du Paraclet, et la difficulté allait grandissant tandis qu'elle se fourvoyait au milieu d'interminables procès avec ses sœurs, procès « qui n'étoient nullement aprouvés de notre Bienheureux Père. » (Hist. de la Fondation de la Visitation de Paris.)
(2) Les prières du Saint n'étaient pas étrangères au succès de cette grande affaire. Antoine Favre se plut à l'affirmer plus tard, rappelant qu'au moment où lui-même et le comte de Verrua ne songeaient plus qu'à retourner en Piémont, découragés par de graves difficultés, François de Sales leur rendit l'espérance. Un matin, au sortir de l'autel : « Attendez, » leur dit-il, « et Dieu fera tout. » Quelques jours après, le n janvier, le contrat de mariage entre Christine de France et Victor-Amédée de Savoie était signé. (D'après Cambis. Vie manuscrite de St François de Sales, tome II, p. 717.)
348 Lettres de saint François de Sales
refectoir. Je veux dire en somme que nostre mariage est fait, et Son Altesse ne fit jamais tant de démonstration d'une véritable et extraordinaire [joie] comm'ilfait maintenant. M. le Prince sera icy dans troys semaines ( • ). Voyla pour ce point.
Monsieur le Baron de Chantai (2) me fit presque mentir quand je vous escrivis, car il arriva céans comme j'avois envoyé la lettre, et commença fort a s'apprivoyser avec moy, mays il ne me parla point de ses affaires. Je feray tous mes effortz pour le faire entrer au service de Monseigneur le Prince, et croy quil ne sçauroit mieux faire. Mays ce que je crain, c'est que d'abord on ne le mettra pas en fortune, ains faudra qu'il la gaigne par la sujettion et par sa vertu, bien que, moyennant cela, il y a apparence qu'il la fera proportionnée a sa condition. Je luy en parleray a la première comodité. Qui luy pourroit persuader que la douceur et courtoysie est incomparablement plus honnorable que la violence et fierté, le mettroit au chemin de faire des merveilles. Vous sçaves, ma très chère Mère, que la mayson du Prince est un monastère, et que pour chose du monde il ne veut souffrir les desordres ; et bien que venant icy il veuille s'accommoder a la liberté du pais, si est ce quil la veut vertueuse. Somme toute, je feray tout mon pouvoir pour le filz de ma très chère Mère, le frère de ma très chère seur (3), et le neveu d'un tel oncle (4) qui m'en escrit.
M. de Forax le rencontra, et se firent mille caresses ; mais parce que c'estoit en rue ilz ne parlèrent de rien. Ce qui tient en peine M. de Forax, c'est premièrement qu'il ne sçait ou aller prendre la finale conclusion de son mariage, ou de sa praetention (5), puisque madamoyselle de Chantai n'est pas auprès de vous, et que, ni elle sans vous, ni vous sans elle ne feres rien. 2. Il ne sçait encor si M. de Chantai le voudra, mais de ce second il s'en pourra
(1) Voir ci-dessus, note (4), p. 536.
(a) Celse-Bénigne (voir ibid., pp. 332, 359).
(3) Marie-Aimée de Chantai, baronne de Thorens.
(4) M«r André Frémyot.
(5) Voir ci-dessus, Lettre mcdxcvu, p. 333.
Année i 6 19 349
esclarcir. 3. Il ne sçait ni combien on luy donne de dote, ni si elle sera liquide, ou sil faudra la prendre des mains de M. de Chantai. Pour moy, j'explique ces choses a ma façon, n'entendant rien aux termes et cérémonies avec lesquelles il faut procéder en un'affaire que je ne fis jamais, Dieu merci. Et je vous asseure que le pauvre garçon n'en est guère plus grand docteur que moy, ouy bien en toute sorte de vertu, pieté et courtoysie; et luy est advis qu'encor qu'il n'espouseroit pas Mlle de Chantai, laquelle pourtant il a bien envie d'espouser, il ne laisseroit pas d'estre vostre filz.
Mon engourdissement de jambes n'est rien de douloureux, ni qui m'empesche de marcher des que j'ay fait dix ou douze pas (0. Je pense que c'est que je suis vieux ; en somme, ce n'est rien, je vous asseure. Mon frère (2) est au lit, mais il se porte bien. M. Flocard (3) est tous-jours icy nostre camarade, et tous-jours plein de vertu et de respect pour vous.
(4) Dieu vous bénisse et toutes nos Seurs ; mays Dieu vous bénisse, ma très chère Mère, que je chéris plus que moymesme, ou comme moymesme.
A Paris, le 19 janvier 16 19.
Je m'en vay faire response a Monseigneur nostre Archevesque (5), et puis a Mme du Puys d'Orbe qui m'a envoyé homme exprès. Ma très chère Mère, je suis tout vostre.
A Madame
[Madame] de Chantai.
[A] la Visitation.
Bourges.
Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Thonon.
(1) Cf. ci-dessus, p. 333.
(2) Jean-François de Sales (voir ibid.).
( 3 ) Le collatéral Barthélémy Flocard (voir le tome précédent, note ( 1 ), p. 303).
(4) Les éditeurs de 1626 ont interpolé les deux lignes qui suivent à la fin de la lettre du 11 janvier. (Voir ci-dessus, note ( 1 ), p. 340.)
(5) Cette lettre à l'Archevêque de Bourges n'a pas été retrouvée, non plus que celle à Rose Bourgeois, abbesse du Puits-d'Orbe.
350 Lettres de saint François de Sales
MDIV
A LA MÊME
Celse-Bénigne recommandé au Cardinal de Savoie. — Affectueux éloges de M. de Foras. — Projet de fondation dans la capitale. — Les Haudriettes. — Monde et mondains. — Messages d'affection paternelle.
Paris, 21 janvier 1619 (1).
Ma très chère Mère,
Epist. praeced. Je vous escrivis avanthier *, non sans un grand em-
peschement, car j'estois grandement chargé, et croyois que le messager deut partir hier de grand matin ; despuis, j'ay receu la lettre ci jointe de la pauvre petite seur (2), et un'autre par laquelle elle me dit que je face entrer sa fille auprès de nostre Princesse, ce que je m'essa}^era3^ défaire, Dieu aydant (3). Voyla une lettre de ma Seur Claude Agnes (4), que vous verres; puisque elle dit que elles n'ont point de vos nouvelles, je luy vay [écrire que vous êtes] asses bien, Dieu aydant.
J'ay des-ja parlé a M. nostre bon Prince Cardinal pour favoriser l'entrée de monsieur le Baron de Chantai au service de M. son frère (5); il m'a promis de s'y employer. J'en parleray ou il faudra, et feray tout ce qui sera en moy. M. de Forax m'a veu ce matin et vit hier monsieur de Chantai duquel, ainsy qu'il m'a dit, ilreceut nouvelles caresses et comme de frère a frère. Je ne dis
( 1 ) La lettre à la Sœur de la Roche, annoncée dans les présentes lignes, est datée du 21 janvier; celle-ci doit être du même jour, surlendemain du 19, car, dit François de Sales : « Je vous escrivis avanthier. » Il est vrai que Ton ne peut, sans sourire, constater, dans ce long courrier de trois pages si pleines, une lettre faite « non sans un grand empeschement » et tandis que le Saint était « grandement chargé. »
(2) Mmc de Charmoisy, veuve depuis trois mois. (Voir ci-dessus, note ( 1 ), p. 311.)
(3) Aucun document ne prouve que Françoise de Charmoisy soit entrée au service de la princesse Marie-Christine.
(4) Sœur Claude-Agnès de la Roche, Assistante-commise à la Visitation d'Annecy. (Voir ci-après, note (1), p. 353.)
(5) Voir la lettre précédente, p. 348.
Année 1619 351
ceci pour rien, mais je le dis a ma chère Mère : si j'avois une seur digne de M. de Forax et que j'eusse cinquante mille escus a luy donner, je le ferois de tout mon cœur ( l ) . Plus je vay, plus je l'ayme.
Nous avons fait une petite conférence ce matin, de troys dames (*), pour voir comme nous ferons pour le dessein de l'introduction de nostre Visitation. Nous treuvons treze mille escus d'or et quinze cens francz de revenu pour commencer ; de sorte que nous allons travailler a bon escient, et la bonne fille Mme de Goufïier va revoir toutes les dames qui doivent estre de la partie, pour estre bien asseurés de l'affaire.
Quant a l'autre dessein, il subsiste tous-jours et je le laisse sur pied. Chacun n'est pas de la bonté de nostre .Monseigneur l'Archevesque (3), car on veut reconsidérer nos Règles, et chacun y treuve son adiré, qui d'une façon, qui d'un'autre. Nous sommes reduitz a cette proposition, qu'on recevra dans les Audriettes nos Seurs, a la charge qu'elles recevront des filles, des l'aage de 14 a 15 ans, qui ont besoin de se retirer pour faire choix de leur vocation, lesquelles seront en un quartier a part, ou deux ou trois des Seurs les gouverneront ; et pendant letems qu'elles demeureront, ne sortiront point et vivront en obéissance, en attendant que Dieu leur envoyé l'inspiration ou quelque parti (4). Voyci maintenant mon
(1) Voir la lettre précédente, p. 348.
(2) Probablement, les trois dames nommées ci-dessus, note (2), p. 333.
(3) L'Archevêque de Bourges, André Frémyot.
(4) Plusieurs de ceux qui ne voyaient pas de bon œil la venue des Filles de l'Evêque de Genève, imaginèrent, pour entraver la réussite de l'affaire, de mettre en avant la condition que la nouvelle Communauté s'unirait à celle des Haudriettes. Ces Religieuses devaient leur existence à Etienne Haudri, maître drapier de Paris, et à sa femme, Jeanne La Dalomie, qui vivaient dans les premières années du xive siècle. Le fils des fondateurs, nommé aussi Etienne, et plusieurs membres de la famille firent des donations successives à cette Congrégation, spécialement destinée à des veuves qu'on appela communément les « Bonnes femmes ». Leur établissement, rue de la Mortellerie, comprenait aussi un hôpital, et des statuts leur furent donnés en 1414. Au commencement du xvuc siècle, une réforme était nécessaire; le cardinal de la Rochefoucauld, leur Supérieur, voulut l'entreprendre. C'est Dour la faciliter, sans doute, que Henri de Gondi, cardinal de Retz, et d'autres personnes bien intentionnées donnèrent les mains au projet d'union de la Visitation et des Haudriettes. On poursuivit cette pensée même après l'arrivée de la Mère de
3t2 Lettres de saint François de Sales
sens : je leur laisseray faire le projet, et si es particularités de la besoigne il y a chose qui répugne, on refusera ; car ce sera asses tost quand ilz me parleront clair, ce que jusques a présent ilz n'ont pas fait. Cependant, en me proposant le parti, ce sera asses appreuver nostre Institut et praejuger pour le recevoir. Mon Dieu, que ce grand embaras de Paris rend les affaires difficiles !
Faites bien mes excuses vers Monseigneur nostre Archevesque si je ne luy escris pas fort au long. Peut estre aurons nous besoin de la faveur de monsieur le Grand (0 pour tesmoigner des qualités de monsieur le Baron de Chantai, affin que non seulement il entre au service du Prince, mais qu'il entre d'abord en qualité qui le puisse contenter et messieurs ses parens ; mais je croy que M. le Grand le fera volontier. Vous ne sçauries croire, ma très chère Mère, combien tout est recherché en ce tems icy ; je croy que le monde va finir, car tous ont peur qu'il ne leur manque.
Or sus, ma très chère Mère, saches que nostre partage en ce monde est en la croix ; il le sera en l'autre en la gloire (2). Amen, amen. Vive Jésus!
Je salue très chèrement ma Seur Anne Marie, ma Seur Marie Marthe, ma Seur Anne Catherine, ma Seur Hélène, ma Seur. . . (3) Je vous asseure que je ne treuve pas
Chantai à Paris ; mais grâce à la prudence, au tact et à l'humilité de la Sainte, elle n'aboutit pas. Quant aux h Bonnes femmes. » le cardinal de la Rochefoucauld leur prescrivit, le 18 août 1620, un nouveau règlement, ajoutant aux voeux de chasteté et obéissance, celui de pauvreté et l'obligation de la clôture ; le 6 septembre 1622, il transférait la Communauté rue Saint-Honoré, et elle prenait le vocable de l'Assomption. Plus tard, les Filles de saint François de Sales devaient encore retrouver sur leur chemin les anciennes Haudriettes. Un essaim, sorti de l'Assomption et tombé dans la dernière décadence, fut confié en 1661 au zèle de la Mère Louise-Angélique de Lafayette ; mais le mal était trop grand, et les Religieuses furent dispersées en diverses Communautés. (D'après des Noies de M. Lemoitie, bibliothécaire-archiviste du Ministère de la Guerre, et d'anciens Mémoires conservés au ier Monastère d'Annecy.) ( 1 ) Roger, duc de Beilegarde.
(2) Phrase insérée par les premiers éditeurs dans le,#texte de la lettre de fin avril-mai 161 3, donnée au tome XV, p. 375. (Cf. note (i), p. 570.)
(3) Sœur Anne-Marie Rosset, supérieure; Sœur Marie-Marthe Legros (voir tome XV, note ( 2 ), p. 233) ; Sœur Anne-Catherine de Beaumont-Carra (cf. cidessus, note (6), p. 204).
Sœur Marie-Hélène Le Blanc avait fait profession le 27 mai 1 618. au monastère
Année 1619 353
maintenant les autres qui sont avec vous, car je les vis si vistement a Lyon que je ne Tobservay pas. Or sus, toutes, toutes, de tout mon cœur. Amen.
Revu sur l'Autographe conservé au Petit Séminaire de Zillisheim (Hte-Alsace).
d'Annecy où elle était entrée l'année précédente, à l'âge de trente ans. Ses parents se nommaient Etienne Le Blanc et Humberte de la Palud. La Mère de Chantai l'amena à la fondation de Bourges, et elle édifia cette nouvelle Maison par d'humbles et solides vertus, jusqu'au 22 avril 1659, Jour ^e sa mort. (Livres du Noviciat et du Couvent, du Ier Monastère d'Annecy.)
La dernière des Sœurs venues en Berry avec la sainte Fondatrice était Jeanne-Françoise Estienne, professe du Monastère de Lyon. (Voir le tome précédent, note (2), p. 359.)
MDV
A LA SOEUR DE LA ROCHE. ASSISTANTE-COMMISE DE LA VISITATION d'aNNECy(0
Gracieuse annonce de François de Sales à sa correspondante. — Sainte liberté et surnaturelle prudence à garder au sujet des confesseurs extraordinaires. — Espérances pour l'établissement de la Visitation à Paris. — Salutations.
Paris, 21 janvier 1619.
Ma très chère Fille,
Non, je vous prie, ne vous retenes point de m'escrire quand il vous plaira, car pourveu que vous ayes patience de ne recevoir des responses que quand j'auray la
(1) Plusieurs fois déjà nous avons nommé la fille aînée du gouverneur du château d'Annecy, Jean Joly de la Roche d'Alery, et de Claudine de Locatel, ces fidèles amis et disciples de TEvêque de Genève. (Voir tomes VI, p. xn ; XIII, note (1), p. 364 ; XV, note (2), p. 158; XVII, note (4), p. 329, etc.) Toute faite de grâce et d'énergie, attirante par ses dons extérieurs, par l'éclat et la solidité de son esprit, Claudine avait beaucoup plu au monde, et le monde ne lui avait pas déplu, quand, à vingt ans, le 25 janvier 1612, elle vint frapper à la porte de la petite maison de la Galerie et y entra en même temps que Marie-Aimée de Blonay. Son noviciat, qu'elle obtint de recommencer six ans après, l'établit dans cette humilité profonde qui, sans rien diminuer du charme surnaturel de sa personne, devait être, avec un don d'oraison très élevé, son caractère distinctif. Quand la Mère de Chantai partit pour Bourges, Sœur Claude-Agnès fut chargée de la Communauté d'Annecy en qualité d'Assistante-commise. En juillet 1620, elle quittait à son tour la Lettres Vill 2î
354 Lettres de saint François de Sales
commodité de les faire, je n'auray jamais que beaucoup de contentement d'avoir souvent de vos lettres ; car si vous ne le sçaves pas, je vous annonce que vous estes bien ma très chère fille (0.
Pour le point que vous me marques, il ne faut nullement altérer la règle du confesseur extraordinaire (2) ; ni aussi estonner ce (sic) Seurs infirmes qui ont appétit d'avoir communication avec le confesseur extraordinaire plus souvent que quatre fois Tannée. Mais il faut que si les Seurs n'ont pas la confiance de demander a parler a luy, luy mesme l'ayt de demander de parler a elles quelquefois, et sil ne l'avoit pas, il faut que vous la luy donnies, si c'est un Père qui la puisse recevoir ; car, comme il faut pourvoir d'une juste liberté aux Seurs pour la communication, aussi les faut-il retenir dans la règle de la simplicité et humilité ; et n'est pas raysonnable que la foiblesse de quelques unes face multiplier les confessions extraordinaires a toute la Congrégation, et mette en tristesse et ennuy le pauvre confesseur ordinaire. Bref, si chasque Seur veut estre de croire en ses appetitz intérieurs, la sousmission et la liayson se perdra, et, avec elle, la Congrégation : dequoy Dieu nous veuille garder.
Savoie pour aller fonder à Orléans le neuvième Monastère de l'Institut dont elle était la neuvième Religieuse. L'estime générale lui fut bientôt acquise ; les personnes du plus haut rang, même parmi les ecclésiastiques, tenaient à grand bonheur de s'éclairer de ses lumières et de s'aider de ses conseils; des conversions éclatantes furent plus d'une fois le fruit de ses entretiens. L'Evêque de Nantes la réclama pour son diocèse, mais la ville de Rennes l'obtint et la vit arriver en 1028, à la tête d'un nouvel essaim de la Visitation. Pour la Mère de la Roche, les faveurs d'En-haut s'unirent, nombreuses, à celles de la terre. Le bienheureux Evêque de Genève, à peine fut-il mort, visita sa chère Fille par des odeurs célestes bien souvent renouvelées, et, après Annecy, Orléans fut plus que nulle autre ville, témoin des miracles opérés par l'intercession du Serviteur de Dieu. La souffrance pourtant n'oublia pas cette privilégiée du Ciel, et la sainte Fondatrice pouvait lui écrire dès 1623 : « Je vois l'état admirable où la bonté de Dieu vous tient. Oh! quand est-ce que vous avez mérité tant de grâces et de faveurs que de souffrir au corps de si vives douleurs, et de si sensibles épreuves en votre âme? » (Lettres, vol. III, p. 523.) Ce martyre continua jusqu'au 30 décembre 1630, jour de son heureuse mort. La Mère Claude-Agnès avait trente-huit ans. (Voir sa biographie dans Les Vies de quatre des premières Mères, par la Mère de Chaugy, 1639-1892.)
( 1 ) Ce premier alinéa est inédit.
(2) Voir le tome précédent, Lettre mcviii, p. 42, et note (2), p. 43.
Année 1619 355
Celles donq qui voudront communiquer extraordinairement, qu'elles le facent en esprit d'une douce liberté, et qu'elles se confessent, sil [leur] plait, en communiquant, sans solliciter les autres au mesme désir et sans les forcer par menées a les imiter.
Nostre Mère se porte bien, grâces a Dieu (0. Icy, nous taschons a vaincre les tentations suscitées contre l'introduction de la Visitation, et espère que nous le ferons (2). Dieu vous bénisse, (3) ma très chère Fille, et je suis en luy très parfaitement vostre. Je salue de tout mon cœur nos chères Seurs, que j'ayme infiniment en Nostre Seigneur d'un'affection incomparable.
XXI janvier 1619, Paris.
Je salue par vostre entremise madame la P[residente] ma très chère fille ( 4 ), et Mme de Vars ( 5 ), et si la chère seur de la Flechere(6) estoit la, m[ille et] mille foys.
Je pensois escrire tout plein, mais (7)...
A ma très chère Seur en N. S., Ma Seur C. Agnes, Vice Supe de la Visitation.
Annessi.
Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation d'Amiens.
( 1 ) L'édition de 1626 et les suivantes suppriment cette phrase.
(2) Voir la lettre précédente, p. 351.
(3) Le reste de la lettre est inédit.
(4) La présidente de la Valbonne.
( 5) Hélène d'Arerex était fille de Charles d'Arerex ou d'Arères, du pays de Gex, et de Charlotte Bernard. Par contrat dotal du 6 août 1604, elle épousa Alexandre de Regard, seigneur de Morgenex et de Vars, qu'elle perdit probablement avant 1615. La pieuse veuve donna deux filles à l'Institut de la Visitation, et se donna elle-même par la sainte profession, le 2 juillet 1628. Devenue Sœur Marie-Hélène, elle fut employée à la fondation du second Monastère d'Annecy, puis à celle de Pignerol où elle mourut le 5 janvier 1649. (Archives de la Visitation d'Annecy, Collection J. Vuy , et Livre du Couvent.)
(6) Madeleine de la Forest, veuve de Claude-François de la Fléchère.
(7) Les derniers mots étaient peut-être : nul moyen. Ils ont été enlevés par une déchirure.
356 Lettres de saint François de Sales
MDVI
A la comtesse de rossillon (0
Prière d"agréer une protestation de respect et d'affection. — Souhait du cœur. Délicat conseil à une jeune cousine.
Paris, 27 janvier 1619 (2).
Madame ma très chère Cousine, ma Fille,
Laisserois-je bien aller auprès de vous ce digne frere( 3 ), sans luy donner ces quatre motz par lesquelz il vous puisse tesmoigner la protestation que je luy ay faite delhonneur et, si vous me le permettes, de l'amour que je vous veux porter toute ma vie ? Faites moy, je vous prie, la faveur, ma très chère Fille, de l'avoir aggreable, et de me départir réciproquement le bonheur que je désire tant, d'estre conservé en vostre bonne grâce.
Au demeurant, persévères bien, ma très chère Fille, a reluire en vertu et pieté devant Dieu et les hommes, puisque sa divine Majesté vous a donné et l'inclination, et l'inspiration, et la resolution pour cela. C'est le souhait que fait mon cœur pour le vostre bienaymé, ma très chère Cousine, ma Fille, et suis
Vostre très humble cousin et serviteur,
Franc3, E. de Genève.
Je salue bien chèrement madamoyselle de Tornon, ma cousine (4), et désire bien qu'elle ayme plus la beauté
( 1 ) Fille aînée de Prosper-Marc de Maillard, comte de Tournon, et de Philiberte de Beaufort, Hélène-Ferdinande devint bientôt demoiselle d'honneur des Sérénissimes Infantes de Savoie. Dans leur propre appartement, au palais de Turin, fut signé (29 octobre 1609) le contrat de mariage de la jeune fille avec Jean-Baptiste de Malarmay, comte de Rossillon, qui la laissa veuve en
(2) Bien que la date de l'année manque, elle est tout indiquée par la ville d'où cette lettre fut écrite.
(3) Marc-François de Malarmay de Lauray, abbé de Goaille, frère du comte de Rossillon. Nous le retrouverons plus tard parmi les correspondants du Saint.
(4) La sœur cadette de la destinataire, Marguerite de Maillard-Tournon voir tome XVI, note {5), p. 204).
Année 1619 357
de son ame et face plus pour l'accroissement cTicelle que pour celle de son cors, car il y a longtems qu'elle sçait bien que j'ayme son cœur.
xxvii janvier, a Paris.
A Madame Madame la Comtesse de Rossillion. Bezançon.
Revu sur l'Autographe conservé chez les RRdes Soeurs Augustines, à Rceulx (Belgique, Prov. de Hainaut).
MDVII
A MADAME DE VILLENEUVE (0 Des tentations « plus ennuyeuses que périlleuses. » — Promesse d'une entrevue.
Paris, janvier ou février 1619.
Ma très chère Fille, Ayant bien veu la lettre que vous me donnastes aux
(1) L'étude du texte nous amène à la presque certitude que cette lettre, écrite de Paris et avant l'établissement de la Visitation dans cette ville, s'adresse à Marie Lhuillier, dame de Villeneuve. Elle était née en 1595, de François Lhuillier, seigneur d'Interville et de Frouville, et d'Anne Brachet, de la noble famille des Hennequin. Après avoir terminé son éducation dans la royale abbaye de Longchamps, Marie épousait à quinze ans Claude Marcel, sieur de Villeneuve, conseiller du Roi et maître des Requêtes. Les livres de l'Evêque de Genève tombèrent bientôt entre les mains de la jeune femme, qui conçut une telle estime pour leur auteur, qu'elle résolut de le consulter sur le grave sujet de la nullité du mariage de sa sœur, la future Mère Hélène-Angélique Lhuillier. Un voyage à Annecy était décidé lorsque survint l'annonce de la prochaine arrivée du Serviteur de Dieu dans la capitale. Mme de Villeneuve donna toute son âme au saint Directeur, dont le regard sûr et pénétrant distingua les desseins particuliers de la Providence à son égard. Elle aussi devait avoir la gloire de doter l'Eglise d'une nouvelle famille religieuse, et c'est du grand Evêque qu'elle reçut les premières idées de son dessein. Il lui répéta plus d'une fois que si Dieu lui conservait la vie, il travaillerait à l'établissement d'une Communauté de filles et de veuves employées à l'instruction et édification du prochain. Mme de Villeneuve résolut alors de se dévouer à cette œuvre, et obtint du Bienheureux une copie des Constitutions primitivement dressées pour les Sœurs de Sainte-Marie. Sur ces Constitutions se calqueront plus tard celles des Filles de la Croix ; mais la pieuse fondatrice dut attendre longtemps l'heure de Dieu. Ce fut en 1636 seulement qu'elle put commencer
358 Lettres de saint François de Sales
Bénédictins (0, j'ay certes ressenti grandement la peine de celle qui me Ta escritte, non que pour cela je la voye en aucun danger, mais par ce qu'ell'est affligée; et j'ay tant de part en elle qu'il est impossible que son affliction ne m'afflige. Ces grandes tentations sont plus ennuyeuses que périlleuses. O Dieu, que sa foy est bonne et qu'elles/ Matt., xv, 28. grande * / car si elle n'estoit grande et forte, elle ne feroit pas des répugnances si pressantes aux suggestions. Grâces a Dieu, ma très chère Fille, qui esprouve cet'ame, comme j'espère, pour la bien affiner en l'amour de son abjection et en la mortification de sa propre estime (2). Quand vous me verres après le sermon, ou aujourdhuy ou demain, nous prendrons jour et heure pour parler avec elle. Cependant, voyla des lettres. Nous apprendrons aujourdhuy ou demain des nouvelles des despeches de nostre Sainte Marie (3).
son Institut, soutenue par saint Vincent de Paul et d'autres personnages éminents, encouragée par la Mère de Chantai qui lui écrivait : « Je vois que la souveraine Providence fait recueillir par ce moyen quelques pensées et désirs de notre Père... j'en ressens une consolation fort tendre. » Celle qui depuis son veuvage (1618) n'avait vécu que pour la piété et la vertu, voulut se donner plus complètement à Dieu, et, le 14 septembre 1641, Mme de Villeneuve devint, par l'émission des vœux, simple membre de la Congrégation qu'elle avait fondée. Elle l'édifia près de neuf ans encore, et termina saintement sa vie le 15 janvier 1650. Ses restes furent inhumés au monastère de la Visitation de la rue Saint-Antoine, dont elle était la fondatrice, titre qu'elle acquit aussi pour le second monastère de la même ville. (D'après sa déposition, Process. remiss. Parisiensis, et sa Notice insérée dans le Directoire pour les Soeurs de la Congrégation de la Croix établie dans le Diocèse de Treguier ; Treguier, Pierre Le Vieil.)
( 1 ) De l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés (voir ci-dessus, note ( 1 ), p. 345). (2) Dans sa déposition au Procès de Béatification de TEvêque de Genève, Mme de Villeneuve parle de ses propres tentations contre la foi, calmées par le Serviteur de Dieu, et ajoute : « Je sçay d'une ame qui m'est très intime. . . et de profession religieuse... et estrangement tentée de la foy, avoir esté notablement soulagée luy parlant, ou le regardant, et mesme pensant a luy. » (Process. remiss. Parisiensis, ad art. 24.) Cette âme n'est autre que celle de sa sœur, Hélène-Angélique Lhuillier, qui, à son tour, déposant sur le même article, nous apprend comment le Saint lui ôta si bien ses peines contre la foi qu'elle ne les ressentit plus jamais. — Il peut donc s'agir ici, soit de la première dont François de Sales parlerait à la tierce personne, soit de la seconde qui, ayant grande confiance en sa cadette, n'aurait pas craint de la prendre comme intermédiaire.
( 3 ) Le futur Monastère de la Visitation. C'est sur la marche des affaires concernant cette fondation que nous basons notre date approximative. (Cf. ci-dessus, p. 351, et ci-après, notes ( 1 ), p. 959, (2), p. 364.)
Année 1619 359
Bonjour, ma très chère Fille ; le doux Jésus soit a jamais au milieu de vostre cœur. Amen.
Revu sur l'Autographe conservé au Carniel du Man
MDVIII
A LA MÈRE DE CHANTAL, A BOURGES
(fragment)
Les craintes de la prudence humaine au sujet de la fondation d'un Monastère de la Visitation à Paris.
Paris, vers le 20 février 1619 (1).
O ma chère Mère, que la prudence humaine est admirable ! Croiries vous que des grans serviteurs et servantes de Dieu m'ont encor dit aujourd'huy que la douceur et la pieté de nostre Institut estoyent tellement au goust des espritz françois, que vous osteries toute la vogue aux autres Maysons religieuses ; que quand on auroit veu cette madame de Chantai, il n'y auroit plus que pour elle. Or sus, cela n'est rien. Dieu, qui voit que nous ne venons pas a Paris pour nous faire voir, mais affin de faire voir a sa Bonté plusieurs âmes s'acheminer purement a son saint service, nous aydera. Je respons de la sincérité de vos intentions comme des miennes propres, si tien et mien se doit dire entre nous, que Dieu a unis pour luy rendre un mesme service.
Revu sur le texte inséré dans le Ms. original des Mémoires, etc., par la Mère de Chaugy, conservé à la Visitation d'Annecy.
( r ) Une lettre de la Mère de Chantai, datée du 22 février, semble une allusion très directe à celle-ci : « Monseigneur nous mande, » dit-elle, « que notre établissement est résolu par une autorité absolue de Dieu, ayant été combattu plus qu'il ne se peut dire, et par quantité de personnes de grande dévotion qui pensent que nos Soeurs étant là auront la vogue et diminueront l'estime des autres. » (Lettres, vol. I, p. 308.) Le Saint aurait donc écrit peu avant cette date, soit aux environs du 20.
360 Lettres de saint François de Sales
MDIX
Détails sur la mort du comte de Verrua. — Consolations à sa fille. — La pensée du prince de Piémont sur la fondation de la Visitation à Turin. — Une vertu plus nécessaire que la magnanimité.
Paris, 17 mars 1619.
Illustrissima Signora mia et Figliuola nelle viscère di Christo amantissima,
Ecco che fmalmente, nello horologio délia Providentia divina essendo sonnata Thora délia partenza che haveva da fare il signor Conte, padre di V. S., per ritornar nella mano del Creatore dalla quale fu già creata ranima sua, in fine ha fatto felicemente il passaggio (2) : poichè havendo un pezzo fa ricevuto il beneficio délia absolutione et Comunione, in circa quindeci giorni o tre settimane avanti la morte fece un altra confessione, et continué quasi ogni giorno a confessarsi secondo che s'andava ricordando delli suoi difetti ; et volse che io lo visitassi,
Illustrissime Madame et Fille bien aimée dans les entrailles du Christ,
Voici que, à l'horloge de la divine Providence, ayant sonné pour M. le Comte votre père l'heure du départ de cette vie, pour s'en retourner entre les mains du Créateur d'où son âme était sortie, il a fait heureusement ce passage (2). En effet, quoiqu'il eût reçu il y a quelque temps le bienfait de l'absolution et de la Communion, quinze jours ou trois semaines environ avant sa mort il fit encore une confession, et continua à se confesser presque chaque jour à mesure qu'il se rappelait ses fautes. Il voulut que je le visitasse, et traita avec moi de
( 1 ) Le contenu de la lettre indique sûrement la destinataire, désignée dans Tédition de 1626 comme une Dame piedmontoise. Jusqu'à présent les éditeurs n'ont donné qu'une traduction du texte italien qui, par conséquent, est inédit.
(2) Philibert-Gérard Scaglia, comte de Verrua, mourut à Paris les premiers jours de mars 1619. C'est le gentilhomme dont parle M«r Camus dans L'Esprit du B. François de Sales (Paris, Alliot, 1640), tome IV, Partie X, Sect. xxx,
Année 16 19 361
et communicô meco il modo che voleva tenere per assicurare le cose délia conscientia sua. Et certo, dappoi, quando io lo visitava, parlava meco con un amor riverentiale verso la dignità nella quale, quantunque indegno, io mi trovo ; che mostrava bene la sua religione. Et cavando la sua berretta, me porgeva la mano acciô io la toccassi et glie dessi la beneditione. Di poi, venendo il tempo di darglie il Viatico, temevano di turbarlo et volsero che io glie dicessi, et lo feci, et trovai che lo volse di buonissima voglia ; si che io glie lo diedi per contentar la sua divotione et riverentia, et poi l'Oglio Santo. Agonizô poi duoi giorni et mezzo, et mentre hebbe l'uso dei sensi mostrô d'haver Tanimo verso il Signore ; et per fine, quantumque io Thavessi visto poche hore inanzi, non fui tuttavia présente al passaggio, del quale non s'avedevano, se non il mio fratello (0, il quale hebbe questa ventura di dargli Tultima beneditione.
Ho voluto scrivere questo a V. S. IHm\ parendomi che la conclusione di San Paulo * sia buona : Adunque, * I Thess., iv, ult. consolatevi in queste parole; che per i figliuoli d'Iddio
la manière qu'il pensait tenir pour assurer sa conscience. Depuis lors, quand j'allais le voir, il me parlait avec un amour plein de révérence pour la dignité dont je suis revêtu, quoiqu'indigne ; ce qui montrait bien sa religion. Puis, se découvrant, il me tendait la main pour que je la touchasse et demandait ma bénédiction. Le moment venu de lui administrer le saint Viatique, on craignit de le troubler, et on me chargea de lui en parler ; je le fis, et trouvai qu'il l'agréait très volontiers. Aussi, pour satisfaire sa dévotion et son respect, je le lui donnai moi-même, et ensuite l'Extrême-Onction. Il resta deux jours et demi en agonie, et tant qu'il conserva l'usage de ses sens, il témoigna que son esprit était tourné vers le Seigneur. Bien que je l'eusse vu quelques heures avant sa mort, je ne fus cependant pas présent au suprême passage, dont personne ne s'aperçut, sauf mon frère (O qui eut le bonheur de lui donner la dernière bénédiction.
J'ai voulu écrire tout cela à Votre Seigneurie Illustrissime parce que, me semble-t-il, la conclusion de saint Paul est bonne : Consolezvous donc en ces paroles; car cette consolation suffit aux enfants de
( 1 ) Jean-François de Sales.
362 Lettres de saint François de Sales
basta questa consolatione, che i defunti habbiano ricevuti
li remedii efficaci délia santa Chiesa inanzi la partenza.
•s.Bonav.,Legend. Et aggiungo a V. S. la consolatione di San Francesco*,
S. Franc. Ass., c. 11. , , , ., ., . .,
che adesso non havendo piu il padre temporale, potra piu • Matt., vi, 9. schiettamente [dire] : Pater noster, qui es in cœlis *, a nome del quale Padre céleste io ho cominciato a chiamar V.S. : Figliuola mia dilettissima. Del testamento, io non sô le particularità, quantumque io fui testimonio deU'approbatione di esso fatta dal notaro.
Resta che io glie dica che il Serenissimo Prencipe ha sempre la voluntà salda per il Monasterio (0; ma dice che glie scrivono di Piemonte che le cose d'esso sono in buon stato, et non essendo cosi, che al ritorno farà ogni cosa : et per fine, che bisogna haver un poco di patienza, et se V. S. s'inquiéta [e] che non vograspettare, che vengha in Annessi. Ma io dico che è meglio che aspetti un poco, per magior gloria d'Iddio et salute deU'anime ; chè al più non potranno passare se non alquanti mesi
Dieu , que leurs défunts aient reçu avant leur départ les secours efficaces de la sainte Eglise. Et pour Votre Seigneurie, j'ajoute la consolation de saint François ; maintenant, n'ayant plus de père temporel, vous pourrez dire avec plus de vérité : Notre Père, qui êtes aux deux. Aussi, est-ce au nom de ce Père céleste que j'ai commencé à vous appeler : Ma Fille bien aimée. Je ne sais pas les particularités du testament, quoique j'aie été témoin de l'approbation qui en fut donnée par le notaire.
Il me reste à vous dire que le Sérénissime Prince a toujours sa volonté bien arrêtée pour la fondation du Monastère (0. On lui écrit de Piémont, que cette affaire est en bonne voie, dit-il ; mais quand il n'en serait pas ainsi, il arrangera toutes choses à son retour. Enfin, ajoute Son Altesse, il faut avoir un peu de patience, et si Votre Seigneurie s'inquiète et ne veut pas attendre, qu'elle vienne à Annecy. Mais moi je dis qu'il vaut mieux que vous attendiez un peu, pour la plus grande gloire de Dieu et le salut des âmes ; car il ne se passera guère que quelques mois tout au plus, avant de voir la fin
( 1 ) Le prince de Piémont, Victor-Amédée, s'intéressait à la fondation d'un Monastère de la Visitation à Turin.
Année 1619 363
che non si veda il fine del negotio (0. Hoimè ! carissima Signora mia Figliuola, le cose del servitio d'Iddio passano con queste diflicoltà et dilationi ; onde bisogna havere non solamente la magnanimità, ma ancora, et moltopiù, la longanimità.
Non scriverô al nostro P. Don Giusto, huomo secondo il cuor mio ; ma egli sa bene che io lo amo et riverisco con tutto Tanimo mio. Et cosi glie lo dira V. S. Illma, che Dio voglia cumulare di sue santissime beneditioni.
Di V. S. Illma,
Humilissimo et certissimo servitore, Franc0, Vescovo di Geneva.
Alli 17 di Marzo, 161 9.
Revu sur une ancienne copie conservée à la Visitation de Turin.
de cette affaire ( 0. Hélas ! Madame ma très chère Fille, les choses du service de Dieu ne se font qu'avec ces difficultés et délais ; c'est pourquoi il faut avoir non seulement la magnanimité, mais encore, et bien plus, la longanimité.
Je n'écrirai pas à notre Père D. Juste, cet homme selon mon cœur ; mais il sait bien que je l'aime et révère de toute mon âme. Veuillez le lui dire, et que Dieu daigne combler Votre Seigneurie Illustrissime de ses très saintes bénédictions.
De Votre Seigneurie Illustrissime,
Le très humble et très assuré serviteur,
François, Evêque de Genève.
Le 17 mars 1619.
(1) Au lieu de quelques mois, près de vingt ans devaient encore s'écouler avant la conclusion du projet. (Voir ci-dessus, note (2), p. 204.)
364 Lettres de saint François de Sales
MDX
A LA MÈRE DE CHANTAL, A BOURGES
(fragments)
Nécessité de presser le départ pour Paris. — Hardiesse de l'entreprise. Renouveler son courage pour le service de Dieu.
Paris, 21 ou 22 mars 1619(1).
Ma très chère Mère,
Je vous escris peu, selon mon désir ; beaucoup selon mon loysir, dont je n'eus jamais moins, ce me semble, ni jamais plus de force et de santé. En somme donq, vous aures, le Samedi saint, un carrosse a Orléans, qui y arrestera le jour de Pasques, passé lequel vous pourres partir et venir (2). Je voy la mortification qu'il y a de voyager parmi ces bons jours et, pour toute bonne chose, je voudrois vous délivrer de cette peine ; mays nous sommes pressés de mon retour, pour l'incertitude du tems auquel il me le faudra faire (3), et chacun crie que vous venies avant mon départ.
En quel estât sont les affaires, vous l'apprendres de la bonne madame de Royssieux (4), une toute bonne, toute vertueuse
(1) La date de cette lettre se déduit de l'étude des événements qui se succédèrent pendant la Semaine-Sainte, et que nous rapportent YHistoire de la Fondation de Paris et celle de Bourges. Le message de François de Sales dut arriver à la Mère de Chantai le soir du dimanche des Rameaux, 24 mars; il était donc parti de Paris le 21 ou le 22.
(2) Plusieurs Sœurs du Monastère de Moulins, destinées à la fondation de Paris, étant venues rejoindre la Sainte à Bourges le 28 mars, la petite troupe se mit en marche le lundi de Pâques, et après deux jours de halte à Orléans, gagna la capitale le samedi delà même semaine. (Cf. ci-dessus, note (4), p. 341.)
(3) Ce retour fut différé jusqu'au mois de septembre. (Cf. ci -dessus, note (1), p. 319.)
(4) Antoinette de Grossaine, fille unique de Jérôme de Grossaine, seigneur d'Irval, d'Avaux, etc., vicomte de Vandeuil, avait épousé, le 25 août 1584, Jean- Jacques de Mesmes, seigneur de Roissy ou Roissieux (voir tome XV, note ( 1 ), p. 272). Par ce mariage, elle était devenue ralliée de Mme> de Sainte-Beuve,
Année 1619 365
(0 Cette affaire s'entreprend sous la seule Providence
de Dieu C'est un coup de hasard, et plus que cela;
mays Dieu requiert que l'on le fasse, et il vaut mieux n'estre appuyé que sur sa tressainte Providence que de se gouverner selon la sagesse et prudence humaine.
Ma chère Mère, prenons nouveau courage, ou plustost renouvelions nostre ancien courage pour faire merveilles au service de Dieu et de nostre bienaymee petite Congrégation qui est toute sienne.
de Villeneuve, Brûlart, de Herse, toutes filles spirituelles du saint Evêque de Genève.
On peut encore suggérer, mais avec moins de vraisemblance, le nom de Françoise Couvay, veuve de Nicolas Dieudonné, sieur du Mont, qu'on trouve en 1616, mariée à Jacques de Royssieux, maître d'hôtel ordinaire du Roi de 1613 à 1625.
( 1 ) Ces deux derniers alinéas sont extraits, le premier, des Lettres de la Mère de Chantai (vol. I, p. 314); le second, du Ms. original des Mémoires, etc., par la Mère de Chaugy. Le contexte, la concordance des dates et des faits, tout nous amène à conclure qu'ils ne sont l'un et l'autre que des fragments de cette lettre du 21 ou 22 mars.
MDXI
A MADAME DE VEYSSILIEU
Quatre lignes sorties du cœur. — Aspirer aux contentements de l'éternité à mesure que Dieu nous sèvre de ceux de ce monde.
Paris, 26 mars 1619 (1).
Ma très chère Fille,
Si j'estois auprès de vous, je vous dirois bien plus de
choses que je n'en sçaurois escrire, et si j'estois en un
autre lieu je vous escrirois plus amplement que je ne
puis faire en celuy ci. Ces quattre lignes partent de mon
( 1 ) Nul doute que ces lignes ne soient adressées à Marguerite de la Croix, dame de Veyssilieu, pour la consoler de la mort de son père, Jean de la Croix de Chevrières, évèque de Grenoble, décédé à Paris le 8 mars 1619. (Cf. cidessus, Lettre mdii, p. 343.)
La première édition date la lettre du mardi saint. Or, en 1619, le mardisaint tombait le 26 mars ; c'est donc à tort que les éditeurs suivants ont donné : 26 avril.
366 Lettres de saint François de Sales
cœur pour faire sçavoir au vostre que si je ne l'ay visité de présence en son affliction, c'a esté, je vous asseure, d'une affection grande et avec beaucoup de sentimens.
Mais en fin, ce père est trespassé en sorte que, si la foy de la vie éternelle règne en nos espritz comme elle doit, nous devons estre grandement consolés. Petit a petit, Dieu nous sevré des contentemens de ce monde ; oh ! ma très chère Fille, il faut donq ardemment aspirer a ceux de l'immortalité, et tenir nos cœurs eslevés au Ciel ou sont nos prétentions et ou nous avons meshuy une grande partie des âmes que nous chérissons le plus.
Qu'a jamais soit béni le nom de Nostre Seigneur * et que son amour vive et règne au milieu de nos âmes. La mienne salue cordialement la vostre, et suis, ma très chère Fille, très parfaitement
Vostre très humble serviteur,
Franc5, E. de Genève.
A Paris, le Mardi saint.
MDXII
A une dame (0
(inéditb) Une jeune fille prisonnière chez les hérétiques.
Paris, 5 avril (2) 1619.
Madamoyselle,
Parce que l'autre jour je vous vis en peine pour Dorothée 15), j'ay creu que je devois vous donner advis
(1) En l'absence d'indices sûrs, nous ne pouvons que proposer, mais non désigner une destinataire. Serait-ce Madeleine Lhuillier, dame de Sainte-Beuve, la fondatrice des Ursulines de Paris (voir tome XII, note (3), p. iai)? On sait qu'elle s'occupa beaucoup de la conversion des hérétiques, et ses relations avec l'Evêque de Genève pendant son séjour en France en 1602 et en i6k, permettent de songer à elle.
( 2 ) Si notre conjecture sur le voyage « a quatre lieues d'icy » est juste, la date que nous proposons l'est aussi. (Voir note (2) de la page suivante.)
( 3 ) Sans doute une jeune fille que les hérétiques voyaient incliner vers le catholicisme ; il a été impossible de découvrir à quelle famille elle appartenait.
Année 1619 367
qu'hier, revenant du Louvre tout de nuit, je treuvay céans des Pères Bénédictins qui me dirent qu'une jeune fille s'estoit peu auparavant addressee a eux pour me faire sçavoir que Dorothée estoit détenue par force chez madame de la Trimouille (0, qui l'avoit mise entre les mains de deux ministres, et que ce matin ilz la vouloyent emmener, et non obstant toutes les résistances qu'elle faysoit. Je pense que de Genève on aura mis ordre icy pour faire cela; mays je ne voy quasi point de remède, et mesme estant contraint, comme je suis, de partir pour aller a quatre lieues d'icy (2), d'où je ne seray de retour que ce soir, et croy que des ce matin on a emmené cette fille.
Demain j'auray le bien de vous voir, sil plait a Dieu, et ce pendant, je prie sa divine Majesté qu'elle vous comble de ses plus favorables bénédictions, qui suis,
Madamoyselle,
Vostre serviteur très humble,
Françs, E. de Genève.
Revu sur l'Autographe conservé au Noviciat de la Compagnie de Saint-Sulpice, à Issy (Paris).
(1) Charlotte-Brabantine de Nassau, veuve depuis 1604 de Claude de la Trémoille. était fille du fameux Guillaume-le-Taciturne, prince d'Orange, l'un des chefs du protestantisme hollandais. Sa mère, Charlotte de Bourbon-Montpensier s'était évadée de son abbaye de Jouare pour embrasser la religion réformée; elle passa en Allemagne et se maria en 1574. Mme de la Trémoille tint de ses parents l'attachement à son culte et fut une huguenote ardente et sectaire. Elle mourut en 1631, après avoir eu le déplaisir de voir son fils aîné, Henri, se faire catholique. (Voir H. de la Trémoille, Les Trémoille pendant cinq siècles, Nantes, 1895.)
( 2 ) Le 5 avril 1619, René de Thou, seigneur de Bonneuil, conduisit l'Evêque de Genève à l'abbaye de Maubuisson, pour y donner la confirmation à sa fille Marie, alors auprès de la Mère Angélique Arnauld. Le saint Prélat prêcha, confirma l'enfant et s'en retourna le jour même. Il est probable qu'il s'agit ici de cette course, bien que Maubuisson fût plus éloigné de Paris que des quatre lieues indiquées par François de Sales.
368 Lettres de saint François de Sales
MDXIII
A MADAME ANGÉLIQUE ARNAULD, ABBESSE DE PORT-ROYAL A MAUBUISSON (i)
Ce que le Saint a vu dans le cœur de la destinataire. — Pourquoi Dieu n'exauce pas tout de suite nos prières. — La Visitation fondée à Paris.
Paris, 26 avril 1619.
Madame,
Ce me sera tous-jours une fort particulière consolation quand j'auray le bonheur de recevoir de vos lettres ; car en vérité, je vous chéris et honnore parfaitement, puis
(x) A bien étudier le texte, il est évident que nous avons ici la première lettre que saint François de Sales écrivit à la Mère Angélique Arnauld, début d'une correspondance dont la beauté et l'intérêt feront à jamais regretter les considérables lacunes. La Mère Arnauld nous le dit elle-mècue : ce qui en fut imprimé n'en est que la minime partie ; le reste, hélas! semble irrémédiablement perdu.
La jeune et déjà célèbre Abbesse avait alors vingt-sept ans. Née le 8 septembre 1591, entrée à huit ans dans l'Ordre de Saint-Benoît de par la volonté de son père Antoine Arnauld et de son grand-père maternel, Simon Marion ; abbesse de Port-Royal par bulles subrepticement obtenues de Rome en dissimulant l'âge de cette enfant; Angélique Arnauld, à dix-sept ans, avait entendu l'appel à une vie parfaite, y répondant de toute la plénitude d'une âme qui ne savait rien faire à demi. Après avoir réformé son propre Monastère, elle était venue à Maubuisson remédier aux désordres causés par l'Abbesse, Angélique d'Estrées; aux prises avec « d'extrêmes difficultez, » raconte-t-elle dans sa déposition (Process. remiss. Parisiensis, ad art. 27), « je recherchay le moyen de pouvoir veoir » l'Evêque de Genève, « en espérant secours de luy dont j'avois ouy tant de merveilles. » Il vint le 5 avril (voir note ( 2 ), de la page précédente). De ce jour, Angélique Arnauld sentit qu'elle avait trouvé enfin un maître et un père. Le Saint admira les dons de Dieu en cette âme qui dépassait de si haut le vulgaire ; il l'aima, et mit tout en oeuvre pour répondre à sa totale confiance et pour la guider vers les sommets où. semblait-il, elle devait faire sa demeure. Il faut étudier les lettres à la Mère Angélique ; on y retrouve, pour ainsi dire, la photographie de cette nature riche et complexe, et déjà l'on peut entrevoir, dans les tendances que combat l'habile Directeur, surtout dans « cet amour « de la propre excellence, » (Lettre du 4 février 1620) — trait de race des Arnauld — les ressources que saura exploiter Saint-Cyran pour faire de l'Abbesse presque un chef de parti, et la rendre superbe jusqu'à résister à l'autorité de l'Eglise, elle qui, au temps de François de Sales, souhaita passionnément, dans ,>a soif d'obéissance, l'humble voile de la Visitation. Avant de tomber aux mains du patriarche du Jansénisme, Angélique avait contribué, sous la direction de Msr Zamet, à la fondation des Bénédictines du Saint-Sacrement. Elle les quitta brusquement lorsque l'Evêque de Langres, s'apercevant avec
Année 1619 369
qu'il a pieu a Nostre Seigneur de me faire voir vostre cœur, et au milieu d'iceluy, le sacré désir d'aymer invariablement cette divine Bonté, en comparayson de laquelle comme il n'y a rien de bon, aussi n'y a-il rien d'aymable. Mays croyes bien, ma très chère Fille (car je ne puis empescher mon cœur de pousser ce mot cordial), croyes, je vous supplie, que si mes souhaitz sont exaucés, vous feres un continuel progrès en cette sainte dilection ; car je n'oublieray jamais d'en supplier Dieu et de luy offrir plusieurs Sacrifices a cette intention. Mais il faut dire quelque chose sur vostre lettre.
Vous voyes comment la Providence céleste est douce envers vous, et qu'elle ne diffère son secours que pour provoquer nostre confiance. L'enfant ne périra jamais, qui demeurera entre les bras d'un Père qui est tout puissant. Si nostre Dieu ne nous donne pas tous-jours ce que nous luy demandons, c'est pour nous retenir auprès de luy et nous donner sujet de le presser et contraindre par une amoureuse violence, ainsy qu'il fit voir en Emmaùs, avec ces deux pèlerins avec lesquelz il n'arresta que sur la fin de la journée, et bien tard, et quand ilz le forcèrent *. En somme, il est gracieux et débonnaire; car *Luc, ult., 29. soudain que nous nous humilions sous sa volonté, il s'accommode a la nostre. Tasches donq, ma très chère Fille, a fortifier de plus en plus vostre confiance en cette sainte Providence, et l'adorés fréquemment en vos retraittes spirituelles, et par ces regars intérieurs dont nous parlons en la prattique (0.
Je loue Dieu que vous soyes plus constante, nonobstant vos perpetuelz tracas domestiques,' parmi lesquelz il faut faire valoir vostre dilection, comme le courage es batailles.
effroi des menées de Jean Duvergier de Hauranne et des ravages déjà faits par sa doctrine, voulut y mettre ordre.
Déposée, sur sa demande, de sa charge d'abbesse, en 1630, mais frémissante au rang secondaire, la Mère Arnauld sut garder toujours par son influence, qu'elle reprît la crosse ou non, la première place soit à Port-Royal des Champs, soit à Port-Royal de Paris. C'est dans ce dernier monastère que, le 6 août 1661, l'indomptable Abbesse terminait, dans des ombres épaisses et lourdes, une vie dont le matin avait paru si radieux.
( 1 ) Un écrit, sans doute, que saint François de Sales avait donné à la Mère Angélique.
Ll.TTRES VIII
370 Lettres de saint François de Sales
Madame de Chantai est icy avec sa petite trouppe. Le vingt huitiesme avril elle commenceront a chanter les Offices en publiq ( I ), ayant treuvé beaucoup plus de faveur en lame de xMonsieur le Cardinal (»), que les premières apparences ne promettoyent.
Je ne manqueray pas d'imprimer un singulier amour pour vostre personne en cette Congrégation, spécialement au cœur de madame de Chantai, vous asseurant que je désire grandement que vous soyes toute comblée de cette pure charité qui vous rende a jamais aymable a Dieu et a toutes les créatures qui le servent. Ainsy soit il. Et je suis sans fin,
Vostre très humble et très certain serviteur et frère,
Le 26 avril, a Paris.
(1) Il y avait trois semaines que la Mère de Chantai était installée dans une petite maison de Mme des Gouffiers, au faubourg Saint-Marceau, avec les Sœurs Anne-Catherine de Beaumont et Jeanne-Marie de la Croix, professes d'Annecy ; Marie-Anastase Pavillon, Marie-Marguerite des Serpens de la Guiche, novices de Moulins, et une Sœur domestique. (Cf. ci-dessus, note ( 2 ), p. 364.) L'établissement canonique ne se fit pourtant que le icr mai, les permissions n'étant point encore obtenues, tant les adversaires de la Visitation avaient su circonvenir l'esprit du cardinal de Retz. (Cf. ibid., pp. 351, 352, et ci-après, note ( 3 S p. 373.)
(2) Henri de Gondi, fils d'Albert, duc de Retz, marquis de Belle-Isle, et de Catherine de Clermont, était né en 1572. Il avait vingt-quatre ans lorsque le Roi le désigna pour futur successeur de son oncle, Pierre de Gondi, évêque de Paris, qui démissionna en 1602 et mourut en 1616. Deux ans après, Henri recevait la pourpre et prenait le nom de cardinal de Retz. Ce fut un Prélat « des plus eminens en charité, humilité, douceur d'esprit, zelez a la gloire de Dieu et prudentz, » assure un de ses contemporains, prêtre de son diocèse (Pierre Berger, Process. remiss. Parisiensis, ad art. 24). Tous les historiens confirment ce témoignage. Comme chef du Conseil et premier ministre d'Etat, le Cardinal suivit Louis XIII dans sa campagne contre les huguenots du Midi, et il mourut devant Béziers au mois d'août 1622. (Voir Moreri, Hœfer, Ciaconius, etc.)
Année 1619 371
MDXIV
A LA MÈRE DE CHANTAL, A PARIS
Une journée laborieusement et fructueusement employée. — Proposition d'une maison pour les Filles de la Visitation.
Paris, 28 avril 1619 (1).
Ma très chère Mère,
Voicy le conte de ma journée. Ayant passé toute la matinée a Saint Germain et deux heures qu'au chemin qu'en chaire, et un'heure et demi avec des dames qui me sont venu voir après le sermon, j'ay treuvé le bon M. Berger (2) qui ira voir M. le grand Vicaire (3), pour luy annoncer et faire treuver bon le jour auquel vous commenceres a paroistre (4), estimant que ce compliment estoit nécessaire. Delà je suis allé chez Mme la Marquise
( 1 ) La cérémonie qui retint l'Evêque de Genève toute la matinée à l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés est très probablement la consécration de l'autel de saint Symphorien (voir ci-dessus, note ( 1 ), p. 345). La date du 28 avril est donc tout indiquée.
(2) Pierre Berger, né à Sedan, de Pierre Berger et de Marie Bouchart, était un calviniste converti, conseiller au Parlement, comme l'avait été son père. Il entra dans les Ordres en 1622, sur le conseil de François de Sales, pour rendre à Dieu « actions de grâces plus solennelles de » sa « conversion de l'heresie... a la foy catholique » (Process. remiss. Parisiensis, ad art. 42), et devint chanoine de l'Eglise de Paris. Ami et admirateur du saint Evêque de Genève, il fut tout dévoué à ses Filles, et son nom se retrouve plus d'une fois dans les lettres de la Mère de Chantai.
(3) Cousin de Pierre de Gondi, dont la mère se nommait Marie-Catherine de Pierrevive, Sylvius de Pierrevive, clerc du diocèse de Turin, entre au Chapitre de Notre-Dame de Paris le 22 septembre 1580. En 1582, il est prêtre; deux ans plus tard, prieur de Sorbonne et chanoine-chantre; en 1607, chancelier de Notre-Dame et de l'Université. L'Evêque, son parent, l'avait choisi dès 1590 pour son vicaire général ; il garda ce titre auprès de Henri et de Jean-François de Gondi. Très actif et entreprenant, c'est lui qui réellement gouvernait le diocèse. Il mourut le 19 mars 1627, dans sa soixante-dixième année, et fut inhumé à Notre-Dame, devant la chapelle Saint-Crespin. (D'après une Note de M. Levesque, bibliothécaire de Saint-Sulpice.)
(4) Ce jour même, les Sœurs commençaient à dire l'Office en public (voir la lettre précédente), et le Ier mai devait avoir lieu l'établissement solennel. (Cf. ci-dessus, note ( 1 ), p. 370.)
372 Lettres de saint François de Sales
de Verneùil, que j'ayme certes bien, car ell'est, a mon advis, bien franche (*). Or, elle m'a dit enfin quil failloit prendre la mayson qui est près de l'hostel de Guise (2) et qui est, ce dit elle, a madamoyselle de Creil (3); et qu'elle la nantira d'une rente qu'elle respondra de valoir 24 mille escus, dont par après vous luy tiendres conte a commodité, ce qu'elle veut donner detrait. Elle dit plus : que l'hostel du Cardinal de Guyse, qui est proche de cette mayson, nous sera encor vendu si nous voulons. Mays prenes garde, néanmoins, qu'on ne luy desrobe pas ses tapisseries.
Ne voyla pas une bonne négociation ? Or sus, Dieu soit au milieu de nostre cœur, ma très chère Mère.
Revu sur l'Autographe appartenant à Mme la marquise Pensa, à Turin.
( 1 ) La trop célèbre fille de François de Balzac, seigneur d'Entragues, et de Marie Touchet, Henriette, tenait de Henri IV son titre de marquise de Verneùil. Eloignée de la cour après 1605, forcée depuis 161 1 de vivre dans une retraite presque complète, Dieu lui laissa vingt-deux ans encore pour se préparer à la mort.
( 2 ) Cet hôtel, où sont installées aujourd'hui les Archives Nationales, appartenait à la famille du cardinal de Guise, Louis de Lorraine (1575-1621), alors archevêque de Reims, fils du duc de Guise assassiné aux Etats de Blois. Sa mère, Catherine de Clèves, vivait encore, et sans doute le Cardinal habitait auprès d'elle pendant ses séjours à Paris, d'où vient que le Saint désigne plus bas cet hôtel sous son nom.
(3) Au numéro 35 delà rue des Francs-Bourgeois, au 74 de la rue des Archives, se trouvent des immeubles signalés comme ayant appartenu, au xvne siècle, à des membres de la famille de Creil. Tout proche encore de l'hôtel de Guise, dans la rue des Vieilles-Haudriettes, Adrienne Gamin, veuve depuis 1609 de Jean de Creil, seigneur de Gournay, et mère de la présidente Amelot, possédait une maison. (Acte du 18 juillet 1633, conservé à la Bibl. Nat., Pièces originales, vol. 924, art. Creil, fol. 73.) C'est l'une de ces trois qu'on songeait à faire acheter en 1619 à la Mère de Chantai. Il était difficile, en effet, à la petite Communauté de rester plus longtemps dans sa demeure provisoire, située, dit l'Histoire de la Fondation, « entre deux tripots, ayant jour et nuit le tintamarre des joueurs. » Mais la négociation n'aboutit pas. Les Sœurs de la Visitation louèrent une maison au faubourg Saint-Michel et s'y transportèrent le 2 juillet. Deux ans après, elles s'établirent dans la rue du Petit Musc, et enfin, tout à côté, dans les dépendances de l'hôtel Zamet, rue Saint-Antoine.
Année 1619 373
MDXV
A LA MÊME Annonce d'une visite, et d'un visiteur qu'il faut traiter avec prudence.
Paris, 29 ou 30 avril 1 6 1 9 (1).
Ma très chère Mère,
Je m'en vay a vous tout présentement, mays M. Berger (2) y arrivera peut estre encor plus tost que moy. Tesmoignes luy beaucoup d'obligation, et si d'aventure il parloit de la charge des Pcenitentes (3), ne le rebuttes pas, ains dites simplement que pour maintenant vous
( 1 ) Ce billet a dû suivre de très près celui du 28 avril et précéder rétablissement solennel des Filles de la Visitation, Ier mai.
(2) Pierre Berger (voir ci-dessus, note (2), p. 371).
(3 ) La Maison des Filles de la Madeleine ou Madelonnettes avait été fondée au mois d'août 1618 par MM. de Montry et du Fresnes. La marquise de Maign^lay mérita aussi le titre de fondatrice par l'intérêt et les dons généreux qu'elle prodigua à cette œuvre. Quand il s'agit de l'établissement de la Visitation à Paris, plusieurs personnes pensèrent qu'au lieu de faire un nouveau couvent, il fallait confier aux Filles de Sainte-Marie la conduite des Repenties ; l'Evêque, Henri de Gondi, entra dans ces vues. Avec sa prudence ordinaire, François de Sales ne repoussa pas brusquement la proposition. « Un jour que l'on avoit prié ce Bienheureux d'aller donner l'habit a trois de ces filles, » raconte Y Histoire de la Fondation de la Visitation, « l'on luy demanda si l'on accorderoit pas a Monseigneur le Cardinal de Reth que les Sœurs de Saincte Marie viendroient, au lieu de s'establir, establir les Pénitentes. Ce Bienheureux fust tardif a respondre, et mestant la main sur ses yeux, se tint un peu en silence ; après quoy il dit : « Il n'est pas temps de faire cette besougne, le fruict n'est pas meur. » Et adjousta en une autre occasion : <« Laissé venir le temps, cette maison de Saincte Magdelaine reheusira plus avantageusement que l'on ne sçauroit pencer. » En rappelant cette « autre occasion, » l'annaliste veut-elle parler du sermon fait par le Saint aux Pénitentes le 22 juillet? — En 162g, le « fruict » était « meur. » Du consentement de la Mère de Chantai, le icr Monastère de Paris envoyait quatre Sœurs sous la direction de la Mère Anne- Marie Bolain, gouverner la Madeleine, située alors sur la paroisse de Saint- Nicolas-des-Champs. Par leurs soins, l'ordre et la ferveur régnèrent dans la Maison, des Constitutions furent dressées, et le Pape Urbain VIII, par Bulle du 15 décembre 1631, érige et institue ce Monastère sous la Règle de Saint- Augustin et le titre de Sainte-Madeleine. Les Religieuses de la Visitation en gardèrent la direction jusqu'en 1671. (Archives Nationales, S 4740, et Hist. de la Fondation du jer Monastère de la Visitation de Paris, par la Mère de Chaugy.)
n'aves point de personnes capables de cela, et que si Dieu en envoyé a l'advenir, ce sera aux Supérieurs d'en disposer selon que Dieu les inspirera ; car en ce pais il faut grandement estre en respect.
Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation d'Annecy.
MDXVI
a la mère de chastel supérieure de la visitation de grenoble
(fragment inédit) La présidente Le Blanc parmi les Anges.
Paris, commencement de mai 1619 (1).
Vous n'aves donq plus parmi vous, ma très chère Fille, Mme la Présidente Le Blanc ; or, je croy qu'elle est parmi les Anges. En vérité, c'estoit une rare femme ; Grenoble perd en elle un rare exemple de vertu (2).
Revu sur le texte inséré dans l'Histoire manuscrite de la Fondation de la Visitation de Grenoble.
( 1) A la date du 5 mai 1619, la Mère de Chantai s'afflige avec la Mère Favre sur la mort de la présidente Le Blanc de Mions. (Lettres, vol. I, p. 319.) Le présent message de l'Evêque de Genève à la Mère de Chastel ne serait-il pas parti de Paris en même temps que le courrier pour Lyon ? Au moins n'en dutil pas être très éloigné.
(2) Cette vertueuse dame, fidèle jusqu'au bout à son amitié pour les Filles de Sainte-Marie, leur envoya des présents lors de sa dernière maladie, « mandant à la Supérieure : Voilà encore pour notre Saint-Sacrement. » Depuis sa conversion, l'Eucharistie était en effet sa grande dévotion, et « presque toutes les paroisses aux environs de Grenoble ont ressenti les effets de sa charité et de son soin. » Elle sollicita la faveur de revêtir avant sa mort l'habit de la Visitation, ce qu'on lui accorda ; mais sa famille ne voulut point accéder à son désir d'être inhumée dans la sépulture des Sœurs. (Hist. de la Fondation de la Visitation de Grenoble.)
MDXVII
A LA MÈRE DE CHANTAL, A PARIS En quête d'un carrosse.
Paris, mai 1619 ( ï ).
J'envoyeray prier M. des Hayes (2) de prester son carrosse et de vous aller prendre ; s'il se treuve prest, je m'asseure qu'il le fera. Si moins, il faudra, comme tous-jours, avoir patience. Je pense toutefois que si on prioit Mœe de Royssieux (5), peut estre vous envoyeroit elle bien le sien, ou madame la Contesse de Joigni U); et je m'advise que celuy de Mme de Royssieux n'est pas a elle, mais a son beaufrere (*>).
Nostre Seigneur soit au milieu de vostre cœur.
Revu sur l'Autographe qui se conservait chez les PP. Missionnaires de Saint-François-de-Sales d'Annecy.
( 1 ) Il est fort probable que le carrosse cherché devait conduire la Mère de Chantai visiter des logis pour sa Communauté. (Cf. ci-dessus, note (3), p. 572.) Déjà le 28 avril, il était question d'un transfert, et le 20 mai on était encore à la recherche d'une maison convenable (cf. Lettres de la Sainte, vol. I, p. 323); aussi ce billet paraît-il bien placé dans le courant de mai.
(2) Antoine des Hayes (voir tome XII, note ( 1 ), p. 251).
(3) Voir ci-dessus, note (4), p. 364.
(4) Plus connue encore sous le nom de Mme de Gondi, Françoise-Marguerite de Silly, fille d'Antoine de Silly, comte de la Rochepot, et de Marie de Launay, avait épousé vers 1600, Philippe-Emmanuel de Gondi, comte de Joigny. On sait ce que fut pour la famille du général des Galères celui qu'on appelait alors « M. Vincent ». La comtesse, à l'âme aussi délicate et timide que belle et profonde, trouvait dans sa direction lumière, appui, consolation. Depuis un an, elle avait obtenu son retour de Châtillon-les-Dombes, tout à propos pour qu'il pût connaître « M. de Genève » et contracter avec lui une indissoluble amitié. Plus d'une fois les deux Saints durent se rencontrer sous le toit de la comtesse de Joigny. Cette admirable femme avait été l'initiatrice de l'œuvre des missions, et son zèle d'apôtre rivalisait avec celui de Vincent de Paul dans toutes les oeuvres de charité spirituelle et corporelle. Elle en fut la victime; à quarante-deux ans, épuisée par ses courses perpétuelles auprès des pauvres, par ses veilles au chevet des mourants, elle succombait à Paris le 22 juin 1625. Philippe-Emmanuel de Gondi ne put se consoler de cette perte, et peu après, il entrait à l'Oratoire. (Voir Chantelauze, St Vincent de Paul et les Gondi, et Bougaud, Hist. de St Vincent de Paul, tome I, liv. I, chap. iv-vii.)
(5) Si « Mme de Royssieux » est Antoinette de Grossaine, son beau-frère serait Jean de Barillon, fils dAntoine de Barillon, seigneur de Mancy. Veuf de Claude Dannès en 1597, il avait épousé en secondes noces Judith de Mesmcs, sœur de Jacques, seigneur de Roissy. (D'après une Noie de M. Lemoine.)
376 Lettres de saint François de Sales
MDXVIII