‹ Œuvres (volume 5)Chapitre 69 sur 91 · A MADAME ANGÉLIQUE ARNAULD, ABBESSE DE PORT-ROYAL A MAUBUISSON · texte numérisé non relu

A MADAME ANGÉLIQUE ARNAULD, ABBESSE DE PORT-ROYAL A MAUBUISSON

Les pensées de François de Sales sur la confiance qu'on lui témoigne. — Pourquoi il est bon de prendre avis de diverses personnes. — Réponse à la crainte de suivre ses inclinations tout en obéissant. — Promesse d'une visite ou d'une lettre.

Paris, 25 mai 1619.

Madame,

Non, je vous supplie, ne soyes jamais en crainte de m'importuner par vos lettres ; car je vous dis en vraye vérité qu'elles me donneront tous-jours une très grande consolation, tandis que Dieu me fera la grâce d'avoir le cœur en sa dilection, ou du moins désireux de la posséder. Or cela soit dit pour une bonne fois.

Il est vray, sans doute, ma très chère Seur, que si je ne fusse pas venu en cette ville, malaysement eussies-vous peu communiquer vos affaires spirituelles avec moy ; mais puisqu'il a pieu a la Providence céleste que j'y sois, il n'y a nul inconvénient que vous employés cette occasion, si vous penses qu'il soit a propos. Et ne croyés nullement que j'aye cette cogitation que vous recherchies l'excellence du personnage, car, bien que cette sorte de pensée est grandement convenable a ma misère, si est ce qu'en telles rencontres elle ne me vient pas ; ains au contraire, il n'y a peut estre rien qui soit plus capable de m'acheminer a l'humilité, admirant que tant de serviteurs et servantes de Nostre Seigneur ayent une si grande confiance en un esprit si imparfait comme est le mien. Et je prens un grand courage sur cela de devenir tel qu'on m'estime, et espère que Dieu me donnant la sainte amitié de ses enfans, me donnera la sienne tressainte, selon sa miséricorde, après qu'il m'aura fait faire une pénitence convenable a mon mal. Mais j'ay quasi tort de vous dire tout ceci.

C'est donq ce mesch'ant esprit qui, a jamais privé d'amour sacré, voudroit empescher que nous jouissions des

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fruitz de celuy que le Saint Esprit veut estre prattiqué entre nous, affin que, par les réciproques communications saintes, nous ayons moyen de croistre en sa céleste volonté.

Il est malaysé, ma très chère Seur, de treuver des espritz universelz qui puissent esgalement bien discerner en toutes matières : aussi n'est il pas requis d'en avoir de telz pour estre bien conduit, et n'y a point de mal, ce me semble, de recueillir de plusieurs fleurs le miel qu'on ne peut pas treuver sur une seule. Ouy ; mais, ce me dites vous, ce pendant je vay dextrement favorisant mes inclinations et humeurs. Ma chère Seur, je ne voy pas qu'il y ayt grand danger en cela, puisque vous ne voules pas suivre vos inclinations qu'elles ne soyent appreuvees ; et quoy que vous cherchies des juges favorables, si est ce toutefois que, les prenant bons, sages et doctes, vous ne sçauries mal faire de suivre leurs opinions, bien que désirées par vous, pourveu qu'au reste vous proposies naifvement vos affaires et les difficultés que vous aves. Il suffit, ma très chère Seur, de se sousmettre aux advis, et n'est pas ni nécessaire ni expédient de les désirer contraires a nos inclinations, ains seulement de les vouloir conformes a la loy et doctrine céleste. Pour moy, je pense que nous ne devons pas appeller les amertumes en nos cœurs comme fit Nostre Seigneur, car nous ne les pouvons pas gouverner comme luy ; il suffit que nous les souffrions patiemment. C'est pourquoy il n'est pas requis que nous marchions tous-jours contre nos inclinations, quand elles ne sont pas mauvaises et qu'ayant esté examinées elles ont esté treuvees bonnes.

Il n'y a pas grand mal d'ouyr les personnes et les affaires du monde quand c'est pour y mettre du bien, et ne faut pas estre pointilleuse en l'examen qu'on en fait; car c'est chose moralement impossible de demeurer beaucoup au fin point de la modération. Mays, ma très chère Seur, je ne voudrois pas que vous manquassiés a l'orayson, au moins de demi heure, sinon que ce fust pour des occasions violentes, ou quand l'infirmité corporelle vous tient.

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Au reste, je feray Tune des deux choses ; car, ou je vous escriray avant mon départ plus au long, ou je vous iray voir au jour que j'ay marqué a ce bon et aymable porteur (0. Et croyes, je vous supplie, que rien ne m'empeschera d'avoir ce dernier [contentement] que l'impossibilité, et prendray tout le loysir que vous desires ; tant il est vray que je désire infiniment le vostre, et que Dieu m'a donné une très singulière affection pour vostre cœur, que sa divine Majesté veuille combler de bénédictions. Alhors donq nous parlerons a souhait de vostre conduitte et de tout ce qu'il vous plaira me proposer, sans que je m'excuse de rien, sinon quand je n'auray pas la lumière requise pour vous respondre. J'auray une grande satisfaction de revoir Mme vostre chère seur quand il luy plaira (2).

Demeurés donq toute en Dieu, ma très chère Fille, et en luy je seray a jamais, sans reserve et de toute mon ame,

Vostre très humble frère et invariable serviteur,

Françs, E. de Genève.

Le 25 may.

Je salue infiniment Mlle vostre petite seur et la supplie de prier Dieu pour moy (3).

(1) Le départ du Saint ayant été différé jusqu'au mois de septembre, il put retourner plusieurs fois à Maubuisson et y faire même des séjours assez prolongés. (Voir ci-après, note (i), p. 399.)

(2) Mme Le Maistre, Catherine Arnauld, qui sera destinataire.

(3) Ce post-scriptum, donné par Migne, tome VI, col. 1028, renferme, semble-t-il, une erreur. « Madamoyselle vostre petite seur » ne pourrait désigner que Madeleine Arnauld, alors âgée de huit à neuf ans. Cette enfant était-elle allée passer quelques jours à Maubuisson ? c'est possible ; mais sa sœur Marie- Claire, professe de Port-Royal depuis 1616, y était certainement, coopérant, sous la direction de son aînée, à la réforme de l'abbaye. Le Saint n'aurait pas manqué de la saluer dans cette lettre ; donc, ou il s'agit d'elle ici, ou la phrase a été modifiée dans le texte.

Nous retrouverous plus tard Marie-Claire Arnauld ; quant à Madeleine, caressée par l'Evêque de Genève à Andilly, en septembre 1619, elle l'entendit prédire sa vocation religieuse. En effet, quatre ans après, la jeune fille entrait à Port-Royal où elle vécut effacée par suite de ses infirmités.

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