‹ Œuvres (volume 5)Chapitre 71 sur 91 · A MADAME ANGÉLIQUE ARNAULD, ABBESSE DE PORT-ROYAL A MAUBUISSON · texte numérisé non relu

A MADAME ANGÉLIQUE ARNAULD, ABBESSE DE PORT-ROYAL A MAUBUISSON

Les noms de « plus grande force pour tesmoigner la dilection. » — Un sentiment que le Saint veut conserver soigneusement. — Desseins de Dieu sur l'Abbesse de Port- Royal. — Le livre de D. Sens et la manière de le comprendre. — Remarque pleine de sagesse et de délicatesse de l'Evêque de Genève au sujet de la doctrine du Général des Feuillants. — Ne pas trop se charger d'austérités.

Paris, vers 15-20 juin (1) 1619.

Il n'y aura donq plus en moy de Monsieur pour vous, ni en vous de Madame pour moy ; les anciens, cordiaux et charitables noms de Père et de Fille sont plus chrestiens, plus doux, et de plus grande force pour tesmoigner la dilection sacrée que Nostre Seigneur a voulu estre entre nous. Et je dis ainsy hardiment, que Dieu a voulu estre entre nous, parce que je le sens puissamment, et ne croy pas que ce sentiment puisse venir d'ailleurs, lit de plus, je connois qu'il m'est proffitable et qu'il m'encourage a mieux faire : c'est pourquoy je le conserveray soigneusement. De vous dire que vous en faciès de

(1 ) En comparant les textes on se persuade que cette lettre doit être placée entre celle du 25 mai et celle du 25 juin, à la même destinataire, et, sans doute, après la visite de l'Evêque de Genève à Maubuisson, le n juin.

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mesme, je ne le feray pas ; car s'il plait a Dieu, il vous l'inspirera, et je ne puis douter qu'il ne le face.

Or sus donq, ma très chère Fille, c'est la vérité que je suis meshuy en si grande incertitude du tems de mon départ (0 que je n'ose plus me promettre la consolation de vous revoir de mes yeux mortelz ; mays si j'en ay le loysir, je le feray très affectionnement, et si je croy que vostre cœur bienaymé en doive recevoir quelque notable utilité, je feray tout ce que je pourray pour cela.

Cependant, ma très chère Fille, souvenes vous souvent de ce que je vous ay dit : Dieu a jette les yeux sur vous pour se servir de vous en choses de conséquence et vous tirer a une excellente sorte de vie. Portés donq respect a son eslection et suives fidèlement son intention. Animes continuellement vostre courage d'humilité, et vostre humilité, c'est a dire vostre misère et le désir d'estre humble, animes les de confiance en Dieu, en sorte que vostre courage soit humble et vostre humilité courageuse.

Parsemés toutes les pièces de vostre conversation, tant intérieure qu'extérieure, de sincérité, douceur et allégresse, suivant l'advis de l'Apostre* : Res-j ouïsses vous *Philip.,ult.,4,5. tous-jours en Nostre Seigneur ; je vous dis de rechef, res-jouisses vous. Que vostre modestie soit conneuë de tous les hommes. Et s'il est possible, soyes esgale en humeur, et que toutes vos actions se ressentent de la resolution que vous aves faite d'aymer constamment l'amour de Dieu.

Ce bon porteur, que j'ayme cordialement parce qu'il est tout vostre, vous porte le livre du P. Dom Sens, General des Feùillans, ou il y a une grande et profonde doctrine spirituelle, pleine de maximes très importantes (2). S'il vous sembloit qu'il vous portast hors de la

(1) Voir ci-dessus, note (3), p. 364.

( 2 ) Le livre de D. Sens de Sainte-Catherine (voir tome XVII, note ( 1 ), p. 39) dont il est ici question, doit être celui qui parut en 1619, à Paris, chez Jean Henqueville : Les Exercices spirituels distribués en vingt Méditations. A la xme Méditation de la Ire Partie, De la Confession, l'auteur dit que ceux-là se trompent qui croient « n'avoir rien fait... dont ils se doivent confesser,... attendu qu'il n'y a homme sur terre, pour si juste qu'il soit, qui passe les jours et les heures sans tomber véniellement. » (Cf. l'alinéa qui suit.)

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sainte allégresse que je vous conseille si fort, croyes que ce n'est pas sa prétention, ains seulement de rendre sérieuse et grave cette joye, comme aussi faut il qu'elle soit. Et quand je dis grave, je ne dis pas morne, ni affectée, ni sombre, ni desdaigneuse, ni altiere, mais je veux dire sainte et charitable.

Le bon Père a une opinion, fondée en sa vertu et humilité, qu'on ne puisse pas passer un jour sans péché véniel, dont on se puisse accuser en confession. Mais l'expérience en ceci m'a fait voir le contraire, car j'ay veu plusieurs âmes bien examinées ne dire rien que je peusse remarquer estre péché ; et entre autres, l'heureuse servante de Dieu, madamoyselle Acarie(0. Je ne dis pas que peut estre il ne se passast quelques coulpes vénielles ; mais je dis qu'elle ne les pouvoit remarquer en son examen, ni moy reconnoistre en sa confession, et que partant j 'a vois rayson de luy faire repeter l'accusation de quelque coulpe ancienne.

Vous ne dires point ceci a personne, s'il vous plait, ma très chère Fille ; car je révère si hautement ce bon Père et tout ce qu'il dit, que je ne voudrois pas qu'il sceust qu'en ceci mesme je me retirasse de luy. Outre que je ne sçai pas comme il aura touché cet article, ne l'ayant pas leu en son livre, que je n'ay point veu encor, ains seulement le luy ayant ouy dire; et je parle avostre cœur confidemment.

Ne vous charges pas de trop de veilles ni d'austérités (et croyés moy, ma très chère Fille, car j'entens bien ce que je dis en ceci), mais ailes au Port Royal de la vie religieuse par le chemin royal de la dilection de Dieu et du prochain, de l'humilité et de la debonnaireté.

vSi jamais vous m'escrives des nouvelles de vostre cœur, vous n'aves point besoin de vous signer, ni de marquer le lieu d'où vous m'escrives, ni de parler de vous, ains seulement de la fille que je vous ay recommandée. Je ne sçay pourquoy je vous escris si largement ; c'est mon cœur qui ne se lasse pas de parler au vostre, mais il faut

(i) Voir tome VI, Entretien XV, p. 284, et Appendice I, p. 434.

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que je finisse pour entrer au bain, puisque je suis entre les mains du médecin (0.

Dieu soit a jamais au milieu de vostre cœur, ma très chère Fille, et je suis de tout le mien invariablement,

Vostre Père et serviteur,

Franç% E. de Genève.

( 1 ) L'Evêque de Genève payait l'abus que son zèle faisait de ses forces ; le 9 juillet, la Mère de Chantai écrivait : « Hélas ! ce bon et très cher Père se trouve tout mal. » (Lettres, vol. I, p. 328.) Ce fut l'occasion pour les grands et le peuple, de témoigner de leur estime et vénération pour le Serviteur de Dieu. L'inquiétude générale ne fut heureusement pas de longue durée ; le 22 juillet, la Sainte pouvait assurer que « Monseigneur se » portait « bien ». (Ibid., p. 530.)

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Une dame d'honneur de la princesse de Piémont retenue à Paris.

Paris, 19 juin 1 61 9.

Monseigneur,

La bonne madame de Saint George (2) fait elle mesme par lettre ses excuses a Vostre Altesse, dequoy elle ne s'est

( 1 ) Le contenu de la lettre prouve qu'elle s'adresse non pas au duc de Savoie, comme les éditeurs précédents l'ont supposé, mais à son fils Victor- Amédée. (Cf. note ( 1 ) de la page suivante.)

(2) Jeanne de Harlay, baronne de Montglat, fille de Robert de Harlay et de Françoise de Longuejoue, avait épousé, le 13 octobre 1599, Hardouin de Clermont, seigneur de Saint-Georges. Elle fut successivement dame d'honneur de Christine et de Henriette de France, et, après le mariage de ces deux princesses, gouvernante d'Anne-Marie d'Orléans, duchesse de Montpensier. Ayant rejoint la princesse de Piémont à Tours, elle l'accompagna à Turin, où naquit son fils François de Paule, en 1620. Vraie dame de cour comme sa mère, Mmc de Saint-Georges était moins portée à la dévotion que sa cousine germaine, Mme de Bréauté (voir tome XVI, note (3), p. 246); aussi François de Sales s'appliqua-t-il soigneusement à faire le contrepoids de ses inclinations mondaines. Elle-même l'avoue dans sa déposition (Process. remiss. Parisiensis, ad. art. 26) : c< Voyant que je m'enfonçois trop avant

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peu mettre en chemin pour suivre Madame (*); mays elle n'a pas l'asseurance de nommer la cause de son retardement, par ce qu'elle est extraordinaire pour elle qui, n'ayant peu devenir grosse en tant d'années de son mariage, a rencontré ce contentement en celle ci, comme plus heureuse pour la bénédiction des noces. Et d'autant qu'elle m'a prié de l'escrire a Vostre Altesse, je Tay fait, Monseigneur ; suppliant encor pour moy vostre bonté de se resouvenir que je ne suis plus icy, il y a quelques moys, que pour y attendre les commandemens qu'elle me fera au retour de M. Carron (2), puisqu'elle me Ta ordonné, et qu'en tout je veux vivre, De Vostre Altesse,

Monseigneur,

Le très humble, très obéissant et très fidèle orateur et serviteur,

Françs, e. de Genève.

Paris 19 juin 1619.

aux pensemens de ceste vie, et que je plongeois mon cœur dans le monde plus qu'il n'estoit de besoing, il m'exhortoit de me desprendre de toutes ces pretensions et de n'avoir de l'ambition que pour le divin amour. » Jeanne de Harlay mourut dix ans après son mari, le 28 février 1643. (Cf. Moreri, 1740, tomes III, IV.)

(1) Christine de France allait à Tours où son mari, le prince de Piémont, avait accompagné le Roi au mois de mai. (Cf. ci-dessus, note (2), p. 383.) Le 5 juin, il était revenu dans la capitale pour préparer le départ de la princesse, et le 15 il se trouvait à Angoulême, ainsi que son frère, le prince Thomas, pour négocier, auprès de la Reine mère, sa réconciliation avec Louis XIII.

(2) Jean Carron, secrétaire du prince Victor-Amédée. (Voir ci-dessus, note ( 1 ), p. 268.)

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