AU DUC ROGER DE BELLEGARDE
Instante requête au destinataire pour l'heureuse conclusion d'un procès entre les chanoines de Saint-Pierre de Genève et les habitants de Seyssel.
Paris, 21 juin 1619.
Je n'ay garde, certes, Monsieur mon très cher Filz, de donner la liberté a mon cœur d'entretenir le vostre, maintenant qu'il est tout environné des affaires de la cour (0. La seule nécessité de mon Eglise me dispense de ce respect, pour vous supplier, comme je fay très humblement, de vouloir retirer la connoissance du différent qui est entre maditte Eglise et les sieurs habitans de Sessel (2) par devant vous, au tems et au lieu qu'il vous plaira de marquer. Non que nous voulions vous donner l'importunité d'assister a la meslee des allégations qui se feront de part et d'autre, mais seulement nous souhaiterions que l'affaire se passast en lieu ou vous puissies, en un mot de vostre authorité, déterminer ce qui sera jugé convenable par ceux a qui il vous plaira de donner le soin de voir le droit et le juste ; autrement, Monsieur mon Filz, il ny a nul moyen de finir cette conteste, laquelle toutefois est de conséquence pour le repos des âmes des uns et des autres.
Playse vous donq, je vous en supplie de rechef très humblement, de nous faire a tous cette grâce, et d'advertir les uns et les autres de vostre volonté, afïin que, ce pendant, le procès cesse, et qu'ilz se praeparent a venir, icy
( 1 ) François de Sales fait allusion à la réconciliation de Marie de Médicis avec son fils, qui se traitait alors et tenait en éveil tous les gouverneurs des provinces. D'un côté, la Reine mère avait essavé de les gagner à sa cause après sa fuite de Blois; d'autre part, des levées d'armes furent ordonnées par le Roi au cas où le duc d'Epernon et les partisans de la Reine exciteraient une révolte.
(2) Voir ci-dessus, note (2), p. 283.
394 Lettres de saint François de Sales
ou a Digeon, au tems de vostre commodité. Et bien que je nomme ces deux lieux, ce n'est pas pour prsevenir vostre volonté, ains seulement pour tesmoigner qu'y ayant en l'un et en l'autre des gens dignes de créance, il sera peut estre plus a propos d'y faire venir des parties qui ont besoin d'estre rangées par l'advis de juges de qualité, et sur tout par vostre commandement.
Je suis encor icy pour quelques jours, attendant ce qu'il plaira a Monseigneur le Prince de Piémont de m'ordonner sur mon retour (0, lequel, si je fay selon mon souhait, se fera du costé ou vous serés, pour avoir encor le bien et le contentement de vous revoir et recevoir lhonneur de vos commandemens. Et tandis, je prie Dieu, Monsieur mon très cher Filz, qu'il vous comble de toute parfaite prospérité avec tout ce qui vous est plus cher, et suis invariablement, d'un cœur paternellement passionné,
Vostre très humble et très obéissant serviteur,
Françs, E. de Genève.
XXI juin 1619, a Paris.
A Monsieur Monsieur de Bellegarde, Marquis de Seurre, etc. (2)
Revu sur l'Autographe conservé à l'Hospice du Grand-Saint-Bernard.
(1) Voir ci-dessus, note (3), p. 364, et ci-après, p. 411.
(2) L'adresse manque à l'Autographe; mais elle est donnée, sans doute incomplètement, dans l'attestation latine d'authenticité, datée du n août
Année 1619 395
MDXXVII
A LA MÈRE DE CHANTAL, A PARIS
Un sentiment de l'âme du Saint au lieu d'un bouquet du désert. — Deux regards qui rendent bienheureux. — Comment faire la grille du chœur. — La première profession à la Visitation deParis.
Paris, 25 juin 1619 (r).
Ma très chère Mère,
Je voudrois bien, certes, avoir quelque beau bouquet du désert de nostre glorieux saint Jean pour le présenter a vostre chère ame; mais la mienne, plus stérile que le désert, n'a sceuy en treuver aujourdhuy, bien qu'en vérité ell'ayt eu ce matin et ayt encor présentement un certain petit, insensible sentiment de ne vouloir plus vivre selon la nature, mais, tant qu'il se pourra, selon la foy, l'espérance et la charité chrestienne, a l'imitation de cet homme angelique que nous voyons, dans ce profond désert, ne regarder que Dieu et soymesme. O que bienheureux est l'esprit de celuy qui ne void que ces deux objetz, dont l'un le ravit a la dilection souveraine, et l'autre le ravale a l'abjection extrême ! car, que pouvoit dire ce grand hermite, en un lieu ou il n'avoit que Dieu et luy, sinon : « Qui estes
VOUS, Seigneur, et qui suis-je * ? » • Spéculum vitse S.
(2) Quant a vostre treille, je pense qu'il la faut, pour J^- circa me~ le présent, faire de boys, tandis que vous estes a louage, et qu'il y faut faire une porte, sans que toute la treille s'ouvre O) ; car, quant a la Profession, le P o nt l fie al reveu
( 1 ) Le quantième est indiqué par les souhaits de fête à la Mère de Chantai, et l'année par la profession de Sœur Marie-Anastase.
(2) Dans l'édition princeps, ce qui suit est remplacé par un fragment sur saint Jean-Baptiste que nous avons donné au tome XVI, p. 35. Hérissant et ceux qui l'ont suivi maintiennent l'interpolation et ajoutent le passage autographe supprimé en 1626.
(3) 11 s'agit de la petite fenêtre « haute d'un pied et demi, et large d'un grand pied, pour donner le voile aux Religieuses, et au besoin la Communion, » que marque le Coustumier et Directoire .. . de la Visitation Saincte Marie, art. xxxvn, Des grilles du chœur et meubles de l'église.
396 Lettres de saint François de Sai es
et imprimé par ordre du Pape, fait sortir les filles pour venir faire le vœu (O; et quant a parer l'autel, on verra si on pourra continuer a faire (2)
Je n'y voy nul inconvénient ; mais il faut subir l'esprit des autres.
Vrayement, si on veut faire professer ma chère Seur Anastase le jour de la Visitation, je seray bien ayse d'estre l'officiant, et on pourra supplier un de ces seigneurs pour un autre jour ou pour le Dimanche dans l'octave (3)
Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Poitiers.
(1) L'édition du Pontifical romain à laquelle saint François de Sales fait allusion est sans doute celle qui, revue et corrigée par ordre de Sa Sainteté Clément VIII, fut publiée en 1596, avec la Constitution apostolique du 10 février : Ex quo in Ecclesia. Voir, dans ce Pontifical, le formulaire De Benedictione et Consecratione Virginum.
( 2 ) Le bas de l'Autographe a été coupé; la suite du texte est écrite dans la marge.
( 3 ) Ce fut seulement le 9 juillet que la Sœur Marie-Anastase Pavillon, novice venue de Moulins à la fondation de Paris, prononça ses vœux; six prétendantes prirent en même temps l'habit. Le saint Evêque présida la cérémonie et prêcha. Quant à la nouvelle professe, après avoir supporté généreusement les peines des débuts dans la capitale, elle retrouva les mêmes difficultés et les mêmes mérites à la fondation de Meaux ( 1630), et à celle du Mans (1634) dont elle fut la première Supérieure. Rappelée à Paris, Sœur Marie-Anastase se dévoua à la Maison de la Madeleine où elle exerça six ans la charge de Directrice (voir ci-dessus, note (3), p. 373), puis revint à son monastère de profession et y mourut le 24 octobre 1654. (Voir sa notice dans Y Année Sainte de la Visitation, tome X, p. 658.)
Année 1619 397
MDXXV1II
A UNE DAME
Pourquoi on ne peut pas recevoir Mme du Tertre à la Visitation de Paris. Réserve et prudence du saint Evêque.
Paris, juin 1619 ( 1).
Madame,
J'ay promis a madame Goulay de vous tenir advertie de ce que j'aurois fait en son affaire, et je tiens parole. Je n'ay encor rien sceu apprendre distinctement de la resolution prise par messieurs du Conseil de Monseigneur le Cardinal de Retz (2). Je croy néanmoins que je la sçauray ce soir, ayant supplié M. de Pierrevive, son Vicaire gênerai (5), de m'en esclaircir.
Mays pourtant, les Seurs de la Visitation disent qu'elles se sont apperceuës que ledit Conseil ne treuve nullement convenable qu'elles reçoivent cette bonne dame (4), parce que leur Monastère est tout composé de Novices, et si récent en cette ville que la réputation en est délicate, comme regardé curieusement en ce commencement, et
( 1 ) L'affaire dont il s'agit dans cette lettre est évidemment celle de Mme du Tertre, née Gruet ou Le Gruet de Morville (voir ci-dessus, note (3), p. 386), et sans trop nous aventurer, nous pouvons supposer qu'en imprimant Goulay, Hérissant, coutumier du fait, a commis une erreur de lecture ; à moins que ce ne soit là le nom patronymique du seigneur du Tertre. Des découvertes ultérieures éclaireront peut-être ce point obscur.
Mais à qui l'Evêque de Genève donnait-il des nouvelles de « la resolution « prise par messieurs du Conseil? » Deux personnes peuvent être proposées : Mme d'Assy ou d'Acy, soit Jeanne Hennequin, femme d'Antoine Hennequin, seigneur d'Assy (cf. tome XII, note (1), p. 121), et Mme Chauvelin, sœur de Mme du Tertre. L'une et l'autre sont continuellement mêlées aux débats, aux discussions et aux décisions dans la triste histoire de la future Sœur Marie- Aimée de Morville. — Quant à la date, la marche des faits indique le mois de juin.
(2) Henri de Gondi, évêque de Paris (voir ci-dessus, note (2), p. 370).
(3) Sylvius de Pierrevive (voir ibid., note (3), p. 371).
(4) Mme du Tertre, en effet, ne fut pas reçue au Monastère de Paris, mais envoyée à celui de Moulins.
39& Lettres de saint François de Sales
regardé de beaucoup d'espritz fort tendres ; que, de plus, ledit Conseil a mis en considération que mondit seigneur le Cardinal avoit tous-jours declairé qu'il ne souffriroit jamais qu'on y entrast, sinon pour y vouloir demeurer tout a fait : qu'en suite de cela il fut conclu qu'on ne la recevroit point pour quelque tems ; mais que si elle estoit bien tendre et qu'elle voulust estre Religieuse a bon escient, on la pourroit recevoir, comme vous me dites vous [mesme, quand on] auroit bien espreuvé sa vocation, et qu'une des bonnes marques seroit qu'elle se contentast d'aller pour quelque tems en quelqu'un des monastères de France, pour ensuite revenir icy. Voyla en substance ce que j'en appris hier de la Mère Supérieure (0, laquelle me nomma son autheur, bien digne de foy (2) ; mais parce qu'il n'est pas du Conseil, je m'addressay hier a M. de Pierrevive, qui, je m'asseure, me donnera plus de clarté.
Cependant, Madame, vous jugeres que si la chose est telle, je ne dois rien dire sur ces Messieurs, estans les interprètes du Prélat ; et n'estant icy qu'en attente de mon départ, je dois en tout et par tout suivre leurs sentimens, outre que ce seul bruit donne tant d'appréhension a ces Seurs, que s'il est vray, je n'oserois leur persuader une réception de laquelle elles auroyent tant de degoust.
Vous mesnageres, s'il vous plait, cet advis, en attendant celuy que je vous donneray soudain que j'auray receu response de monsieur le grand Vicaire ; et tenes moy, je vous en supplie,
Madame, pour
Vostre bien humble, et très affectionné serviteur,
Franc5, E. de Genève.
( i ) La Mère de Chantai.
(2) Peut-être le P. Etienne Binet qui, on Ta vu, s'occupait de cette affaire. (Cf. ci-dessus, Lettre mdxxiii, p. 386, et ci-après, p. 413.)
Année 1619 399
MDXXIX