‹ Œuvres (volume 5)Chapitre 73 sur 91 · A MAUBUISSON · texte numérisé non relu

A MAUBUISSON

Une confession générale faite « a la desrobee. » — Promesse d'un revoir. — Le chemin d'une « excellente sorte de vie. » — Divin compagnon de route ; manière de le suivre. — Méditation du Saint sur la Communion.

Paris, 25 juin 1619.

Je ne vous escris pas, ma très chère Fille, car je n'en ay pas le loysir ce matin, un'ame pressée de retourner aux chams et venant faire sa confession générale a la desrobee m'ostant cette commodité. Je salue seulement vostre chère ame, a laquelle il ne se peut dire combien la mienne chetifve est affectionnée, ne cessant de luy désirer la perfection du divin amour. Et vrayement, je la reverray avant mon départ, s'il se peut (0, affin que la connoissant encor plus particulièrement, je puisse, si Dieu en dispose ainsy, la servir plus a son souhait es occurrences.

Dites cependant a cette fille bienaymee que je vous ay tant recommandée et que j'ay tant a cœur (2), que je persévère a luy dire que Dieu la veut tirer a une excellente sorte de vie ; dont elle doit bénir cett'infinie Bonté qui l'a regardée de son œil amiable. May s je luy dis aussi que le chemin par lequel elle doit suivre cette vocation n'est point extraordinaire; car, ma chère Fille, c'est une douce, paysible et forte humilité, et une très humble, forte et paysible douceur.

Dites luy, ma très chère Fille, qu'elle ne doit en sorte quelcomque penser si elle sera des âmes basses ou des hautes, ains qu'elle suive la voye que je luy ay marquée,

( 1 ) L'Evêque de Genève était de nouveau à Maubuisson le 17 juillet ; il y prêcha et reçut le voeu de chasteté de Mme Le Maistre, Catherine Arnauld. A la fin du mois d'août eut lieu sa dernière visite.

( 2 ) On se souvient que le Saint, pour ménager l'Abbesse, lui avait conseillé de lui parler d'elle-même sous cette dénomination. (Voir ci-dessus, p. 390.)

4oo Lettres de saint François de Sales

et qu'elle se repose en Dieu ; qu'elle marche devant iceluy en simplicité et humilité ; qu'elle ne regarde point ou elle va, mais avec qui elle va. Or, j'entens qu'elle va avec son Roy, son Espoux et son Dieu crucifié ; ou qu'ell'aille, elle sera bienheureuse. C'est aller avec l'Espoux crucifié que de s'abaisser, s'humilier, se mespriser soymesme jusques a la mort de toutes nos passions, et Philip., h, 8. je dis jusques a la mort de la croix *. Mais, ma chère Fille, notes que je réplique que cet abaissement, cett'humilité, ce mespris de soy mesme doit estre prattiqué doucement, paisiblement, constamment, et non seulement suavement, mais allègrement et joyeusement.

Dites luy qu'elle communie hardiment en paix, avec toute humilité, pour correspondre a cett' Espoux (sic), qui, pour s'unir a nous, s'est anéanti et suavement abaissé, jusques a se rendre nostre viande et pasture, de nous qui sommes la pasture et viande des vers. O ma Fille, qui se communie selon l'esprit de l'Espoux s'anéantit soymesme et dit a Nostre Seigneur : Masches moy, digères moy, anéantisses moy et convertisses moy en vous. Je ne treuve rien au monde dequoy nous ayons plus de possession et sur quoy nous ayons tant de domination que la viande que nous anéantissons pour nous conserver ; et Nostre Seigneur est venu jusques a cet excès d'amour, que de se rendre viande pour nous. Et nous, que ne devons nous pas faire affin quil nous possède, quil nous manie, quil nous masche, quil nous avale et ravale, qu'il face de nous a son gré ?

Si l'on murmure, sentes-le humblement et amoureusement ; les murmurations se convertiront en bénédictions. Du reste, je vous en parleray en présence.

Ne prenes point garde a bien bastir vos lettres pour me les envoyer, car je ne cherche point les beaux aedifices, ni le langage des Anges, ains les nids des colombes et le langage de la dilection.

Vives toute a Dieu, ma très chère Fille, et recommandes souvent a sa Bonté l'ame de celuy qui, d'un'afifection invariable, est tout dédié a la vostre.

Année 1619 401

Je pensois ne vous escrire que pour vous saluer, mais insensiblement je vous ay escrit.

Je salue la chère petite fille Seur Marie Angélique de Thouz et luy souhaite un'heureuse persévérance (0.

Mon frère vous salue très humblement (2), et moy, nos très chères Seurs (3).

Le 25, juin 161 9.

A Madame Madame l'Abbesse de Port Royal, m. f. (ma fille). A Maubuysson (4).

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Meaux.

(1 ) C'était la jeune fille que François de Sales avait confirmée le 5 avril, sur la demande de son père, René de Thou de Bonneuil (voir ci-dessus, note (2), p. 367), et qui, novice à Maubuisson, reçut le nom de Marie-Angélique de Saint-Paul. Elle sera destinataire.

(2) Il est probable que Jean-François de Sales avait accompagné son frère dans ses précédentes visites à Maubuisson; il y alla certainement le 17 juillet, et, avec l'avis du Saint, entreprit la conversion d'une Religieuse, Mme de la Serre, dont les manières mondaines l'avaient frappé. Le zélé M. de Boisy obtint des promesses, mais peu de résultats.

(3) Les Religieuses de Maubuisson.

(4) Cette antique abbaye, de l'Ordre de Cîteaux comme celle de Port- Royal, devait sa fondation à Blanche de Castille qui l'appela Sainte-Marie la Royale (1241). Le nom de Maubuisson lui vint de la terre dite Malodunum, achetée peu après par la pieuse fondatrice. Blanche voulut avoir sa sépulture dans l'abbaye; saint Louis et plusieurs de ses successeurs l'enrichirent de dons et de privilèges. Foyer de ferveur pendant longtemps, Maubuisson avait, de même que tant d'autres Monastères, passé par la période du relâchement, suivie d'une décadence rapide, et était finalement tombé aux mains d'Angélique d'Estrées, la sœur de Gabrielle. La scandaleuse conduite de cette indigne Abbesse, vingt-cinq ans impunie, reçut enfin son châtiment. Par ordre du Roi, Mme d'Estrées, qui avait refusé formellement de comparaître devant l'Abbé de Cîteaux, fut emmenée de force et séquestrée aux Pénitentes de Paris, le 3 février 1618. Quelques jours après, Angélique Arnauld venait, sur l'ordre de son Supérieur, essayer de relever l'abbaye de sa ruine morale. Elle réussit au prix de grandes difficultés, nous le verrons plus tard. (Cf. Gallia Christiana, etc.)

Lettres VIII 26

MDXXX

AU DUC DE SAVOIE, CHARLES-EMMANUEL Ier (0

« Quatre lignes pour gage. »

Paris, 28 juin 1619.

Monseigneur,

Bien que je n'aye aucun autre sujet d'escrire a Vostre Altesse, si est ce que ayant prié ce gentilhomme, mon ami, et qui est grandement affectionné a la Mayson de Vostre Altesse, de luy faire la révérence de ma part, je luy donne ces quatre lignes pour gage, et en toute humilité je demeure,

De Vostre Altesse, Monseigneur,

Très humble, très obéissant et très fidèle orateur et serviteur,

Franç% E. de Genève, xxvili juin 161 9, a Paris.

Revu sur l'Autographe conservé à Turin, Archives de l'Etat.

(1) Point d'adresse sur l'Autographe. Nous maintenons celle que donnent Datta, Vives et Migne, tout en émettant la pensée que le prince de Piémont pourrait bien être le destinataire. En effet, l'Evèque, écrivant au duc de Savoie, n'aurait-il pas fait mention de son fils et de sa nouvelle belle-fille ? La question serait peut-être plus facilement résolue s'il était possible de trouver la trace du gentilhomme porteur du billet.

Année 1619 403

MDXXXI

A UN GENTILHOMME l1)

La clarté de. l'Ecriture, et l'obscurité de l'esprit humain. — Contradictions des luthériens et des calvinistes dans l'explication de certains passages. — L'Eglise, gardienne et interprète infaillible de la Parole de Dieu.

Paris, 2 juillet 1619.

Monsieur,

Il est fort vray que l'Escriture sacrée contient avec beaucoup de clarté la doctrine requise pour vostre salut, et ne pensay jamais le contraire. Il est encor vray que c'est une très bonne méthode d'interpréter l'Escriture sacrée de conférer les passages d'icelle les uns avec les autres, et réduire le tout a l'analogie de la foy ; et cela aussi l'ay-je tous-jours dit *. Mais toutefois, je ne laisse * Cf. Les Controverpas de croire fort asseurement et de dire constamment Edit!),°Part. II°ch! que, nonobstant cette admirable et amiable clarté de nl» art- lm l'Escriture es choses nécessaires a salut, l'esprit humain ne treuve pas tous-jours le vray sens d'icelle, ains peut errer, et d'efFect erre très souvent en l'intelligence des passages les plus clairs et les plus nécessaires a l'establissement de la foy : tesmoins les erreurs luthériennes et les livres calvinistes, qui, sous la conduitte des pères de la prétendue reformation, demeurent en une contention irréconciliable sur l'intelligence des paroles de l'institution de l'Eucharistie ; et se vantant l'un et l'autre parti d'avoir soigneusement et fidèlement examiné le sens de ces paroles par le rapport de la conférence des autres passages de l'Escriture, et le tout adjusté a l'analogie de la foy, demeurent néanmoins contraires en l'intelligence des paroles de si grande importance.

L'Escriture est donq claire es paroles ; mays l'esprit de l'homme est obscur, et, comme une chouette, ne peut

(1) Hérétique nouvellement converti, ou hérétique à convertir, ce gentilhomme demeure inconnu.

404 Lettres de saint François de Sales

voir cette clarté. La méthode susmentionnée est très bonne, mais l'esprit humain n'en sçait pas user. C'est l'Esprit de Dieu, Monsieur, qui nous a donné l'Escriture, et c'est le mesme Esprit qui en donne le vray sens, et ne

• I Tim., m, i<j. le donne qu'a son Eglise, colomne et appuy de vérité *;

Eglise par le ministère de laquelle ce divin Esprit garde et maintient sa vérité, c'est a dire le vray sens de sa Parole; et Eglise qui seule a l'infallible assistance de

• Joan., xiv, i7. Y Esprit de vérité *, pour bien, deuëment et infallible-

* Cf. LesControver- ment treuver la vérité en la Parole de Dieu *. Si que, qui

s<fi-,ubi supra, art. 11, , , , . , , , , , . „ ,,

et tom. xiv, p. 191. cherche la vente de cette céleste Parole hors de 1 Eglise qui en est la gardienne, ne la treuvera jamais ; et qui la veut sçavoir autrement que par son ministère, en lieu de la vérité, il espousera la vanité ; et en lieu de la certaine clarté de la Parole sacrée, il suivra les illusions de

* il Cor., xi, 14. ce faux ange, qui se transfigure en ange de lumière *.

Ainsy firent jadis tous les hérétiques, qui tous ont eu prétexte de mieux entendre l'Escriture et de vouloir reformer l'Eglise, cherchans en vain la vérité hors du sein de l'Espouse a laquelle l'Espoux céleste l'avoit confiée, comme a une fidèle dépositaire et gardienne, qui la distribueroit aux chers enfans du lict nuptial qui est et sera a jamais sans macule.

C'est donq cela que je vous dis en substance, Monsieur, qui n'est ni de loin ni de près contraire a la doctrine des saintz Pères allégués par monsieur de Mornay ( l ) au livre qu'il vous pleut m'envoyer hier au soir, et que je vous renvoyé ce matin (2), avec remerciement et protestation que je desireray continuellement de pouvoir, par quelqu'heureuse occasion, tesmoigner,

Monsieur, que je suis

Vostre serviteur très humble en Nostre Seigneur,

Franc3, E. de Genève.

Le 2 julliet 16 19.

( 1 ) Philippe de Mornay, seigneur du Plessis-Marly (voir tome XV, note ( 3 ), p. 128).

(2) Il semblerait, d'après le contexte, que le livre du « Pape des huguenots » fût son Traité de l'Eglise ; mais Ton ne peut rien affirmer.

Année 1619 405

MDXXXII

AU PRINCE DE PIÉMONT, VICTOR-AMÉDÉE Remerciements et soumission. — Le duc et la duchesse de Nemours.

Paris, 4 juillet 1619.

Monseigneur,

Je remercie très humblement Vostre Altesse du soin qu'il luy a pieu de prendre de m'advertir du retour de monsieur Carron (0, et attendray cependant les commandemens qu'elle me fera pour les affaires qui regardent Monsieur le Duc de Nemours (2), qu'on m'asseure devoir revenir icy samedi avec Madame sa femme, que l'on dit estre grosse (3).

Dieu, par sa bonté, prospérera parfaitement Vostre Altesse, Monseigneur, sil luy plait exaucer les vœux de Vostre très humble et très obéissant orateur et très fidèle serviteur,

Françs, E. de Genève.

A Paris, le 4 julliet 1619.

Monseigneur, j'ay veu madame de Saint George (4) de la part de Vostre Altesse, a qui elle bayse très humblement les mains et luy fait la révérence, avec action de grâces de la souvenance qu'ell' a eu d'elle.

Revu sur l'Autographe conservé à Turin, Archives de l'Etat.

( 1 ) Jean Carron (cf. ci-dessus, Lettre mdxxv, p. 392).

(2) Une lettre du saint Evêque. en date du 29 juillet (voir ci-après, p. 410), nous apprend que ces affaires avaient rapport à un « retardement » de payement. En effet, l'un des principaux griefs du grand vassal contre son suzerain, avait été en 1616, les lourds impôts levés sur le Genevois et le Faucigny, à l'occasion des guerres. Il est probable qu'après la paix signée, le duc de Nemours réclama des dédommagements, et aussi les sommes qui lui avaient été promises.

(3) L'enfant qu'attendait Anne de Lorraine naquit avant le départ de l'Evêque de Genève, et fut baptisé par lui. sous le nom de François-Paul, dans la chapelle de l'hôtel de Nemours. Le petit prince de Genevois ne vécut que jusqu'en 1627.

(4) Jeanne de Harlay, dame de Saint-Georges (voir ci-dessus, Lettre mdxxv, et note (2), p. 391).

406 Lettres de saint François de Sales

MDXXXIII

A LA MERE DE CHANTAL, A PARIS

Une protectrice pour la Visitation. — Préparatifs d'une cérémonie de profession.

Paris, vers le 8 juillet 1619 (1).

Ma très chère Mère,

Il est meshuy tems que je vous rende comte de ces deux ou troys jours.

Hier vous sceustes que Mmc la Marquise de Verneùil (-) estoit allée aux chams. Aujourdhuy j'ay veu Mme la Comtesse de Soyssons, [qui a receu avec accueil la supplication que je luy ay faite de recevoir la petite Congrégation en sa protection, et m'a dit qu'on s'addressat a elle en toutes occurrences (3).

Ce matin j'ay eu un'emotion de ventre qui m'a retenu au logis. Je meurs d'envie de vous aller voir et entretenir, et nos chères Seurs. Il faut prœparer tout ce qui sera requis pour la profession (4), et pour cela j'iray demain a quelque heure concerter avec vous. Et ayant pensé a ce que vous me dites des habitz et de la demande qui s'en fait, j'incline qu'on la retranche ; mays nous verrons (5).

(1) Le 9 juillet 1619, François de Sales présida la cérémonie de profession dont il parle dans ces lignes; notre date approximative est donc justifiée.

(2) Voir ci-dessus, note (1), p. 372.

(3) Anne, comtesse'jde Montafia en Piémont, était la veuve de Charles de Bourbon, comte de Soissons et de Dreux (voir tome XII, note (2), p. n), qu'elle avait épousé en 1601. Née en 1577, de Louis de Montafia et de Jeanne de Coè'me (voir note (3), ibid.), elle mourut en 1644, et fut inhumée auprès de son mari, à la Chartreuse de Gaillon. Sa fille, Marie, épousa en 1624 le prince Thomas de Savoie-Carignan. La comtesse de Soissons fut beaucoup mêlée à la politique, et à ce point de vue est jugée diversement; mais sa vertu et sa piété lui méritèrent des louanges universelles. (Voir Hilarion de Coste, Reynes, Princesses et Dames illustres, 1647, tome I.)

(4) Delà Sœur Marie-Anastase Pavillon (voir ci-dessus, Lettre mdxxvii, et note (3), p. 396).

( s) Ceci est probablement une allusion à ce que prescrivait le premier formulaire de Toblation des Sœurs : « Le prestre. .. luy monstrant ses anciens

Année 1619 407

J'ây veu vostre papier, ma très chère Mère, et j'en parleray quand vous voudres a vostre cœur, que Dieu par sa bonté veuille combler de félicité comme le mien propre.

Je donne le bon soir a ma fille (0, et a toutes nos Seurs, et aux pauvres malades (2).

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation du Mans.

« habitz qui seront sur une escabelle du costé gauche de l'autel, et puys le « voyle de la Congrégation, qui sera sur une autre escabelle du costé droict « de l'autel, il continuera son propos, disant : — Car, ma chère Seur, voyla « vos habitz du monde, et voyla le voyle de Religion : l'un et l'autre vous « est proposé, affin qu'a celuy que vous voudres, vous puissies estendre vostre « main pour le choysir. » (D'après un fragment autographe conservé à la Visitation de Caen, et une copie de l'époque appartenant aux Filles de la Croix de Guingamp.) Le Fondateur écrivit ensuite : « Il n'est pas besoin de mettre en « veùe les habitz du monde. » Et d'après cette note, le cérémonial fut légèrement modifié sur ce point.

(1) Sans doute Mme des Gouffiers.

(2) Aux nombreuses disettes et souffrances des commencements de la Visitation de Paris, se joignit sans tarder l'épreuve de la maladie. Le 5 mai, la Mère de Chantai écrivait déjà : « Nous avons deux ou trois malades. » (Lettres, vol. I, p. 320.) Sa meilleure coopératrice, la Sœur Anne-Catherine de Beaumont, fut la plus sérieusement atteinte, et la Fondatrice elle-même dut payer son tribut à la fièvre.

MDXXXIV

AU DUC DE SAVOIE, CHARLES-EMMANUEL Ier

Témoignage en faveur du collatéral de Quoex. — Quelle correction permettent l'équité et la clémence pour des fautes sans malice. — Espérance en la bonté du prince.

Paris, 1 1 juillet 1619.

Monseigneur,

Ayant sceu la peine en laquelle se treuve le sieur collatéral de Quoëx, détenu es prisons de Chamberi pour la somme d'environ mille ducatons, esquelz il a esté condamné par quelques uns des seigneurs sénateurs et maistres des Comptes a ce députés spécialement ; asseuré que

408 Lettres de saint François de Sales

je suis d'ailleurs, qu'en tout ce dont il a esté chargé il n'a commis aucune faute malitieuse, ni manqué en chose quelcomque a la très humble sujettion qu'il doit a Vostre Altesse, en laquelle et luy et tous les siens ont tous-jours vescu très fidèlement ; et de plus, estant fidèle tesmoin qu'en l'occasion qui se présenta en Genevoys, il y a quatre ans, et luy et son frère rendirent force bons et laborieux tesmoignages de leur zèle au service de Vostre Altesse ( l ), je ne puis m'empescher de la supplier très humblement et, si elle me permet, de la conjurer par sa propre bonté de tendre sa main secourable a cet homme de bien et d'honneur, pour le retirer de la ruine en laquelle son malheur, et non aucun forfait, le va précipiter (2).

Il n'y a au monde personne si sage ni si juste auquel on ne treuve quelque chose a censurer, si a toute rigueur et curieusement on espluchepar le menu la suite des actions de plusieurs années ; mays, Monseigneur, quand les fautes sont sans malice, sans dol, sans mauvaise intention et de nulle conséquence, la clémence des grans Princes, ni mesme l'équité, ne permet pas a leur justice d'user d'autre correction que de celle d'une reprehension et d'un advertissement. Et sur tout, Monseigneur, la debonaireté et grandeur de courage de Vostre Altesse n'a jamais manqué de support pour les bons; qui me fait espérer que celuy ci en treuvera encor abondamment, et que ma très humble supplication sera receuë aggreablement, comme conforme a la magnanimité que chacun admire en Vostre

(i) Lors de la révolte de Henri de Nemours contre Charles-Emmanuel, en 1616, ce fut le collatéral Claude de Quoex qui empêcha le capitaine de la Grange de surprendre Annecy (voir le tome précédent, note (a), p. 266), et contribua de tout son pouvoir à maintenir la ville dans la fidélité au duc de Savoie. Un autre fils de Jean de Quoex et de Jeanne de Léaval, celui que M. de Sainte-Catherine appelle « nostre frère le capitaine » (Lettre du 22 janvier 1602), Jean-Baptiste, avait largement payé de sa personne en cette même occasion. Resté boiteux à la suite d'une blessure reçue à la guerre en 1593, il n'en exerçait pas moins vaillamment le métier des armes, et ce fut sans doute en récompense qu'il obtint, le 6 septembre 1616, des patentes de sergent-major d'Annecy. En 1635, Jean-Baptiste de Quoex devint contrôleur général des guerres en second. Il avait épousé Nicolarde Coppier, sans savoir qu'elle lui était alliée au quatrième degré. La revalidation de leur mariage se fit en Cour de Rome au mois de mars 1601. (R. E.)

(2) Voir ci-dessus, note (2), p. 376.

Année 1619 409

Altesse, a laquelle souhaitant incessamment toute sainte prospérité,

Monseigneur, je suis invariablement,

Très humble, très obéissant et très fidèle orateur et serviteur,

Françs, E. de Genève.

Paris, 11 julliet 1619.

Revu sur une ancienne copie conservée à Turin. Biblioteca civica.

MDXXXV

A LA MÈRE DE CHANTAL, A PARIS

Le Saint, malade, traité par une « archimedecine. » — Confessions avant de « s'en aller aux chams. »

Paris, vers le 22 juillet (1) 1619.

Ma très chère Mère,

Il est vray que je suis revenu tout gay, a mon advis. Les cinq premiers jours de mon séjour a [Maubuisson (2)]

( 1 ) En confrontant les différentes lettres de la période juin-septembre 1619, on est amené à croire que les historiens se sont mépris en reculant jusqu'à la fin d'août le plus long séjour de l'Evêque de Genève à Maubuisson. Sa vraie place est, très probablement, vers le milieu de juillet; ce billet, écrit au retour, serait donc du 22 au plus tard. (Cf. ci-dessus, note ( 1 ), p. 391.)

(2) Hérissant et les éditeurs suivants impriment Manies. Or le Saint n'est pas allé dans cette ville, trop distante, au reste, de Port-Royal pour justifier les détails donnés ici. Ne peut-on pas supposer que l'Autographe endommagé ne laissait plus lire que la première syllabe Maub. . ., et que de là est venue l'erreur ?

La Mère Angélique Arnauld, parlant de cette visite de François de Sales à Maubuisson : « Il y demeura une fois neuf jours malade, » dit-elle, « et ne laissa neantmoings jamais de servir les âmes. Et voyant que le grand autel n'estoit point consacré, il me dit : Il ne faut pas sortir de ceste maison sans y rendre quelque petit service ; voulez-vous pas bien que je consacre l'autel ?... et accomplit cette longue cérémonie tout malade, avec une incroyable dévotion... Apres, il fit un admirable sermon d'une heure et demie, nous expliquant toutes les cérémonies de la consécration. » (Process. remiss. Parisiensis, ad art. 25.) Ce fait ne peut avoir eu lieu le 25 août, comme le marquent plusieurs auteurs; le jour de saint Louis, l'Evêque de Genève était à Paris, célébrant cette fête à la Maison professe des Pères Jésuites.

L'Abbesse profita de la présence prolongée de son Père spirituel pour faire sous sa direction les exercices d'une retraite.

je fus travaillé de foiblesse et d'inquiétude ; la femme de Port Royal, qui est une archimedecine, me traitta tout a fait comme il le failloit, avec de l'eau de rhubarbe que je meslay avec mon vin, qui me purgea et me restreignit insensiblement. Despuis, je me porte bien, non pas pour aller faire encor de grans effortz, mais pour me renforcer de jour en jour.

Si je puis, je vous iray voir cet après disner, non toutefois pour vous entretenir, mays c'est après avoir confessé des dames qui n'attendent que cela pour s'en aller aux chams; et je ne voy pas que passé cela je me treuve fort occupé que pour aller dire mes adieux tout bellement.

Bon jour, ma chère Mère ; Nostre Seigneur soit au milieu de nostre cœur. Amen.

Franc5, E. de Genève.

MDXXXVI

La détresse du duc de Nemours. — François de Sales appuie sa cause. Désir de l'Evêque de retourner en son diocèse.

Paris, 29 juillet 1619.

Monseigneur,

La lettre que Vostre Altesse a escrit a Monsieur le Duc de Nemours a esté receue par luy trois jours avant que la copie m'ayt esté remise en main, de sorte que des-ja il m'avoit parlé sur le sujet d'icelle, non sans se douloir du retardement pour l'article qui regarde son payement, deu par le sieur Bonfilz (2) des il y a long tems, a ce qu'il dit, et par le manquement duquel toute sa mayson et ses affaires sont extrêmement incommodés (5); dont il ne peut espérer le remède que de la

( 1 ) La corrélation de cette lettre avec celles du 19 juin et du 4 juillet permet de croire qu'elle s'adresse au même destinataire.

( 2 ) Horace Bonfils, trésorier général du Genevois. (Voir le tome précédent,

(3) Voir ci-dessus, Lettre mdxxxii, p. 405.

Année 1619 411

promesse qu'il a pieu a Vostre Altesse de luy faire, d'avoir du soin et de la bienveuillance pour luy qui, a la vérité, n'est pas sans beaucoup d'inquiétude parmi la nécessité en laquelle il se treuvé (sic) , ayant si peu de revenuz de deçà, ou ses terres sont presque toutes engagées, et ne jouissant de celuy qu'il [a] en Savoye, qui est son fond principal. Je me suis essayé de le soulager de parole et d'accroistre la confiance qu'il a en Vostre Altesse, selon le commandement delaquelle j'arresteray ou partiray ainsy qu'il luy plaira, ne doutant point qu'elle ne face toute la considération requise du devoir que j'ay de retourner en ma résidence, soudain qu'elle jugera que mon retardement de deçà ne pourra plus estre utile a son service.

Et tandis, priant Dieu pour la prospérité de Vostre Altesse, Monseigneur, je suis,

Vostre très humble, très obéissant et très fidèle orateur et serviteur,

Franc5, E. de Genève.

A Paris, le 29 julliet 1619.

Revu sur l'Autographe conservé à Turin, Archives de l'Etat.

MDXXXVII

Une jeune veuve qui désire la vocation religieuse. — Pourquoi le saint Fondateur a choisi le monastère de Moulins pour sa retraite. — De quelle tyrannie délivrer cette âme, quel joug lui imposer.

Paris, vers la fin de juillet (1) 1619. Ma très chère Fille, Vous recevres cette lettre, Dieu aydant, par les mains

( 1 ) La date donnée par Hérissant (tome IV, p. 37) : Vers le 8 août, nous semble trop tardive. En effet, la Mère de Chantai écrit le 9 juillet 1619 à la Mère de Bréchard au sujet de la même personne : « Vous aurez cette bonne demoiselle dans quinze jours. » (Lettres, vol. I, p. 327.)

412 Lettres de saint François de Sales

de madamoyselle du [Tertre (0], grandement bien apparentée en cette ville, laquelle estant demeurée vefve despuis peu et s'estant résolue a ne plus rentrer dans les liens du mariage, a creu de ne pouvoir mieux conserver sa resolution que dans Testât religieux, auquel néanmoins ne sentant pas pour encor une si forte affection qu'elle souhaiteroit pour pouvoir d'abord s'y engager, elle a nonobstant un désir si grand de s'y voir arrestee, qu'elle veut rechercher cette grâce de Dieu es lieux ou elle espère qu'elle luy sera plus facilement accordée. Et pour cela elle a choysi entre toutes les Congrégations celle de la Visitation, ou elle prétend qu'estant retirée, Dieu l'inspirera plus fortement qu'ailleurs, et que la cordiale douceur et charité dont on y fait profession servira de moyen a la divine Providence pour cet effect. A cette occasion donq, ma très chère Fille, nostre bonne Mère et moy vous l'envoyons, et avons fait cette eslection pour elle comme la plus convenable, dont elle mesme vous dira franchement toutes les autres raysons. Mais je vous diray celle ci, que vous ne croiries pas si aysementde sa bouche : c'est que nous desirons grandement qu'elle soit conduitte a la vraye connoissance et prattique de la vie dévote. Et parce que jusques a présent elle a esté maistresse de soy mesme, et que, pour la bien et utilement mettre au vray chemin de la vie spirituelle, il faut doucement et amoureusement et prudemment la délivrer de cette ancienne et tyrannique sujettion, pour luy imposer le gratieux joug et la douce maistrise que le Saint Esprit veut avoir sur son ame, nous avons pris cette confiance en vostre charité, que vous prendries volontier ce soin et sçauries employer les moyens convenables. Je la voy toute franche, toute désireuse de reposer en la grâce de Dieu, toute désireuse de se laisser gouverner a quelque main amie et lasse de se gouverner soy mesme. En somme, j'ayme en elle certaine marque de bonté, qui me fait espérer qu'un jour elle sera bonne servante de Dieu. Elle ne demandera point d'exception, ni pour la

( i ) Voir ci-dessus, note ( 3 ), p. 386, et Lettre mdxxvih, p. 397.

Année 1619 413

rigueur de la clausure, ni pour toute la bienséance qu'on doit observer en vostre Mayson, a parler aux estrangers, donner ou recevoir des lettres, ni pour toutes telles occasions qui sont requises d'estre soigneusement gardées.

En fin, je vous dis trop de choses, a vous qui m'entendes si bien, ma très chère Fille. Je la recommande, en un mot, a vostre douceur et prudence, a vostre zèle et condescendance, a vostre vigilance et gratieuse conduitte.

Monsieur de N. (0 m'a envoyé une requeste pour estre présentée au Roy de vostre part. Je ne l'ay sceu faire jusques a présent ; mais si je puis, penses si je le feray de tout mon cœur, tout tel que je suis, qui ne suis ni bon demandeur ni bon défendeur. Je vous escris a moytié malade, avec tant de distractions que je ne sçai si vous m'entendres bien ; nostre Mère suppléera par la sienne.

Dieu soit a jamais au milieu de vostre cœur, de vostre petit troupeau et de toute cette Congrégation.

Je suis en luy,

Vostre très humble frère, oncle et serviteur, Françs, E. de Genève.

Encor faut il que je vous die, que la retraitte de cette damoyselle en la Congrégation a esté appreuvee par tout le Conseil de Monseigneur le Cardinal (2), luy absent, et notamment par le R. P. B[inet] (*), bien qu'elle ayt declairé qu'elle n'avoit que le désir d'estre inspirée a demeurer en Testât religieux ; et si la Mayson d'icy n'eust esté toute en noviciat, incommodée de logis et embarrassée de tant de visites, nous l'eussions retenue très volontier.

(1) Vraisemblablement M. de Palierne, grand bienfaiteur et vrai père de la Communauté de Moulins.

(2) Henri de Gondi, cardinal de Retz, évêque de Paris. (Voir ci-dessus, Lettre mdxxviii, p. 397.)

(3) Voir ibid., p. 398, et Lettre mdxxiii, p. 386.

414 Lettres de saint François de Sales

MDXXXVIII

a la mère de chantal, a paris

Obligeante intervention de M. de Neufchèzes dans une affaire. — Le saint Evêque, malade, est obligé de contremander plusieurs sermons.

Paris, 31 juillet 1619.

Les lettres sont de M. de Neufcheze, vostre neveu bienaymé ( ' ), qui me fit la faveur de se charger d'une requeste que j'avois addressee au Clergé pour M. Boucard(2), et a obtenu cent escus de pension annuelle. Reste que je m'essaye de gaigner ceux qui doivent les délivrer.

Ce matin, a quatre heures, le flux de ventre m'a repris, et m'a mené huit ou neuf fois jusqu'à disné. Il semble que cela soit un peu accoysé maintenant ; c'est pourquoy j'ay envoyé a ces bonnes dames leur dire que sur les deux heures je pourray avoir l'honneur de leur visite ; et si monsieur de Meneville 0) venoit sur les quatre heures, j'en serois bien ayse.

Cependant il faut avoir patience de demeurer sans vous voir pour ce jourd'huy, et de demeurer sans rien faire ; car j'ay contremandé par tout ou j'avois promis de prèscher, et, ce qui m'a bien fasché, j'ay contremandé le Père Recteur du Noviciat des Jésuites (4), qui a les Quarante Heures et les octaves du bienheureux Ignace, duquel j'avois désir de parler. Mays il faut demeurer en

(1) Jacques de Neufchèzes, fils cadet de Marguerite Frémyot et de Jean- Jacques de Neufchèzes. (Voir tome XIV, note (2), p. 170.)

(2) Claude Boucard, l'apostat relaps converti définitivement à Grenoble pendant le Carême prêché par l'Evêque de Genève en 1617. (Voir tomes XIV, note (2), p. 37, et XVII, note ( 1 ), p. 344.)

( 3 ) Il est permis d'émettre un doute sur l'intégrité du nom imprimé par Hérissant, et de se demander s'il faudrait lire Morville. Quoi qu'il en soit, la seigneurie de Maineville appartenait à la seconde branche de la maison de Roncherolles; mais nous ignorons quel membre de cette famille en portait le titre en 1619.

(4) Le Noviciat de la Compagnie de Jésus à Paris avait été fondé en 1608, uni d'abord à la Maison professe de Saint-Louis; mais deux ans plus tard, il s'établissait au faubourg Saint-Germain, dans l'hôtel de Mézières, acheté par M. du Tillet et Mme de Sainte-Beuve. — Le Recteur de cette Maison était, depuis 1618, le P. Antoine Gaudier, homme de grande valeur, qui avait déjà donné, dans différents postes, en Belgique, en Lorraine et à La Flèche, des

Année 1619 415

paix en tout nostre cœur, et unis en la tressainte volonté de Nostre Seigneur.

Bon soir, ma très chère Mère. J'ay grand désir de vous entretenir et apprendre de vous les pensées de vostre bon Seigneur de Lion (O.La bonne Mère de Port Royal ( 2 ) me prie de la recommander de rechef a vos prières : je le fay de. tout mon cœur.

Dieu soit a jamais vostre vie, ma très chère Mère, Amen ; et de toute vostre petite trouppe. Amen.

Franc5, E. de Genève.

Le 31 julliet 16 19.

preuves de sa compétence en matière de philosophie et de théologie, et de son aptitude spéciale pour la direction des âmes. Originaire de Château- Thierry, il était alors âgé de quarante-sept ans, en comptait vingt-six de profession et vingt de prêtrise. Les fruits de son zèle comme maître des novices et des Pères de la troisième probation furent très abondants, bien que sa mauvaise santé mît des entraves à son activité ; elle obligea ses supérieurs à le décharger de tout emploi en 1621, et il mourut l'année suivante, le 14 avril, à Paris, laissant le souvenir édifiant de son grand don d'oraison et de son tendre amour pour la sainte Humanité de Notre-Seigneur. (D'après des Notes du R. P. Ha/tier, archiviste général de la Compagnie.)

( 1 ) M.sr de Marquemont (voir le tome précédent, note ( 1 ), p. 16).

( 2 ) La Mère Angélique Arnauld.

MDXXXIX

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