A MADAME DE VILLESAVIN
Un même trésor pour tous les cœurs des enfants de Dieu. — Ne pas se lasser ni lasser les autres par la longueur des exercices spirituels. — Conduite à tenir dans les conversations. — Chasser la tristesse. — Envoi d'une méthode pour s'unir à Notre-Seigneur.
Paris, juillet-août 1619 (1).
Ne croyes jamais, ma très chère Fille, que la distance des lieux puisse séparer les âmes que Dieu a unies par les
( 1 ) L'hypothèse très plausible de Mme de Villesavin comme destinataire, s'appuie non seulement sur le ton de la lettre, mais sur l'envoi de « la petite « méthode » pour « s'unir a Nostre Seigneur le matin et toute la journée. » Une lettre ultérieure du Saint nous apprend que cet envoi fut fait à Isabelle Blondeau, dame de Villesavin. — La date se déduit approximativement de l'espoir pour l'Evêque de Genève d'un prochain retour en Savoie.
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liens de sa dilection. Les enfans du siècle sont tous séparés les uns des autres parce qu'ilz ont les cœurs en divers lieux ; mais les enfans de Dieu ayant leur cœur ou est leur •Luc, xii, m. thresor *, et n'ayant tous qu'un mesme thresor qui est le mesme Dieu, ilz sont par conséquent tous-jours jointz et unis ensemble. Sur cela, il faut soulager nos espritz en la nécessité qui vous tient hors de cette ville ; ce qui m'en fera aussi bien tost partir pour retourner en ma charge. Nous nous reverrons bien souvent auprès de nostre saint Crucifix, si nous observons bien les paroles que nous nous en sommes donné ; aussi bien est ce la ou les entreveuës sont uniquement proffitables.
Cependant, ma très chère Fille, je commenceray a vous dire que vous deves fortifier par tous les moyens possibles vostre esprit contre ces vaines appréhensions qui ont accoustumé de l'agiter et tourmenter. Et pour cela, réglés premièrement vos exercices en telle sorte, que la longueur ne lasse point vostre ame et ne fasche point celles de ceux avec lesquelz Dieu vous fait vivre. Un demy quart d'heure, et moins encor, suffit pour la pre- * Vide lntrod. a la paration du matin * ; trois quartz d'heure ou une heure Chap. x.' ' pour la Messe, et, parmi le jour, quelques eslevations
d'esprit en Dieu, qui n'occupent point de tems, ains se font en un seul moment ; et l'examen de conscience le soir avant le repos, laissant a part les bénédictions et actions de grâces de table, qui sont ordinaires, et qui tiennent lieu de reunion de vostre cœur avec Dieu. En un mot, je voudrois que vous fussies toute Philothee, et que vous ne fussies rien plus que cela : c'est a dire, que vous fussies comme je marque au livre de Y Introduction, qui est fait pour vous et vos semblables.
Es conversations, ma très chère Fille, soyes en paix de tout ce qu'on y dit et qu'on y fait ; car s'il est bon, vous aves dequoy louer Dieu ; et s'il est mauvais, vous aves dequoy servir Dieu en destournant vostre cœur de cela, sans faire ni l'estonnee ni la fascheuse, puisque vous n'en pouves mais et n'aves pas asses de crédit pour divertir les mauvaises paroles de ceux qui les veulent dire, et qui en diront encor de pires si on fait semblant de les vouloir
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empescher ; car ainsy faysant, vous demeureres toute innocente parmi les sifflemens des serpens, et, comme une aymable fraise, vous ne contracteres aucun venin par le commerce des lano-ues vénéneuses *. * Cf. 7>. de l'Am.
. ° de Dieu, liv. XI,
Je ne puis penser comme vous pouves admettre ces chap. h. desmesurees tristesses dans vostre cœur, estant fille de Dieu, remise il y a long tems dans le sein de sa miséricorde et consacrée a son amour. Vous vous deves soulager vous mesme, mesprisant toutes ces suggestions tristes et melancholiques que l'ennemi nous fait avec le seul dessein de nous lasser et tracasser.
Prenes bien garde a bien prattiquer l'humble douceur que vous deves au cher mari (0 et a tout le monde, car c'est la vertu des vertus que Nostre Seigneur nous a tant recommandée *; et s'il vous arrive d'y contrevenir, ne "Matt., », 29. vous troubles point, ains, avec toute confiance, remettes vous sur pied pour marcher de rechef en paix et douceur comme auparavant.
Je vous envoyé une petite méthode de vous unir a Nostre Seigneur le matin et toute la journée (2).
Voyla, ma chère Fille, ce que, pour le présent, j'ay pensé vous devoir estre dit pour vostre consolation. Reste que je vous prie de ne point vous mettre a faire des cérémonies avec moy, qui n'ay ni le loysir ni la volonté d'en faire avec vous. Escrives moy quand il vous plaira en toute liberté, car je recevray tous-jours a contentement de sçavoir des nouvelles de vostre ame, que la mienne chérit parfaitement, comme en vérité, ma très chère Fille, je suis
Vostre plus humble serviteur en Nostre Seigneur,
Franc3, E. de Genève.
(1) Jean Phélipeaux, seigneur de Villesavin, comte de Buzançais, était fils de Louis Phélipeaux et de Radegonde Garraut. Il fut secrétaire des commandements de Marie de Médicis, conseiller d'Etat, maître des Comptes (19 juin 1621), etc. Son successeur en ce dernier office, Charles de Brussel, fut reçu le 30 mai 1656 (Archiv. Nat., P 2680, fol. 80); ce qui indiquerait à peu près la date de sa mort.
(2) Cet « Exercice » sera donné avec les Opuscules.
LETTNtS VIII
418 Lettres de saint François de Sales
MDXL
A LA MÈRE DE GHANTAL, A PARIS
Programme d'une journée.
Paris, [fin mai-août] 1619 (1).
Ma très chère Mère,
Je m'en vay a la réception de la Religieuse (2); de la, je vay disner avec M. vostre frère (3), chez M. d'Origni (4); de la, a l'assemblée qui se fait pour nos affaires, ou j'auray besoin d'une Règle, car on en parlera, et je n'en ay plus (5). Recommandes l'affaire a Nostre Seigneur, et m'envoyes donques encor une de ces Règles; et bon jour de tout mon cœur.
Revu sur une copie déclarée authentique, conservée à Turin, Archives de l'Etat.
( 1 ) C'est d'après la teneur même du billet et quelques indications tirées des lettres de la Mère de Chantai que nous donnons cette date approximative.
(2) Pendant son séjour à Paris, l'Evêque de Genève présida plusieurs cérémonies de prises d'habit et de professions religieuses; il n'est pas possible de déterminer de laquelle il s'agit ici.
(3) L'Archevêque de Bourges, André Frémyot. Venu à Paris après la Mère de Chantai, il quitta la capitale avant le 15 septembre 1619.
(4) Guillaume Bourgeois, seigneur d'Origny (voir tome XIV, note (4), p. 131).
(5) L'impression venait de se faire à Lyon, sous le regard vigilant de la Mère Marie-Jacqueline Favre ; elle paraissait sous ce titre : Règles de Sainct Augustin, et Constitutions pour les Sœurs Religieuses de la Visitation. A Lyon, par Jaques Roussin, m.dcxix. — Les approbations de Robert Berthelot, évèque de Damas, et de M. Ménard sont du 8 décembre 1618, et la permission d'imprimer du vicaire général, M. de Meschatin la Faye, est du 10.
APPENDICE
Les notes marginales indiquent la corrélation des pièces de l'Appendice avec le texte des Lettres de saint François de Sales.