QU'IL FAUT ESTRE FIDELE ES GRANDES ET PETITES OCCASIONS
Cap. iv, 9. L'Espoux sacré, au Cantique des Cantiques *, dit que
son Espouse luy a ravi le cœur par un de ses yeux et Vun de ses cheveux. Or, entre toutes les parties extérieures du cors humain, il n'y en a point de plus noble, soit pour l'artifice soit pour l'activité, que Y œil, ni point de plus vile que les cheveux; c'est pourquoy le divin Espoux veut faire entendre qu'il n'a pas seulement aggreable les grandes œuvres des personnes dévotes, mais aussi les moindres et plus basses ; et que pour le servir a son goust, il faut avoir grand soin de le bien servir aux choses grandes et hautes et aux choses petites et abjectes, puysque nous pouvons également, et par les unes et par les autres, luy desrober son cœur par amour.
Preparés-vous donq, Philothee, a souffrir beaucoup de grandes afflictions pour Nostre Seigneur, et mesme le martyre ; resoulvés-vous de luy donner tout ce qui vous est de plus pretieux, s'il luy plaisoit de le prendre : père, mère, frère, mari, femme, enfans, vos yeux mesme et vostre vie, car a tout cela vous deves apprester vostre cœur. Mais tandis que la divine Providence ne vous envoyé pas des afflictions si sensibles et si grandes, et qu'il ne requiert pas de vous vos yeux , donnes-luy pour le moins vos cheveux : je veux dire, supportes tout doucement les menues injures, ces petites incommodités, ces pertes de peu d'importance qui vous sont journalières ; car par le moyen de ces petites occasions, employées avec amour et dilection , vous gaigneres entièrement
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son cœur et le rendres tout vostre. Ces petites charités quotidiennes, ce mal de teste, ce mal de dens, cette defluxion, cette bigearrerie du mari ou de la femme, ce cassement d'un verre, ce mespris ou cette moue, cette perte de gans, d'une bague, d'un mouchoir, cette petite incommodité que l'on se fait d'aller coucher de bonne heure et de se lever matin pour prier, pour se communier, cette petite honte que l'on a de faire certaines actions de dévotion publiquement : bref, toutes ces petites souffrances estans prinses et embrassées avec amour contentent extrêmement la Bonté divine, laquelle pour un seul verre d'eau a promis la mer de toute félicité a ses fidèles * ; et parce que ces occasions se pre- * Matt., x, 42. sentent a tout moment , c'est un grand moyen pour assembler beaucoup de richesses spirituelles que de les bien employer.
Quand j'ay veu en la vie de sainte Catherine de Sienne tant de ravissemens et d'eslevations d'esprit, tant de paroles de sapience, et mesme des prédications faites par elle, je n'ay point douté qu'avec cet œil de contemplation elle n'eust ravi le cœur de son Espoux céleste ; mais j'ay esté également consolé quand je l'ay veuë en la cuisine de son père tourner humblement la broche, attiser le feu, apprester la viande, pétrir le pain et faire tous les plus bas offices de la mayson, avec un courage plein d'amour et de dilection envers son Dieu. Et n'estime pas moins la petite et basse méditation qu'elle faisoit parmi les offices vilz et abjectz, que les extases et ravissemens qu'elle eut si souvent, qui ne luy furent peut estre donnés qu'en recompense de cette humilité et abjection. Or sa méditation estoit telle : elle s'imaginoit qu'apprestant pour son père elle apprestoit pour Nostre Seigneur, comme une(a) sainte Marthe; que sa mère tenoit la place de Nostre Dame, et ses frères, le lieu des Apostres, s'excitant en cette sorte de servir en esprit toute la cour céleste, et s'employant a ces chetifz
( a ) unt — autre (A-B)
Introduction a la Vie Dévote
*B. Raym.de Cap.
ubi supra, p. 93.
Prov., xxxi, 19.
* Matt., xxv, 21.
* Coloss., m, 17.
* I Cor., x, 31.
services avec une grande suavité, parce qu'elle sçavoit la volonté de Dieu estre telle *. J'ay dit cet exemple, ma Philothee, afiin que vous sçachies combien il importe de bien dresser toutes nos actions, pour viles qu'elles soient, au service de sa divine Majesté.
Pour cela, je vous conseille tant que je puis d'imiter cette femme forte que le grand Salomon a tant louée, laquelle, comme il dit *, mettoit la main a choses fortes, généreuses et relevées, et néanmoins ne laissoit pas de filer et tourner le fuseau : Elle a mis la main a chose forte y et ses doigt\ ont prins le fuseau. Mettes la main a chose forte, vous exerçant a l'orayson et méditation, a l'usage des Sacremens, a donner de l'amour de Dieu aux âmes, a respandre de bonnes inspirations dedans les cœurs, et en fin a faire des œuvres grandes et d'importance selon vostre vacation ; mais n'oublies pas aussi vostre fuseau et vostre quenouille, c'est a dire, prattiqués ces petites et humbles vertus lesquelles comme fleurs croissent au pied de la Croix : le service des pauvres, la Visitation des malades, le soin de la famille, avec les œuvres qui dépendent d'iceluy, et l'utile diligence qui ne vous laissera point oysive ; et parmi toutes ces choses-la, entrejettés des pareilles considérations a celles que je viens de dire de sainte Catherine.
Les grandes occasions de servir Dieu se présentent rarement, mais les petites sont ordinaires : or, qui sera fidelle en peu de chose, dit le Sauveur mesme *, on l'establira sur beaucoup. Faites donq toutes choses au nom de Dieu* et toutes choses seront bien faittes. Soit que vous mangies, soit que vous beuvies *, soit que vous dormies, soit que vous vous recreiés, soit que vous tournies la broche, pourveu que vous sçachies bien mesnager vos affaires, vous proufiiterés beaucoup devant Dieu, faisant toutes ces choses (b) parce que Dieu veut que vous les faciès.
(b) faisant — toutes choses (C)
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