‹ ŒuvresChapitre 119 sur 272 · CHAPITRE XXXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVI

» qu'il faut avoir l'esprit juste et raysonnable

Nous ne sommes hommes que par la rayson, et c'est pourtant chose rare de treuver des hommes vrayement raysonnables, d'autant que l'amour propre nous détraque ordinairement de la rayson, nous conduisant insensiblement a mille sortes de petites , mais dangereuses injustices et iniquités qui, comme les petite renardeaux desquelz il est parlé aux Cantiques*, (b) démolissent * Cap. 11,15. les vignes ; car, d'autant qu'ilz(c) sont petitz on n'y prend pas garde, et(d) parce qu'ilz sont en quantité ilz ne laissent pas de beaucoup nuire. Ce que je m'en vay vous dire, sont-ce pas iniquités et desraysons ?

Nous accusons pour peu le prochain , et nous nous excusons en beaucoup ; nous voulons vendre fort cher, et acheter a bon marché ; nous voulons que l'on face justice en la mayson d'autruy, et chez nous, miséricorde et connivence ; nous voulons que l'on prenne en bonne part nos parolles , et sommes chatouilleux et douilletz a celles d'autruy. Nous voudrions que le prochain nous laschast son bien en le payant, n'est-il pas

(a) [Dans le Ms., aussi bien que dans VEdition Princeps , le chapitre Des Désirs précède celui-ci. L'un et l'autre ont été omis dans la seconde édition et rétablis dans la troisième. Cf. la remarque (a), p. 226.]

(b) qui — sont comme les petit\ renardeaux desquelz il est parlé au Cantique des Cantiques, qui (Ms.)

(c) les vignes ; — parce qu'ilz (Ms.) — car, parce qu'ilz (B-C)

(d) mais (Ms.)

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plus juste qu'il le garde en nous laissant nostre argent? nous luy sçavons mauvais gré dequoy il ne nous veut pas accommoder, n'a-il pas plus de rayson d'estre fasché dequoy nous le voulons incommoder ? Si nous affectionnons un exercice, nous mesprisons tout le reste et contrerollons tout ce qui ne vient pas a nostre goust. S'il y a quelqu'un de nos inférieurs qui n'ait pas bonne grâce ou sur lequel nous ayons une fois mis la dent, quoy qu'il face nous le recevons a mal, nous ne cessons de le contrister et tous-jours nous sommes a le calanger ; au contraire, si quelqu'un nous est aggreable d'une grâce sensuelle, il ne fait rien que nous n'excusions. Il y a des enfans vertueux que leurs pères et mères ne peuvent presque voir, pour quelque imperfection corporelle ; il y en a des vicieux qui sont les favoris, pour quelque grâce corporelle.

En tout nous préférons les riches aux pauvres, quoy qu'ilz ne soyent ni de meilleure condition , ni si vertueux ; nous préférons mesmes les mieux vestus, Nous voulons nos droitz exactement, et que les autres soyent courtois en l'exaction des leurs ; nous gardons nostre rang pointilleusement, et voulons que les autres soyent humbles et condescendans ; (e) nous nous plaignons aysement du prochain, et ne voulons qu'aucun se plaigne de nous ; ce que nous faisons pour autruy nous semble tousjours beaucoup , ce qu'il fait pour nous n'est rien , ce nous semble. Bref, nous sommes comme les perdrix de

* Plin., Hist. nat., Paphlagonie qui ont deux cœurs * ; car nous avons un lxx).' C* XXXVn cœur doux, gracieux et courtois en nostre endroit, et

un cœur dur, severe , rigoureux envers le prochain. Nous avons deux poids : l'un pour peser nos commodités avec le plus d'advantage que nous pouvons, l'autre pour peser celles du prochain avec le plus de desad-

* Ps. xi, 2. vantage qu'il se peut ; or, comme dit l'Escriture *, les

lèvres trompeuses ont parlé en un cœur et un cœur, c'est a dire elles ont deux cœurs ; et d'avoir deux

(e) [La fin de cette phrase ne se trouve pas dans le Ms. ]

Troisiesme Partie. Chapitre xxxvi. 259

poids, l'un fort pour recevoir et l'autre foible pour

délivrer, c'est chose abominable devant Dieu*. * Deut., xxv, 13;

. . . Prov., xx, 10, 23.

Philothee, soyes égale et juste en vos actions : mettesvous tous-jours en la place du prochain, et le mettes en la vostre, et ainsy vous jugerés bien ; rendes- vous vendeuse en achetant et acheteuse en vendant, et vous vendres et acheteres justement. Toutes ces injustices sont petites, parce qu'elles n'obligent pas a restitution, d'autant que nous demeurons seulement dans les termes de la rigueur en ce qui nous est favorable ; mais elles ne laissent pas de nous obliger a nous en amender, car ce sont des grans defautz de rayson et de charité ; et, au bout de la, ce ne sont que tricheries, car on ne perd rien a vivre généreusement, noblement, courtoisement, et avec un cœur royal, egal(f) et raysonnable. Resouvenés-vous donq, ma Philothee, d'examiner souvent vostre cœur s'il est tel envers le prochain comme vous voudries que le sien fust envers vous si vous esties en sa place (s), car voyla le point de la vraye rayson. Trajan estant censuré par ses confidens dequoy il rendoit , a leur advis, la majesté impériale trop accostable : Ouy dea, dit-il*, ne dois-je pas estre tel empereur a l'endroit * Eutropius, Hist.

, ,. ... .... , Rom., 1. VIII, c.v.

des particuliers, que je desirerois rencontrer un empereur si j'estois particulier moy mesme ?

(f) un cœur — égal (Ms.)

(g) le prochain, — estant en vostre place, comme vous voudries que le sien fust envers vous si vous esties en la sienne (Ms.)

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