‹ ŒuvresChapitre 120 sur 272 · CHAPITRE XXXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVII

(a) DES DESIRS

Chacun sçait qu'il se faut garder des désirs des choses vicieuses, car le désir du mal nous rend mauvais. Mais je vous dis de plus, ma Philothee : ne desires point les choses qui sont dangereuses a l'ame , comme sont les balz, les jeux et telz autres passetems ; ni les honneurs et charges, ni les visions et extases, car il y a beaucoup de péril, de vanité et de tromperie en telles choses. Ne desires pas (b) les choses fort esloignees, c'est a dire qui ne peuvent arriver de long tems, comme font plusieurs qui par ce moyen lassent et dissipent leurs cœurs (c) inutilement, et se mettent en danger de grande inquiétude (d). Si un jeune homme désire fort d'estre pourveu de quelque office avant que le tems soit venu, dequoy, je vous prie, luy sert ce désir ? Si une femme mariée désire d'estre religieuse, a quel propos ? Si je désire d'acheter le bien de mon voysin avant qu'il soit prest a le vendre, ne perds-je pas mon tems en ce désir ? Si estant malade, je désire prescher ou dire la sainte Messe, visiter les autres malades et faire les exercices de ceux qui sont en santé, ces désirs ne sont-ilz pas vains, puysqu'en ce tems-la il n'est pas en mon pouvoir

(a) [Voir la remarque (a), p. 257. ]

(b) Ne desires jamais aucune chose mauvaise, car le seul désir vous rendroit mauvaise ; ne desires point les choses dangereuses, comme sont les jeux, les balz, les autres passetems périlleux; ni les honneurs, les charges, ni les visions ni les extases; ne desires point (Ms.)

( c ) lassent — leur cœur (Ms.)

(d) en danger — d'inquiétude. (Ms.)

Troisiesme Partie. Chapitre xxxvii. 261

de les effectuer ? Et ce pendant ces désirs inutiles occupent la place des autres que je devrois avoir , d'estre bien patient , bien resigné , bien mortifié , bien obéissant et bien doux en mes souffrances , qui est ce que Dieu veut que je prattique pour lhors. Mais nous faysons ordinairement des désirs des femmes grosses, qui veulent des cerises fraisches en l'automne et des raisins frais au printems(e).

Je n'appreuve nullement qu'une personne attachée a quelque devoir ou vacation, s'amuse a désirer une autre sorte de vie que celle qui est convenable a son devoir, ni des exercices incompatibles a sa condition présente ; car cela dissipe le cœur et l'allanguit es exercices nécessaires. Si je désire la solitude des Chartreux, je perds mon tems , et ce désir tient la place de celuy que je dois avoir de me bien employer a mon office présent. Non, je ne voudrois pas mesmement que l'on desirast d'avoir meilleur esprit ni meilleur jugement, car ces désirs sont frivoles et tiennent la place de celuy que chacun doit avoir de cultiver le sien tel qu'il est ; ni que l'on désire les moyens de servir Dieu que l'on n'a pas, mais que l'on employé fidellement ceux qu'on a. Or, cela s'entend des désirs qui amusent le cœur ; car quant aux simples souhaitz, ilz ne font nulle nuysance, pourveu qu'ilz ne soyent pas frequens.

Ne désirés pas les croix, sinon a mesure que vous aures bien supporté celles qui se seront présentées ; car c'est un abus de désirer le martyre et n'avoir pas le courage de supporter une injure. L'ennemi nous procure souvent des grans désirs pour des objetz absens et qui ne se présenteront jamais, affin de divertir nostre esprit des objetz presens esquelz , pour petitz qu'ilz soyent, nous pourrions faire grand prounit. Nous combattons les monstres d'Afrique en imagination, et nous

(e) Si estant malade je désire (p. 260) — de faire les offices de ceux qui sont en santé, cela ce sont des désirs des femmes grosses, qui désirent les cerises fraisches en hiver et la neige en esté. On perd le tems en des vains désirs qui occupent la place des autres qui seroient plus utiles. (Ms.)

262 Introduction a la Vie Dévote

nous laissons tuer en effect aux menus serpens qui sont en nostre chemin, a faute d'attention. (f) Ne désirés point les tentations, car ce seroit témérité; mais (g) employés vostre cœur a les attendre courageusement, et a vous en défendre quand elles (h) arriveront.

La variété des viandes (si principalement la quantité en est grande) charge tous-jours l'estomac, et s'il est foible, elle le ruine : ne remplisses pas vostre ame de beaucoup de désirs, ni mondains car ceux la vous gasteroyent du tout , ni mesme spirituelz car ilz vous embarrasseroyent. Quand nostre ame est purgée, se sentant deschargee de mauvaises humeurs, elle a un appétit fort grand des choses spirituelles, et comme tout affamée elle se met a désirer mille sortes d'exercices de pieté , de mortification , de pénitence , d'humilité , de charité, d'orayson. C'est bon signe, ma Philothee, d'avoir ainsy bon appétit, mais regardes si vous pourres bien digérer tout ce que vous voules manger. Choisisses donq, par (ï) l'advis de vostre père spirituel, entre tant de désirs ceux qui peuvent estre prattiqués et exécutés maintenant ; ceux-là, faites les bien valoir : cela fait, Dieu vous en envoyera d'autres, lesquelz aussi en leurs saisons vous prattiqueres, et ainsy vous ne perdres pas le tems en désirs inutiles. Je ne dis pas qu'il faille perdre aucune sorte de bons désirs, mais je dis qu'il les faut produire par ordre ; et ceux qui ne peuvent estre effectués présentement, il les faut serrer en quelque coin du cœur jusques a ce que leur tems soit venu, et ce pendant effectuer ceux qui sont meurs et de saison ; ce que je ne dis pas seulement pour les spirituelz, mais pour les mondains : sans cela nous ne sçaurions vivre qu'avec inquiétude et empressement.

(f ) [ Les deux phrases précédentes ne se trouvent pas dans le Ms.

(g) les tentations, — mais (Ms.)

(h) elles — vous (Ms.)

( i ) Choisisses — par (Ms.)

Troisiesme Partie. Chapitre xxxviii. 263

Page 1