‹ ŒuvresChapitre 150 sur 272 · Q.UATRIESME PARTIE. CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

Q.UATRIESME PARTIE. CHAPITRE XIV

adjoustons (e) de grand courage : toutefois, non ma volonté, mais la vostre soit faitte, et arrestons-nous a cela avec le plus de repos que nous pourrons ; car Dieu nous voyant en cette sainte indifférence nous consolera de plusieurs grâces et faveurs, comme quand il vit Abraham résolu de se priver de son enfant Isaac, il se contenta de le voir indiffèrent en cette pure résignation, le consolant d'une vision très aggreable et par des très douces bénédictions*. Nous devons donq en *Gen.,xxn, 15-1I toutes sortes d'afflictions, tant corporelles que spirituelles, et es(f) distractions ou soustractions de la dévotion sensible qui nous arrivent, dire de tout nostre cœur et avec une profonde sousmission : Le Seigneur m'a donné des consolations, le Seigneur me les a ostees, son saint Nom soit béni*; car perseverans en cette humilité, il *J°b, 1, 21. nous rendra ses délicieuses faveurs, comme il fit a Job qui usa constamment de pareilles paroles en toutes ses désolations.

5. Finalement, Philothee, entre toutes nos sécheresses et stérilités ne perdons point courage, mais attendans en patience le retour des consolations, suivons tous-jours nostre train ; ne laissons point pour cela aucun exercice de dévotion, ains, s'il est possible, multiplions nos bonnes œuvres, et ne pouvans présenter a nostre cher Espoux des confitures liquides, presentons-luy en des sèches, car ce luy est tout un, pourveu que le cœur qui les luy offre soit parfaittement résolu de le vouloir aymer. Quand le printems est beau les abeilles font plus de miel et moins de mouchons, parce qu'a la faveur du beau tems elles s'amusent tant a faire leur cueillette sur les fleurs qu'elles en oublient la production de leurs nymphes ; mays quand le printems est aspre et nubileux elles font plus de nymphes et moins de miel, car ne pouvans pas sortir pour faire la cueillette du miel, elles s'employent a se peupler et multiplier leur race. Il

(e) adjoustons — aussi (Ms.-A-B-C]

(f) et— quelles (Ms.-A-B)

Introduction a la Vie Dévote

arrive maintesfois, ma Philothee, que l'ame se voyant au beau printems des consolations spirituelles s'amuse tant a les amasser et succer, qu'en l'abondance de ces douces délices elle fait beaucoup moins de bonnes œuvres, et qu'au contraire, parmi les aspretés et stérilités spirituelles, a mesure qu'elle se void privée des sentimens aggreables de (g) dévotion, elle en multiplie d'autant plus les œuvres solides, et abonde en la génération intérieure des vrayes vertus , de patience , humilité , abjection de soy mesme, résignation, et abnégation de son amour propre.

(h) C'est donq un grand abus de plusieurs, et notamment des femmes, de croire que le service que nous faisons a Dieu, sans goust, sans tendreté de cœur et sans sentiment soit moins aggreable a sa divine Majesté, puisqu'au contraire nos actions sont comme les roses, lesquelles bien qu'estans fraisches elles ont plus de grâce, estans néanmoins sèches elles ont plus d'odeur

(g) de — la (Ms.-A)

(h) [Outre le texte définitif, le Ms. donne une seconde leçon, reproduite intégralement ici, bien que le premier alinéa se rapporte au chapitre xm et ne soit vraisemblablement que l'ébauche du commencement de la variante (f),

f Un jour David exerça envers Saul qui le poursuivoit a mort,

un acte d'extrême douceur et debonhaireté; car l'ayant treuvé dans une caverne avec toute commodité de le tuer, il l'espargna et ne voulut seulement pas le toucher. Saul a)'-ant veu cette si extrême bonté de David, commença a pleurer tendrement, confessa que David estoit plus juste que luy et l'appella son enfant aussi doucement quil eut fait a l'un des siens ; mais néanmoins il ne l'aymoit aucunement pour tout cela, ne laissant pas par après de le poursuivre a mort. Ainsy plusieurs pleurent, souspirent et s'attendrissent grandement oyans parler de Dieu, qui pour tout cela ne sont nullement résolus d'observer ses commandemens. La dévotion donq ne consiste pas en ces choses la, ains en une promptitude et vivacité de volonté, par laquelle nous nous portons a l'exécution de ce que nous sçavons estre aggreable a sa divine Majesté. Or, il n'importe pas que cette volonté soit tendre ou dure, sèche ou arrousee de consolations, amere ou douce, obscure ou claire, sensible ou cachée, pourveu qu'elle soit vigoureuse, prompte et résolue ; ains

la dévotion J

Tant s'en faut donques que la dévotion Tsoit moindre quand nous servons Dieu parmi les répugnances et sécheresses j dépende des consolations, qu'au contraire elle est bien plus grande et plus solide quand nostre volonté ["toute j

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et de force : car tout de mesme, bien que nos œuvres faittes avec tendreté de cœur nous soyent plus aggreables, a nous, dis-je, qui ne regardons qu'a nostre propre délectation, si est-ce qu'estans faittes en sécheresse et stérilité, elles ont plus d'odeur et de valeur devant Dieu. Ouy, chère Philothee, en tems de sécheresse nostre volonté nous porte au service de Dieu comme par vive force, et par conséquent il faut qu'elle soit plus vigoureuse et constante qu'en tems de tendreté. Ce n'est pas si grand cas de servir un prince en la douceur d'un tems paisible et parmi les délices de la cour, mais de le servir en l'aspreté de la guerre, parmi les troubles et persécutions, c'est une vraye marque de constance et fidélité.

La bienheureuse Angele de Foligny dit * que « l'orayson la plus aggreable a Dieu est celle qui se fait par force et contrainte, » c'est a dire celle a laquelle nous nous rangeons, non point pour aucun goust que nous y ayons, ni par inclination, mais purement pour plaire a Dieu , a quoy nostre volonté nous porte comme a contrecœur, forçant et violentant les sécheresses et répugnances qui s'opposent a cela. J'en dis de mesme de toutes sortes de bonnes œuvres, car plus nous avons des contradictions, soit extérieures soit intérieures,

seule fsans estre aydee ni secourue d'aucun allechement... attirée ni alléchée d'aucun sentiment de douceur et suavité J se porte au service de Dieu Tque quand elle y est attirée par l'amorce des consolations sensibles... J sans estr' aydee ni attirée par le sentiment des douceurs et suavités. La B. Angele de Foligny dit que « nulle sorte d'orayson n'est tant aggreable a Dieu comme l'orayson forcée et contrainte, » c'est a dire Tqui se fait sans goust, sans inclination, sans sentiment et en... J celle a laquelle nostre volonté ("toute pure, comme par force, violence et a contrecœur, nous range et conduit; car en cette sorte, la volonté contraint par vive force.. .J nous range comme par vive force et a contrecœur, faysant une sainte violence a toute la nature pour la- réduire a l'obéissance de Dieu, malgré rla resistence des inclinations, habitudes et passions de l'amej tous les desgoustz et toutes les contrariétés qui s'opposent a nous pour ce regard. Mais qui ne void, Philothee, que la volonté laquelle fait ses œuvres et exécute ses resolutions entre tant de répugnances et de contradictions est plus vaillante, courageuse et généreuse que si elle les executoit tout a souhait, parmi les douceurs et sentimens d'une parfaitte consolation ?

* Arnaldus, ubi supra (c. lxii), p. 295.

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a les faire, plus elles sont estimées et prisées devant Dieu. Moins il y a de nostre interest particulier en la poursuitte des vertus, plus la pureté de l'amour divin y reluit : l'enfant bayse aysement sa mère qui luy donne du sucre, mais c'est signe qu'il l'ayme grandement s'il la bayse après qu'elle luy aura donné de l'absynthe ou du chicotin.

( i ) L'armée des Philistins estoit au près de Bethléem, David Tavec ses gens estoit aussi la proche J estoit avec la sienne tout vis a vis : or il luy vint envie de boire de l'eau d'une cisterne qui estoit a la porte de Bethléem, et ne peut se contenir de tesmoigner son désir par paroles : O! dit il, si quelqu'un me donnoit a boire de Veau qui est a la porte de Bethléem? Il n'eut pas plus tost lasché le mot, que voyla trois chevaliers des plus vaillans de la trouppe, qui la teste baissée, passèrent au travers de toute l'armée ennemie et allèrent puiser de cett'eau Tque David avoit désirée J , et |~retournansJ repassans entre les ennemis avec la mesme asseurance, la [~luy apportèrent J vindrent présenter a David. Mais luy, voyant qu'avec tant de hazard et de prouesse, ces braves gens avoyent voulu assovir sa soif, il ne voulut onques boire de cette eau la, ains l'offrit a la divine Majesté, disant : A Dieu ne plaise que je boive le sang de ces hommes icy, car ilz m'ont apporté cette eau au péril de leur vie. T Imaginons nous, Philothee, lhors que nous avons tant [de] répugnances et contradictions a bien faire, que nostre Sauveur néanmoins désire que nous exécutions nos bons propos et nos bonnes resolutions. C'est pourquoy nostre volonté nous doit porter au travers de tous nos ennemis, c'est a dire de nos inclinations, répugnances, froideurs, sécheresses et stérilités, pour nous faire puiser l'eau que Dieu désire, c'est a dire l'accomplissement de son bon playsir.J Ce n'est pas grande chose, Philothee, de faire la volonté de Dieu quand il ni a point de répugnance ; mais lhors que les Philistins, c'est a dire nos mauvaises inclinations, les desgoustz, les sécheresses, bref toutes les passions de nos âmes font resistence, c'est le vray tems de tesmoigner que nostre volonté est vaillante et fidelle |~a son DieuJ . Car soudain qu'elle connoit que Dieu désire quelque chose, elle doit avec une constante resolution fendre la presse des contradictions, pour aller prier, servir les pauvres, visiter les malades et faire les bonnes œuvres selon le tems [~la sayson J , l'occasion et nostre vocation; et quand avec ce travail nous ne présenterions a Dieu sinon un peu d'eau, il l'aggreeroit infiniment, et la recevroit en lieu d'un grand sacrifice.

( i ) Cet épisode de la Sainte Ecriture (II Reg. , xxm) est cité et commenté, avec des applications différentes, dans le Traité de l'Amour de Dieu, liv. VIII, chap. vu.

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