PAR UN EXEMPLE NOTABLE
Mais pour rendre toute cette instruction plus évidente, je veux mettre icy une excellente pièce de l'histoire de saint Bernard, telle que je l'ay treuvee en un docte et judicieux escrivain *. Il dit donq ainsy : *Cf.Vitamprimam
J n, , ,. . * • S.Bern.,l.lV,c.m.
C est chose ordinaire a presque tous ceux qui com- (Ubi supra, p. 129.) mencent a servir Dieu et qui ne sont encor point expérimentés es soustractions de la grâce ni es vicissitudes spirituelles, que leur venant a manquer ce goust de la dévotion sensible , et cette aggreable lumière qui les invite a se haster au chemin de Dieu, ilz perdent tout a coup l'haleyne et tombent en pusillanimité et tristesse de cœur. Les gens bien entendus en rendent cette rayson, que la nature raysonnable ne peut longuement durer affamée et sans quelque délectation, ou céleste ou terrestre. Or, comme les âmes relevées au dessus d'elles mesmes par l'essay des playsirs supérieurs , renoncent facilement aux objetz visibles, ainsy quand par la disposition divine la joye spirituelle leur est ostee, se treuvans aussi d'ailleurs privées des consolations corporelles, et n'estans point encor accoustumees d'attendre en patience les retours du vray soleil, il leur semble qu'elles ne sont ni(a) au ciel ni en la terre, et qu'elles demeureront ensevelies en une nuit perpétuelle : si que,
( a ) ne — sont plus ( Ms.-A ) — sont point ( B ) — soyent point ( C )
334 Introduction a la Vie Dévote
comme petitz enfançons qu'on sevré, ayans perdu leurs mammelles , elles languissent et gémissent, et deviennent ennuyeuses et importunes, principalement a elles mesmes.
Ceci donq arriva au voyage duquel il est question a l'un de la trouppe, nommé Geoffroy de Peronne, nouvellement dédié au service de Dieu. Celuy ci, rendu soudainement aride, destitué de consolation et occupé des ténèbres intérieures , commença a se ramentevoir de ses amis mondains, de ses parens, des facultés qu'il venoit de laisser, au moyen dequoy il fut assailli d'une si rude tentation que, ne pouvant la celer en son maintien, un de ses plus confidens s'en apperceut, et l'ayant dextrement accosté avec douces parolles luy dit en secret : « Que veut dire ceci Geoffroy? comment est ce que contre l'ordinaire, tu te rends si pensif et affligé ? » Alhors Geoffroy , avec un profond souspir , « Ah mon frère, » respondit il, « jamais de ma vie je ne seray joyeux. » Cet autre, esmeu de pitié par telles parolles, avec un zèle fraternel alla soudain reciter tout ceci au commun Père saint Bernard, lequel, voyant le danger, entra en une église prochaine affln de prier Dieu pour luy ; et Geoffroy ce pendant, accablé de la tristesse, reposant sa teste sur une pierre, s'endormit. Mais après un peu de tems, tous deux se levèrent, l'un de l'orayson avec la grâce impetree, et l'autre du sommeil, avec un visage si riant et serein que son cher ami, s'esmerveillant d'un si grand et soudain changement, ne se peut contenir de luy reprocher amiablement ce que peu auparavant il luy avoit respondu ; alhors Geoffroy luy répliqua : « Si auparavant je te dis que jamais je ne. serois joyeux, maintenant je t'asseure que je ne seray jamais triste. »
Tel fut le succès de la tentation de ce dévot personnage, mais remarqués en ce récit, chère Philothee : i. Que Dieu donne ordinairement quelque avant-goust(b)
(b) quelques avant-goustz (Ms.)