QUATRIESME PARTIE. CHAPITRE XV
des délices célestes a ceux qui entrent a son service, pour les retirer des voluptés terrestres et les encourager a la poursuite du divin amour, comme une mère qui pour amorcer et attirer son petit enfant a la mammelle met du miel sur le bout de son tetin. 2. Que c'est néanmoins aussi ce bon Dieu qui quelquefois, selon sa sage disposition, nous oste le laict et le miel des consolations, affin que, nous sevrant ainsy, nous apprenions a manger le pain sec et plus solide d'une dévotion vigoureuse , exercée a l'espreuve des desgoustz et tentations. 3. Que quelquefois des bien grans orages (c) s'eslevent parmi les sécheresses et stérilités, et lhors il faut constamment combattre les tentations, car elles ne sont pas de Dieu; mais il faut souffrir patiemment les sécheresses, puisque Dieu les a ordonnées pour nostre exercice. 4. Que nous ne devons jamais perdre courage entre les ennuis intérieurs, ni dire comme le bon Geoffroy, « Jamais je ne seray joyeux, » car emmi la nuit nous devons attendre la lumière ; et réciproquement, au plus beau tems spirituel que nous puissions avoir, il ne faut pas dire, je ne seray jamais ennuyé : non, car, comme dit le Sage *, * Eccli., xi, 27. es jours heureux, il se faut resouvenir du malheur. Il faut espérer entre les travaux et craindre entre les prospérités, et tant en l'une des occasions qu'en l'autre il se faut tous-jours humilier. 5. Que c'est un souverain remède de descouvrir son mal a quelque ami spirituel qui nous puisse soulager.
En fin, pour conclusion de cet advertissement qui est si nécessaire, je remarque que, comme en toutes choses de mesme en celles cy, nostre bon Dieu et nostre ennemi ont aussi des contraires prétentions : car Dieu nous veut conduire par icelles a une grande pureté de cœur, a un entier renoncement de nostre propre interest en ce qui est de son service, et un(d) parfait despouillement de nous mesmes ; mais le malin tasche d'employer
( c) grandes tentations ( Ms.-A-B-C ) (d) et — a un(Ms.-A-B)
})6 Introduction a la Vie Dévote
ces travaux pour nous faire perdre courage, pour nous faire retourner (e) du costé des playsirs sensuelz, et en fin nous rendre ennuyeux a nous mesmes et aux autres, affin de décrier et diffamer la sainte dévotion. Mais si vous observés les enseignemens que je vous ay donnés, vous accroistres grandement vostre perfection en l'exercice que vous feres entre ces afflictions intérieures , desquelles je ne veux pas finir le propos que je ne vous die encor ce mot.
Quelquefois les desgoustz, les stérilités et sécheresses proviennent de l'indisposition du cors, comme quand par l'excès des veilles (f), des travaux et des jeusnes on se treuve accablé de lassitudes, d'assoupissemens, (g) de pesanteurs et d'autres telles infirmités, lesquelles bien qu'elles dépendent du cors ne laissent pas d'incommoder l'esprit, pour l'estroitte liaison qui est entre eux. Or, en telles occasions, il faut tous-jours se resouvenir de faire plusieurs actes de vertu avec la pointe de nostre esprit et volonté supérieure ; car encor que toute nostre ame semble dormir et estre accablée d'assoupissement et lassitude, si est-ce que les actions de nostre esprit ne laissent pas d'estre fort aggreables a Dieu , et pouvons Cant., v, 2. dire en ce tems la, comme l'Espouse sacrée* : Je dors,
mais mon cœur veille; et comme j'ay dit ci dessus, s'il y a moins de goust a travailler de la sorte, il y a pourtant plus de mérite et de vertu. Mais le remède en cette occurrence, c'est de revigorer le cors par quelque sorte de légitime allégement et récréation ; ainsy saint * Régula s. Franc, François ordonnoit a ses religieux* qu'ilz fussent tellement modérés en leurs travaux, qu'ilz n'accablassent pas la ferveur de l'esprit.
Et a propos de ce glorieux Père, il fut une fois attaqué et agité d'une si profonde melancholie d'esprit qu'il ne pouvoit s'empescher de le tesmoigner en ses deporte-
(e) tourner (C)
( f) veillées (Ms.-A-B)
(g) d'assoupissemens, — de sommeil, (Ms.-A)