DE LA FREQUENTE COMMUNION
CHAP. XIIII
On dit que xMitridates Roy de Ponte ayant inventé le mitridat, renforça tellement son corps par icelluy, que s'essayant par après de s'empoisonner pour esviter la servitude des Romains, jamais il ne luy fut possible. Le Sauveur a institué le Sacrement très auguste de l'Eucharistie qui contient réellement sa chair et son sang, arTin que qui le mange il vive éternellement. C'est pourquoy quiconque en use(a) souvent avec dévotion, il affermit tellement la santé, et la vie de son ame, qu'il est presque impossible qu'il soit empoisonné d'aucune sorte de mauvaise affection, (b) On ne peut estre nourry de cette chair de vie et nourry (c) des affections de mort. Si que, comme les hommes demeurans au Paradis terrestre pouvoient ne mourir point, selon le corps par la force de ce fruict vital, que Dieu y avoit mis ; ainsi (d) peuvent ils ne point mourir spirituellement par la vertu de c® Sacrement de vie. Que si les fruits les plus tendres et sujets à la corruption, comme sont les cerises, les abricots et les fraises, se conservent aisément toute l'année estans confits au sucre ou au miel ; ce n'est pas merveille si nos cœurs quoy que fraisles et imbecilles sont préservez de la corruption du péché, lors qu'ils sont sucrés et emmielés de la chair et du sang incorruptible du Fils de Dieu. O Philothee, les Chrestiens qui seront damnés demeureront sans réplique lors que le juste Juge leur fera veoir le tort qu'ils ont eu de mourir spirituellement, puis qu'il leur estoit aysé de se maintenir en vie, et en santé par la manducation de son corps qu'il leur avoit laissé à cette intention. Misérables, dira il, pourquoy estes vous morts ayant à commandement le fruict et la viande de vie ?
(a) en use — f et le mange J
(b) de mauvaise affection. — T II ne se pourroit pas faire que recevant deùement... estans nourris de cette chair vivifiante nous nourrissions des affections et inclinations mortelles ; et tout ainsy qu'au paradis terrestre le fruit de vie avoit la propriété de maintenir et la vie et la santé, centre des cors humains, de mesme en l'Eglise le sacré fruit de l'Eucharistie conserve et la santé et la vie de nostre ame.J
(c) nourrir
(d) ainsi -— fies Chrestiens J
86* Introduction a la Vie Dévote
De recevoir la communion de l'Eucharistie tous les jours, ny je ne le loue, ny je ne le vitupère ; mais de communier tous les jours de Dimanche, je le suade et en exhorte un chacun, pourveu que l'esprit soit sans aucune affection de pécher. Ce sont les propres parolles de saint Augustin, avec lequel je ne vitupère, ny ne loue absolument que l'on communie tous les jours, mais laisse cela à la discrétion du Père spirituel de celuy qui se voudra résoudre sur ce poinct. Car parce que la disposition requise pour une si fréquente Communion doit estre fort exquise, il n'est pas bon de le conseiller generallement. Et parce que cette disposition là quoy que exquise se peut treuver en plusieurs bonnes âmes ; il n'est pas bon non plus d'en divertir et dissuader generallement un chacun , ains cela se doit traitter par la considération de Testât intérieur d'un chacun en particulier. Ce seroit imprudence de conseiller indistinctement à un chacun cet usage si fréquent : mais ce seroit aussi une impudence de blasmer aucun pour iceluy, et sur tout quand il le feroit par l'advis de quelque digne Père spirituel, (e) La responce de sainte Catherine de Sienne fut gracieuse, quand luy estant opposé à raison de sa fréquente Communion que sainct Augustin ne loùoit ny ne vituperoit de communier tous les jours : Et bien, dit elle, puis que S. Augustin ne le vitupère pas, je vous prie que vous ne le vituperiés pas aussi, et je me contante.
Mais, Philothee, vous voyez que sainct Augustin exhorte et conseille bien fort que l'on communie tous les Dimanches, faites le donc tant qu'il vous sera possible : (f ) puis que, comme je présuppose, vous n'avez nulle sorte d'affection du péché mortel, ny aucune affection au péché véniel. Vous estes en la vraye disposition que S. Augustin requiert, et encore plus excellente : parce que non seulement vous n'avez pas l'affection de pécher (g), mais vous n'avez pas mesme l'affection du péché (h) : si que quand vostre Père spirituel le treuveroit bon, vous pourriez utilement encore communier plus souvent que tous les Dimanches.
( i ) Plusieurs légitimes empeschemens peuvent neantmoins vous
(e) Père spirituel. — ("Je dirois volontier sur ce sujet ce que S1 Paul dit sur un autre : Que celuy qui ne mange point, qu'il ne mesprise point celuy qui mange; ny celuy qui mange, celuy qui ne mange point. J
(f ) vous sera possible : — |~rien certes ne peut bonnement vous empescher de la perception d'un si grand bien, car J
(g) de pécher — ("mortellement J
(h) du péché — ("mortel ni l'affection au péché véniel J
(i) Tj'ay mis néanmoins cette reserve, s'il est possible, parce qu'il peut arriver J
Edition Princeps. Partie II. Chap. xiiii. 87*
arriver : non point de vostre costé, mais de la part de ceux avec lesquels vous vivez, qui donneroient occasion au sage Père spirituel de vous dire que vous ne communiez pas si souvent. Par exemple, si vous estes ( j ) en quelque sorte de subjection, et que ceux à qui vous devez de l'obéissance ou de la révérence soyent si mal instruits ou si bigearres qu'ils s'inquiètent et troublent de vous voir si souvent communier, à l'adventure toute chose considérée, sera il bon de condescendre en quelque sorte à leur infirmité, (k) et ne communier que de quinze jours en quinze jours : mais cela s'entend en cas qu'on ne puisse nullement vaincre la difficulté. On ne peut pas bien arrester cecy en gênerai, il faut faire ce que le (!) Père spirituel dira. Bien que je puisse dire asseurement que la plus grande distance des Communions c'est celle de mois à mois, entre ceux qui veulent servir Dieu dévotement.
(m) Si vous estes bien prudente, il n'y a ny maistre, ny femme, ny mary, ny père, ny mère qui vous empesche(n) de communier souvent : car puis que le jour de vostre Communion (o) vous ne laisserez pas d'avoir le soing qui est convenable à vostre condition, que vous en serez plus douce et plus gratieuse en leur endroit, que vous ne leur refuserez nulles sortes de devoirs ; il n'y a pas de l'apparence qu'ils veuillent vous destourner de cet exercice, qui ne leur apportera nulle incommodité, (p) sinon qu'ils fussent d'un esprit extrêmement coquilleux et desraisonnable : et en ce cas, comme j'ay dit, à l'adventure que le Père spirituel voudra que vous usiez de condescendence.
Il faut que je die ce mot pour les gens mariez (q). Dieu treuvoit mauvais en l'ancienne Loy que les créanciers fissent exaction de ce qu'on leur devoit es jours des Festes ; mais il ne treuva jamais mauvais que les débiteurs payassent et rendissent leurs devoirs à ceux qui les exigeoient. C'est chose indécente, bien que non pas grand péché, de soliciter le payement du devoir nuptial, le jour que l'on s'est communié ; mais ce n'est pas chose mal séante, ains plustost
(j ) si vous estes — [~au service... J
(k) à leur infirmité, — fquoy qu1ilz ayent le tort,J
(1) le — r sage conseiller J
(m) r II est vray que J
(n) qui vous empesche — r cette Communion, au moins pour la pluspart du tems...J
(o) de vostre Communion — |~vous ne prendrés qu'une demi heure de plus pour vostre dévotion, quej
(p) nulle incommodité, — Tains leur apporte beaucoup de commodité, J
(q) les gens marie\, — ("mais je le diray en sorte... J
88* Introduction a la Vie Dévote
méritoire de le payer. C'est pourquoy pour (r) la reddition de ce devoir là, nul ne doit estre privé de la Communion, si d'ailleurs sa dévotion le provoque à la désirer. Certes en la primitive Eglise les Chrestiens communioient tous les jours, quoy qu'ils fussent mariez et bénis de la génération des enfans. (s) C'est pourquoy j'ay dit que la fréquente Communion ne donnoit nulle sorte d'incommodité, ny aux mères (t), ny aux femmes, ny aux marys : pourveu que l'ame qui communie soit prudente et discrette. Quant aux maladies corporelles, il n'y en a nulle qui soit empeschement légitime à ceste saincte participation, si ce n'est celle qui provoqueroit fréquemment au vomissement.
comment il faut communier
CHAP. XV
Pour communier tous les huict jours, il est requis de n'avoir ny péché mortel, ny aucune affection au péché véniel, et d'avoir un grand désir de communier. Mais pour communier tous les jours, (a) il faut outre cela avoir surmonté la pluspart des mauvaises inclinations, (b) et recevoir tousjours sur cela l'advis du Père spirituel.
Commencez le soir précédant à vous préparer à la saincte Communion, par plusieurs aspirations et eslancemens d'amour, (c) vous retirant un peu de meilleure heure, afin de pouvoir aussi lever plus matin. Que si la nuict vous vous resveillez, remplissez soudain vostre cœur et vostre bouche de quelques parolles odorantes, par le
(r) pour — fces payemens la et reddition de devoirs 1
(s) des enfans. — ["L'exaction donques de ces devoirs, si elle n'est faite avec une intention fort vertueuse, tient de l'incivilité ; mays la reddition et payement de la dette n'a nulle sorte de tare pour divertir le débiteur de s'avancer a la sainte table de l'Eucharistie. J ( t ) maistres
(a) Pour communier tous les jours Tsans légitime reproche, il n'est pas seulement J requis de n'avoir ni péché mortel ni aucune affection au péché véniel, et d'avoir un grand désir de communier, I~ce qui suffîroit bien pour communier tous les huit jours; maisj
(b) inclinations, — r c'est pourquoy il faut attendre le jugement du père spirituel avant que de s'y avancer. J
(c) d'amour, — fsoupant un peu plus légèrement, se J
Edition Princeps. Partie II. Chap. xv. 89*
moyen desquelles vostre ame soit parfumée pour recevoir l'Espoux, lequel veillant pendant que vous dormez se prépare à vous apporter mille grâces et faveurs, si de vostre part vous estes disposée à les recevoir : le matin levez vous avec grande joye pour le bon-heur que vous espérez : et vous estant confessée allez avec grande confiance, mais aussi avec grande humilité prendre ceste viande céleste qui vous nourrit à(d) l'immortalité. Et après que vous aurez dit les parolles sacrées, (Seigneur je ne suis pas digne) ne remuez plus vostre teste, ny vos lèvres, soit pour prier, soit pour souspirer : mais ouvrant doucement et médiocrement vostre bouche, et eslevant vostre teste autant qu'il faut pour donner commodité au Prestre pour voir ce qu'il faict, recevez pleine de foy, d'espérance et de charité, Celuy, lequel, auquel, par lequel, et pour lequel vous croyez, espérez et aymez. O Philothee, imaginez vous que comme l'abeille ayant recueilly sur les fleurs la rosée du ciel, et le suc plus exquis de la terre, (e) elle le porte dans la ruche, ainsi le Prestre (f ) ayant pris sur l'autel le Sauveur du monde, vray Fils de Dieu, qui (g) est descendu du Ciel, et vray Fils de la Vierge, (h) qui comme fleur est sorty de la terre de nostre humanité, il le met comme un miel de suavité dedans vostre bouche , et dedans vostre corps. L'ayant receu excitez vostre cœur à venir faire hommage à ce Roy de salut : traictez avec luy de vos affaires intérieures, considérez le dedans vous, où il s'est mis pour vostre bon-heur. En fin faictes luy tout l'accueil qu'il vous sera possible, et comportez vous en sorte que l'on cognoisse en toutes vos actions que Dieu est avec vous.
Mais quand vous ne pourrez pas avoir le bien de communier réellement à la saincte Messe, communiez au moins de cœur et d'esprit, vous unissant par un ardant désir et une saincte confiance à ceste chair vivifiante du Sauveur.
Vostre grande intention en la Communion doit estre de vous avancer, fortifier, et consoler en l'amour de Dieu : car vous devez recevoir pour l'amour ce que le seul amour vous fait donner. Non, le Sauveur ne peut estre considéré en une action, ny plus amoureuse, ny plus tendre que celle-cy : en laquelle il s'anéantit, par manière de dire, et se réduit en viande, afin de pénétrer et s'unir intimement au cœur et au corps de ses fidelles.
(d) ceste viande céleste — pour vous nourrir en
(e) de la terre, — [~ qu'elle a mis en miel pour...J
(f) le Prestre — fsur l'autel a pris le Dieu du Ciel... a pris la tressainte Divinité — !
(g) qui — [comme rosée J
(h) [La suite de ce chapitre manque dans le Ms.]
90* Introduction a la Vie Dévote
Si les mondains vous demandent pourquoy vous communiez si souvent, dites leur que c'est pour apprendre à aimer Dieu, pour vous purifier de vos imperfections , pour vous délivrer de vos misères, pour vous consoler en vos afflictions, pour vous appuyer en vos foiblesses. Dites leur que deux sortes de gens doivent souvent communier ; les parfaits, parce qu'estans bien disposez ils auroient grand tort de ne point s'approcher de la source et fontaine de perfection ; et les imparfaits, afin de pouvoir justement prétendre à la perfection ; les forts, afin qu'ils ne deviennent foibles, et les foibles, afin qu'ils deviennent forts : les malades, afin d'estre guéris, et les sains, afin qu'ils ne tombent en maladie : et que pour vous, comme imparfaite, foible, et malade, vous croyez de devoir souvent communiquer avec vostre perfection, vostre force, et vostre médecin. Dites leur que ceux qui n'ont pas beaucoup d'affaires mondaines doivent souvent communier, parce que ils en ont la commodité : et ceux qui ont beaucoup d'affaires mondaines, parce que ils en ont nécessité ; et que celuy qui travaille beaucoup, et qui est chargé de peine, doit aussi manger des viandes solides et souventefois. Dites leur que vous recevez souvent le S. Sacrement pour apprendre à le bien recevoir, par ce que l'on ne faict guiere bien une action à laquelle on ne s'exerce pas souvent.
Communiez souvent, Philothee, et le plus souvent que vous pourrez avec l'advis de vostre Père spirituel : et croyez moy, les lièvres deviennent blancs parmy nos montagnes en hyver, par ce que ils ne voyent ny ne mangent que de la neige. Et à force d'adorer et manger la beauté, la bonté, et la pureté mesme en ce divin Sacrement, vous deviendrez toute belle, toute bonne, et toute pure.