ADVIS POUR CONSERVER LA CHASTETE
CHAP. XVIIII
Les corps humains ressemblent aux verres, qui ne peuvent estre portés les uns avec les autres en se touchant, sans courir fortune de se rompre. Les fruits mesmes pour entiers qu'ils soyent reçoivent de la tare s'entre-touchans les uns avec les autres ; et l'eau pour fraîche qu'elle soit dedans quelque vase, estant touchée de quelque animal terrestre ne peut longuement conserver sa fraîcheur. Ne permettez jamais, Philothee, que nul vous touche incivilement, ny par manière de folastrerie, ny par manière de faveur. Car bien que à l'adventure la chasteté puisse estre conservée parmi ces actions plustost légères que malicieuses, si est ce que la fraîcheur et fleur de la chasteté en reçoit tousjours du détriment et de la perte.
La chasteté dépend du cœur comme de son origine : mais elle regarde le corps, comme sa matière. C'est pourquoy elle se perd par tous les sens extérieurs du corps, et par les cogitations et désirs du cœur. C'est impudicité de regarder, d'ouyr, de parler, d'odorer, de toucher des choses deshonnestes, quand le cœur s'y amuse, et prend plaisir. S. Paul deffend tout court, que la fornication ne soit pas mesmement nommée entre vous. Les abeilles non seulement ne veulent pas toucher les charongnes, mais fuyent et hayssent extrêmement toutes sortes de puanteurs qui en proviennent. L'Espouse sacrée au Cantique des Cantiques, a ses mains qui distillent la mirrhe, liqueur preservative de la corruption. Ses lèvres sont bandées d'un rubent vermeil, marque de la pudeur des parollesU). Ses yeux sont de colombe, à raison de leur (b) netteté : ses aureilles ont des pendans d'or, enseigne de pureté : son nés est parmy les cèdres du Lyban, bois incorruptible. Telle doit estre l'ame(c) chaste, nette, et honneste, de mains de lèvres, d'oreilles, d'yeux et de tout son corps.
(a) des parolles — rqui en sortent. J
(b) leur — r simplicité J
(c) l'ame — rqui aspire a la sainte dévotion : chaste et nette de mains, de lèvres, de nez, d'yeux et de tout son cors.J
Ne hantez (d) nullement les personnes impudiques, principalement si elles sont encor impudentes, comme elles le sont presque tousjours. Car comme les boucs touchans de la langue les amandiers doux, les font devenir amers ; ainsi ces âmes puantes et cœurs infects, ne parlent guiere à personne, ny de mesme sexe, ny de divers sexe, qu'ils ne le fassent aucunement descheoir de la pudicité. Ils ont le venin aux yeux et en l'haleine, comme les basiliques.
Au contraire hantez les gens chastes et vertueux, pensez et lisez souvent aux choses sacrées : car la parolle de Dieu est chaste, et rend ceux qui s'y plaisent chastes. Qui fait que David la compare au topaze pierre précieuse, laquelle par sa propriété amortit l'ardeur de la concupiscence.
Tenez vous proche de Jesus-Christ crucifié, et spirituellement par la méditation, et réellement par la saincte Communion. Car tout ainsi que ceux qui couchent sur l'herbe nommée Agnus castus, deviennent chastes et pudiques ; de mesme reposant vostre cœur sur nostre Seigneur, qui est le vray Agneau chaste et immaculé, vous verrez que bien tost vostre ame et vostre chair se treuveront purifiées de toutes souillures de lubricité.
COMME IL FAUT ESTRE PAUVRE D ESPRIT QUOY QUE L'ON AIT DES RICHESSES EN EFFET
CHAP. XX
(a) Bien-heureux sont les pauvres d'esprit, car le Royaume des Cieux est à eux. Mal-heureux doncques sont les riches d'esprit, car la misère d'enfer est pour eux. Celuy est riche d'esprit, lequel a les richesses dedans son esprit , ou son esprit dedans les richesses.
(d) Ne hantes qu'a f contrecœur J
(a) [Dans le Ms. le sujet de la Pauvreté est traité dune manière différente et Tordre des matières ne correspond pas aux chapitres du texte. La variante reproduite intégralement ici, n'a ni titre ni division; les trois premiers alinéas se rapportent au commencement de ce chapitre et à celui du chap. xxrr. ]
Nostre Sauveur dit et s'escrie avec passion : O quil est difficile que l'homme riche entre au Royaume des cieux. S' Paul dit que ceux qui veulent
Edition Princeps. Partie II. Chap. xx. 99*
Celuy est pauvre d'esprit, qui n'a nulles richesses dans son esprit, ny son esprit dedans les richesses. Les alcions font leurs nids ronds comme une paume, et ne laissent en iceux qu'une petite ouverture du costé d'enhaut : ils les mettent sur le bord de la mer ; et au demeurant les font si fermes et impénétrables, que les ondes les surprenans, jamais l'eau n'y peut entrer : mais tousjours prenant le dessus, ils demeurent emmi la mer, sans mer, et maistres de la mer. Vostre cœur, ma chère Philothee, doit estre comme cela, ouvert seulement au Ciel, et impénétrable aux richesses, et choses caduques : si vous en avez tenez tousjours vostre cœur exempt de leurs affections ; qu'il tienne tousjours le dessus : et qu'emmy les richesses il soit sans richesses, et maistre des richesses. Non, ne mettez pas cet esprit céleste dedans les biens terrestres : faites qu'il leur soit tousjours supérieur, sur eux, et non pas en eux.
se faire riches tumbent dans les filetz du diable, que l'avarice est la source de tous maux et une exécrable idolâtrie. Au contraire le Sauveur a esté pauvre en cette vie mortelle et a chéri la pauvreté, et void tous-jours de bon cœur ceux qui la chérissent : Bienheureux, dit il, sont les pauvres d'esprit, car le Royaume des cieux est a eux. Dieu sauvera l'ame des pauvres, dit David, il exaucera leurs désirs. Il n'est rien de plus loué que cette pauvreté en l'Escriture Sainte, il n'est rien de si mesprisé au monde. Philothee, il faut parler en façon contraire des choses contraires. Bienheureux sont les pauvres d'esprit, car le Royaume des cieux est a eux ; malheureux donques sont les riches d'esprit, car la misère d'enfer est pour eux.
Il y a des pauvres en effect qui ne le sont pas en affection, parce qu'en leur pauvreté avec beaucoup d'impatience ilz désirent les richesses ; et ceux la sont riches d'esprit. Il y en a qui ont des richesses et mettent tout leur esprit a la conservation et accroissement de leurs richesses, et ceux la sont riches en effect, de cors et d'esprit, et tous ces riches sont malheureux. Au contraire, qui est riche en effect, mais pauvre en affection, qui est riche corporellement, mais pauvre d'esprit, il est bienheureux.
Il est vray que ceux desquelz la condition permet qu'ilz soyent pauvres et d'effect et d'affection, si volontairement ilz se mettent en cette pauvreté, ilz font un acte de grande perfection, comme ont fait une si grande quantité de Chrestiens en la primitive Eglise et du despuis. Mais ceux desquelz la condition ne permet pas qu'ilz rejettent en effect les richesses, ilz ne laisseront pas d'estre bienheureux, pourveu quilz les mesprisent et rejettent par affection.
(1) Si Dieu vous a donné des richesses, Philothee, ayes le soin de les bien conserver ; mais prenes garde de ne les conserver pas pour l'amour du monde ni pour l'amour de vous, car si vous les conservés en cette sorte, vous ne seres pas riche en effect, mais le seres d'affection : conserves les donq pour l'amour de Dieu qui vous les a données, et qui les vous donnant veut que vous les conservies, puisque vous estes en une condition en laquelle elles vous sont requises. Je dis davantage : si vous pouvés doucement et justement
(1) Pour cet alinéa, voir le texte, pp. 102*, 103*.
10o* Introduction a la Vie Dévote
Il y a différence entre avoir du poison et estre empoisonné. Les apothicaires ont presque tous des poisons, pour s'en servir en diverses occurrences : mais ils ne sont pas pour cela empoisonnez, parce qu'ils n'ont pas le poison dedans le corps, mais dans leurs boutiques ; ainsi pouvez vous avoir des richesses sans estre empoisonnée par icelles. Ce sera, Philothee, si vous les avez en vostre maison, en vostre coffre, en vostre bourse, et non pas en vostre cœur. Estre riche en effect et pauvre d'affection, c'est le grand bon-heur du Chrestien : car il a par ce moyen les commoditez des richesses pour ce monde, et le mérite de la pauvreté pour l'autre.
( i ) Helas, Philothee, jamais nul ne confessera d'estre avare : chacun des-advoùe cette bassesse et vilité de cœur. On s'excuse sur la charge des enfans qui presse, sur la sagesse, qui requiert qu'on s'establisse en moyens. Jamais on n'en a trop : il se treuve tousjours certaines nécessitez d'en avoir d'avantage : et mesme les plus avares, non seulement ne confessent pas de l'estre, mais ils ne pensent pas en leur conscience de l'estre.
• Si vous desirez longuement, ardemment, et avec inquiétude les biens que vous n'avez pas, vous avez beau dire que vous ne les voulez pas avoir injustement ; car pour cela vous ne laisserez pas d'estre vrayement avare. Celuy qui désire ardemment, longuement et avec inquiétude de boire, quoy qu'il ne vueille boire que de l'eau, si tesmoigne il d'avoir la fièvre.
accroistre vos richesses et commodités, faites le hardiment, non point pour amour que vous leur porties, mais pour l'amour de Celuy qui vous a mise en une vacation en laquelle vous aves quelque devoir de multiplier le bien que Dieu vous a mis en main; et nonobstant tout cela vous ne laisseres pas d'estre pauvre d'esprit, puisque vostre esprit n'aura pas les richesses en soy par aucune sorte d'affection, mais hors de soy par un soin légitime comme de chose qui luy est recommandée.
Il y a bien de la différence entre avoir du poison, du venin, et estre empoisonné et envenimé : les apothicaires ont en leur boutique de la poyson presque de toute sorte pour s'en servir en diverses occasions, mais ilz ne sont pour cela pas ni empoisonnés ni empoisonneurs. Ainsy vous pouves avoir des richesses pour vous en servir selon vostre qualité, et n'estre point pour cela empoisonnée des richesses, ains estre saine de cœur et d esprit. ^
Voules-vous connoistre, Philothee, si vous estes riche d'esprit, qui n est autre chose que d'estre avare? Si vous desires ardemment, longuement et avec inquiétude les biens que vous n'aves pas encor, vous aures beau dire que vous ne les desires pas injustement, que pour cela vous ne laisses pas d estre vrayement avare. L'homme qui désire ardemment, longuement et impatiemment de boire, quoy qu'il die qu'il ne veut pas boire sans l'advis du médecin, il tesmoigne néanmoins qu'il est en fièvre.
(i) Pour cet alinéa, voir la variante, p. 102*.
Edition Princeps. Partie II. Chap. xx. ioi*
O Philothee, je ne sçay si c'est un désir juste de désirer d'avoir justement ce qu'un autre possède justement : car il me semble que par ce désir nous nous voulons accommoder par l'incommodité d'autruy. Celuy qui possède un bien justement, n'a il pas plus de raison de le garder justement, que nous de le vouloir avoir justement ? Et pourquoy donc estendons nous nostre désir sur sa commodité pour l'en priver ? tout au plus si ce désir est juste, certes il n'est pourtant pas charitable : car nous ne voudrions pas nullement qu'aucun desirast, quoy que justement, ce que nous voulons garder justement. Ce fust le péché d'Achab, qui voulut avoir justement la vigne de Naboth, qui la vouloit encor plus justement garder; il la désira ardemment, longuement, et avec inquiétude : et partant il offença Dieu.
Attendez, ma chère Philothee, de désirer le bien du prochain, quand il commencera à désirer de s'en défaire : car alors son désir rendra le vostre non seulement juste, mais charitable. Ouy, car je veux bien que vous ayez soin d'accroistre vos moyens et facultez, pourveu que ce soit non seulement justement, mais doucement et charitablement.
Si vous affectionnez fort les biens que vous avez : si vous en estes fort embesoignée, y mettant vostre cœur, y attachant vos pensées, et craignant d'une crainte vive et empressée de les perdre, croyez moy, vous avez encore quelque sorte de fièvre. Car les febricitans boivent l'eau qu'on leur donne, avec un certain empressement, avec une sorte d'attention et d'aise, que ceux qui sont sains n'ont point accoustumé d'avoir. Il n'est pas possible de se plaire beaucoup en une chose, qu'on n'y mette beaucoup d'affection.
S'il vous arrive de perdre de vos biens, et vous sentez que vostre cœur s'en désole et afflige beaucoup ; croyez, Philothee, que vous y aviez beaucoup d'affection : car rien ne tesmoigne tant l'affection à la chose perdue, que l'affliction de la perte.
Si vous vous plaises fort au bien que vous aves, arrestant beaucoup vos pensées sur iceluy, craignant beaucoup de devenir pauvre et le perdre, croyes moy, vous estes en fièvre encor ; comme Ton le connoist a voir boire un malade l'eau que l'on luy a donnée, avec un certain ayse que ceux qui sont en santé n'ont point accoustumé d'avoir, et avec beaucoup de crainte qu'il ne s'en espanche quelque partie dehors de sa bouche. Il n'est pas possible de tenir tant de conte des choses, sans qu'on ne leur soit beaucoup affectionné.
S'il vous arrive quelque perte de vos biens, et vous vous en désoles et ressentes fort affligée, croyes, Philothee, que vous y aviés beaucoup d'affection ; car rien ne tesmoigne tant l'affection a la chose perdue que l'affliction de la perte.
102* Introduction a la Vie Dévote
Ne desirez donc point d'un désir entier et formé le bien que vous n'avez pas : ne mettez point fort avant vostre cœur en celuy que vous avez : ne vous désolez point des pertes qui vous arriveront ; et vous aurez quelque sujet de croire qu'estant riche en effet, vous ne Testes point d'affection ; mais que vous estes pauvre d'esprit, et par conséquent bien -heureuse, car le Royaume des Cieux vous appartient.
COMME IL FAUT PRATTIQUER LA PAUVRETE REELLE DEMEURANT NEANTMOINS REELLEMENT RICHE
CHAP. XXI
Parrhasius ( i ), paintre Athénien, avoit entreprins de représenter en un mesme sujet et pourtrait un homme cholere et affable, humble et superbe, furieux et couard. Et moy, ma chère Philothee, je vous veux riche et pauvre, avec un grand soing, et un grand mespris de vos biens temporels.
(2) On confesse fort aysement les autres vices communs, au moins entre les hommes; comme le vice de superbe, d'ambition, de deshonnesteté, d'ivroignerie ; mays quant au péché d'avarice chacun s'en excuse ; et, qui pis est, ceux qui sont entachés des autres péchés le reconnoissent aysement, mais les avares pensent ne l'estre pas : c'est pourquoy je vous donne les signes par lesquelz vous reconnoistrés si vous Testes.
Ne desires donq point, de désir formé, les biens que vous n'aves pas, ne mettes point vostre cœur en ceux que vous aves, et donnes en de bon cœur selon vostre portée a ceux qui en ont besoin.
Examines souvent vos pensées et voyes si elles sont point attachées trop asprement aux biens de la terre. L'avare ne pense jamais avoir asses, encores qu'il ayt trop, et pense tous-jours que les autres ayent trop, encores qu'ilz n'ayent pas asses ; bref, il viole en tout et par tout le commandement d'aymer le prochain comme soy mesme, car il ne le secourt point de bon cœur en sa nécessité, il voudroit avoir son bien, quoy que justement, ne considérant pas que l'autre a bien plus de rayson de le vouloir garder justement.
(1) Le mot Démon avait été substitué à celui de Parrhasius dans l'Edition Princeps. L'origine de cette méprise, corrigée dans la seconde édition, s'explique facilement en confrontant le texte de Pline (Hist. nat., 1. XXXV, c. x.)
(2) Pour cet alinéa, voir le texte, p. 100*.
Edition Princeps. Partie II. Chap. xxi. 103*
(OJe veux que vous ayez beaucoup plus de soing de rendre vos biens utiles et fructueux, que les mondains n'ont pas. Dites moy, les jardiniers des Roys et des Princes, ne sont ils pas plus curieux et diligens à cultiver et agencer les jardins qu'ils ont en charge, que s'ils leur appartenoient en propriété? Mais pourquoy cela? parce, sans doute, qu'ils considèrent ces jardins là, comme jardins du Roy, ou du Prince, auquel ils désirent de se rendre agréables par ce service là. Ma Philothee, les possessions que nous avons ne sont pas nostres : Dieu les nous a données à cultiver, et veut que nous les rendions fructueuses et utiles : et partant nous luy faisons service agréable d'en avoir soin.
C'est pourquoy nous le devons avoir plus grand que les mondains n'ont pas des leurs ; car ils ne font pas leurs travaux sur une si excellente considération, puis qu'ils ne les font que pour l'amour d'eux-mesmes, et nous les faisons pour l'amour de Dieu. Or comme l'amour de soy-mesme est un amour violant, turbulent, empressé ; aussi le travail et le soin qu'on a pour luy des biens du monde, est tout plein de trouble, de chagrin, d'inquiétude. Et comme l'amour de Dieu est doux, tranquille, paisible : aussi le soin et travail qu'on a pour iceluy, des biens du monde, est tout doux, amiable et soùefve. Ayons donc soing de la conservation, voire de l'accroissement de nos biens temporels, comme de chose que Dieu veut que nous fassions pour son amour ; mais prenons garde que l'amour propre ne nous trompe : car quelquefois il contrefait si bien l'amour de Dieu, qu'il semble que ce soit luy. Or afin qu'il ne vous déçoive, prattiquez la pauvreté ; je ne dis pas celle d'esprit, mais je dis la pauvreté d'efïect, emmy toutes les facultez et richesses que Dieu nous a données.
Quittez tousjours quelque partie de vos moyens en les donnant aux pauvres de bon cœur : car donner ce qu'on a, c'est s'appauvrir d'autant : et plus vous donnerez, plus vous vous appauvrirez. Il est vray que Dieu vous le rendra, non pas seulement en l'autre monde,
Bien que vous donnerés aux pauvres, si toutefois vous ne donnés pas ni selon vos richesses, ni selon vos facultés, ni selon leurs nécessités, vous n'estes pas encor pauvre d'esprit ; car quicomque est pauvre d'esprit, bien qu'il ne quitte pas tout, il distribue néanmoins ce qui est convenable. C'est encor pauvreté d'esprit, quand il nous arrive quelque défaut es choses temporelles, si sans inquiétude nous supportons ce manquement, petit ou grand qu'il soit. Il nous faut emmi les richesses aymer la pauvreté, et dedans la pauvreté mespriser les richesses : et lhors nous aurons la vraye pauvreté
(1) Voir la variante, pp. 99*, 100*.
104* Introduction a la Vie Dévote
mais en cellui-cy : car il n'y a rien qui fasse tant prospérer temporellement que l'aumosne : mais en attendant que Dieu vous le rende vous serez tousjours appauvrie de cela. O le sainct et riche appauvrissement que celuy qui se fait par l'aumosne !
Aymez les pauvres et la pauvreté ; car par cet amour vous deviendrez vrayement pauvre : puis que, comme dit l'Escriture, nous sommes faicts comme les choses que nous aymons. L'amour esgale les amans : Qui est infirme avec lequel je ne sois infirme? dit sainct Paul. Il pouvoit dire : Qui est pauvre avec lequel je ne sois pauvre? parce que l'amour le faisoit estre tel que ceux qu'il aimoit. Si doncques vous aymez les pauvres, vous serez vrayement participante de leur pauvreté, et pauvre comme eux.
Or si vous aymez les pauvres, mettez vous souvent parmi eux ; prenez plaisir à les voir chez vous, et à les visiter chez eux. Conversez volontiers avec eux, soyez bien aise qu'ils vous approchent aux Eglises, aux rues, et ailleurs : soyez pauvre de langue avec eux, leur parlant comme leur compaigne : mais soyez riche des mains, leur départant de vos biens, comme plus abondante.
Voulez vous faire encore d'avantage, ma chère Philothee? Ne vous contentez pas d'estre pauvre comme les pauvres, mais soyez plus pauvre que les pauvres. Et comment cela? Le serviteur est moindre que son maistre ; rendez vous doncques servante des pauvres : allez les servir dans leurs licts quand ils sont malades ; je dis de vos propres mains : soyez leur cuisinière, et à vos propres despens : soyez leur lingiere et blanchisseuse ; ô ma Philothee, ce service est plus triomphant qu'une Royauté! Sainct Louys tout grand Roy qu'il estoit, le pratiquoit avec un zèle et persévérance nompareille.
Bien-heureux sont ceux qui sont ainsi pauvres, car à eux appartient le Royaume des Cieux. J'ay eu faim, vous m'avez repeu ; j'ay eu froid, vous m'avez revestu. Possédez le Royaume qui vous a esté préparé dés la constitution du monde, dira le Roy des pauvres, et des Roys, en son grand Jugement.
Il n'est celuy presque qui en quelque occasion n'ait quelque manquement et défaut de commoditez. Il arrive quelquefois chez nous un hoste que nous voudrions et devrions bien traitter : il n'y a pas
d'esprit, ainsy comme les perles se treuvant en l'abondance des eaux de la mer, les mesprisent pour recevoir les petites gouttes de la rosée céleste.
Le vray désir de l'homme de bien qui est au monde doit estre celuy de Salomon, de n'estre ni riche ni pauvre, mais d'avoir la sainte suffisance. Quand nous avons plus quil nous faut, il est bien difficile de quitter le surabondant pour revenir a la suffisance ; mais quand nous avons moins qu'il nous faut, il nous est bien aysé de retrancher nos désirs pour les esgaler a
Edition Princeps. Partie II. Chap. xxi. 105*
moyen pour l'heure : on a ses beaux habits en un lieu : on en auroit bien besoing en un autre, où il seroit requis de paroistre. Il arrive que tous les vins d'une cave se poussent et tournent, il n'en reste plus que les plus mauvais et verds. On se treuve aux champs dans quelque biquoque où tout manque : on n'a ny lict, ny chambre, ny table, ny service. En fin il est facile d'avoir souvent besoing de quelque chose, pour riche qu'on soit : or cela c'est estre pauvre en effet, de ce qui nous manque. Philothee, soyez bien ayse de ces rencontres : acceptez les de bon cœur, souffrez les gayement.
Quand il vous arrivera des inconveniens qui vous appauvriront, ou de beaucoup ou de peu, comme font les tempestes, les feux, les inondations, les sterilitez, les larcins, les procès, ô c'est allors la vraye saison de prattiquer la pauvreté, recevant avec douceur ces diminutions de facultés, et s'accommodant patiemment et constamment à cet appauvrissement. Esaii se présenta à son père avec ses mains toutes couvertes de poil, et Jacob en fit de mesme. Mais parce que le poil qui estoit es mains de Jacob, ne tenoit pas à sa peau, ains à ses gans, on luy pouvoit oster son poil sans l'offencer ny escorcher. Au contraire, parce que le poil des mains d'Esaù tenoit à sa peau, qu'il avoit toute velue de son naturel, qui luy eut voulu arracher son poil, luy eut bien donné de la douleur : il eut bien crié, il se fut bien eschauffé à la deffence. Quand nos moyens nous tiennent au cœur, si la tempeste, si le larron, si le chiquaneur nous
ce que nous avons. Si nos moyens ne se veulent pas aggrandir pour correspondre a nos désirs, il faut amoindrir nos désirs et les accourcir a la juste mesure de nos moyens. Et pour dire tout en un mot, l'esprit du Chrestien est vrayement pauvre selon Dieu quand il fait librement des richesses comme Jacob faisoit de ses gans : Esaù avoit sa peau toute velue et pleine de poil, Jacob se rendit semblable a luy en cela, couvrant ses mains et son col d'une peau de chevreau. Mais il y avoit cette différence, que qui eust voulu oster le poil des mains d'Esaù, on [ne] l'eust peu faire sans qu'il eust souffert une grande douleur parce que ce poil et cette peau tenoyent a sa chair; mais qui eust voulu oster le poil de la main de Jacob, il le pouvoit faire sans qu'il en ressentist aucune douleur, d'autant que la peau a laquelle le poil se tenoit n'estoit pas attachée a sa chair. Ainsy celuy qui est riche d'affection, il a les richesses attachées a son propre cœur, on ne sçauroit les luy oster sans qu'il en sente de la peyne et du tourment; mais celuy qui est pauvre d'esprit et d'affection il peut avoir et perdre les richesses sans que son cœur soit altéré ni troublé, ainsy comme l'on remarque en Job : Le Seigneur, dit-il, m'a donné des moyens, il me les a ostés, son Nom soit béni. Je veux dire, qu'il se faut servir des richesses et facultés de ce monde comme l'on se sert des robbes, lesquelles on ne colle pas sur le cors mais on les y applique simplement en sorte qu'on les puisse vestir et devestir sans douleur ni ressentiment. Il faut avoir un juste soin de la conservation et avancement des choses domestiques, mais sans empressement, sans ardeur et sans chagrin.
106* Introduction a la Vie Dévote
en arrache quelque partie, quelles plaintes, quels troubles, quelles impatiences en avons nous ? Mais quand nos biens ne tiennent qu'au soin que Dieu veut que nous en ayons, et non pas à nostre cœur, si on nous les arrache, nous n'en perdons pourtant pas le sens, ny la tranquillité. C'est la différence des bestes et des hommes, quant à leurs robbes ; car les robbes des bestes tiennent à leur chair , et celles des hommes y sont seulement appliquées , en sorte qu'ils puissent les mettre et oster quand ils veulent.