POUR PRATTIQUER LA RICHESSE EMMY LA PAUVRETÉ D'ESPRIT
CHAP. XXII
Mais si vous estes réellement pauvre, ma Philothee, ô Dieu, soyés le encor d'esprit. Faites de nécessité vertu, et employés cette pierre précieuse de la pauvreté pour ce qu'elle vaut. Son esclat n'est pas découvert en ce monde : mais si est-ce pourtant qu'il est extrêmement beau et riche.
(0 Ayés patience, vous estes en bonne compaignie. Nostre Seigneur, nostre Dame, les Apostres, tant de Saincts et de Sainctes ont esté pauvres, et pouvans estre riches ils ont mesprisé de l'estre. Combien y a il de grands mondains qui avec beaucoup de contradictions sont allés rechercher, avec un soin nompareil la sainte pauvreté, dedans les cloistres, et les hospitaux ? Ils ont pris beaucoup de peine pour la treuver. Tesmoin, S. Alexis, saincte Paule, S. Paulin, S. Angele, et tant d'autres. Et voila, Philothee, que plus gratieuse en vostre endroit, elle se vient présenter chés vous. Vous l'avez rencontrée sans la chercher et sans peine. Embrassez la donques comme la chère amie de Jesus-Christ, qui nasquist, vescut et mourut avec la pauvreté, qui fut sa nourrisse toute sa vie.
Vostre pauvreté , Philothee , a deux grands privilèges , par le moyen desquels elle vous peut beaucoup faire mériter. Le premier, c'est qu'elle ne vous est point arrivée par vostre choix, mais par la seule volonté de Dieu, qui vous a faitte pauvre, sans qu'il y ayt eu aucune concurrence de vostre volonté propre. Or ce que nous recevons purement de la volonté de Dieu luy est tousjours tres-
(i) Pour cet alinéa, voir la variante, p. 99*.
Edition Princeps. Partie IL Chap. xxii. 107*
agréable, pourveu que nous le recevions de bon cœur, et pour l'amour de sa saincte volonté. Où il y a moins du nostre, il y a plus de Dieu : la simple et pure acceptation de la volonté de Dieu rend une souffrance extrêmement pure.
Le second privilège de cette pauvreté, c'est qu'elle est une pauvreté vrayement pauvre. Une pauvreté louée, caressée, estimée, secourue et assistée, elle tient de la richesse : elle n'est pour le moins pas du tout pauvre ; mais une pauvreté mesprisée, rejettée, reprochée et abandonnée, elle est vrayement pauvre. Or telle est pour l'ordinaire la pauvreté des séculiers : car parce qu'ils ne sont pas pauvres par leur élection, mais par nécessité, on n'en tient pas grand conte. Et en ce qu'on n'en tient pas grand conte, leur pauvreté est plus pauvre que celle des Religieux, bien que celle-cy d'ailleurs ayt une excellence fort grande, et trop plus recommandable à raison du vœu, et de l'intention pour laquelle elle a esté choisie.
Ne vous plaignes donc pas, ma chère Philothee, de vostre pauvreté : car on ne se plaint que de ce qui desplait ; et si la pauvreté vous desplait, vous n'estes plus pauvre d'esprit, ains riche d'affection.
Ne vous désolez point de n'estre pas si bien secourue qu'il seroit requis, car en cela consiste l'excellence de la pauvreté. Vouloir estre pauvre, et n'en recevoir point d'incommodité, c'est une trop grande ambition, car c'est vouloir l'honneur de la pauvreté et la commodité des richesses.
N'ayez point de honte d'estre pauvre, ny de demander l'aumosne en charité : recevés celle qui vous sera donnée avec humilité, et acceptés les refus avec douceur. Resouvenez vous souvent du voyage que nostre Dame fit en Egipte pour y porter son cher Enfant : combien de mespris, de pauvretés, de misères il luy convint supporter ! si vous vivez comme cela, vous serez tres-riche en vostre pauvreté.
io8* Introduction a la Vie Dévote