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DE LA MEDISANCE

CHAP. XXVIII

Quant à la médisance c'est la peste des conversations ; bien heureux est celuy qui en est préservé. Dittes volontiers bien de tous, quand vous sçaurés qu'il y en a : ne dittes jamais mal des personnes, quoy que vous sçachiés qu'il y en a.

Edition Princeps. Partie II. Chap. xxviii. 115*

Mais prenez garde aussi de ne point dire de bien des choses mauvaises, pour esviter la médisance : comme aussi de ne point dire mal du bien, pensant user de franchise. S'il se treuve une personne qui soit vrayemsnt médisante ne dittes pas pour l'excuser qu'elle est libre et franche. Si l'on parle d'une personne manifestement subjette à la vanité , ne dittes pas qu'elle est généreuse et propre. Les privautés dangereuses ne les appelles pas simplicités ny nayvetés : ne fardés pas la désobéissance du nom de zèle, ny la lasciveté du nom d'amitié : il faut blasmer les choses blasmables, selon qu'elles le sont, et rien plus. Par exemple, si je blasme la privauté de ce jeune homme et de cette fille, parce qu'elle est trop grande et indiscrette ; ô Dieu, Philothee, il faut que je tienne la balance bien droitte : et que puis que je les veux juger, que je ne die pas un seul mot de trop. S'il n'y a qu'une foible apparence de mal, il ne faut pas que je die rien d'avantage. S'il n'y a qu'une simple imprudence, je ne diray aussi de mesme que cela. S'il n'y a ny imprudence ny vraye apparence de mal, mais que seulement quelque esprit malicieux en puisse tirer quelque prétexte de médisance, ou je n'en diray rien du tout ou je diray cela mesme. Bref ma langue pendant que je juge le prochain, est en ma bouche comme un rasoir en la main du Chirurgien, lequel veut trancher entre les nerfs et les tendons. Il faut que le coup que j'en donneray soit si juste, que je ne die ny plus ny moins que ce qui en est.

Avec tout cela encore ne faut il pas parler du prochain, ny le juger, sinon que le temps et le lieu le requièrent. Par exemple on recite devant des filles les privautés de telles et de telles, qui sont manifestement périlleuses ; la dissolution d'un tel ou d'une telle , en paroles, ou en gestes, qui sont manifestement lubriques. Si je ne blasme librement ce mal, et que je vueïlle l'excuser, ces tendres âmes qui sont presantes prendront occasion de se relâcher à quelque chose semblable. Alors doncq je puis, ains je dois dire franchement que cette privauté est blasmable, que cette dissolution est deshonneste. Mais si je puis attendre de le dire à part, je me dois taire pour lors : car ny le temps, ny le lieu ne requièrent pas que je juge.

U) Il faut encore qu'il m'appartienne de juger et parler, comme quand je suis des premiers, et que si je ne parle il semblera que j'appreuve le vice : alors je dois user de franchise en le reprouvant : car si je suis des moindres de la troupe, je ne dois pas entreprendre

(a) r Si on vous dit du mal du prochain, sans fondement, blasmes le vice duquel on parle, mais descharges en la personne de laquelle on parle. J

ii6* Introduction a la Vie Dévote

de juger. (b) Apres tout cela, tandis que vous pourrez, blasmez tousjours le vice, et deschargez en la personne qu'on accuse : dites, je ne pourray jamais croire que cette personne ayt fait ce mal.

Il est vray que des pécheurs infâmes, publiques, et manifestes on en peut parler librement, pourveu que ce soit avec esprit de charité et de compassion, et non point avec arrogance et presumption, ny pour se plaire au mal d'autruy : car pour ce dernier c'est le fait d'un cœur vil et abjet. J'excepte entre tous les ennemis déclarez de Dieu et de son Eglise : car ceux là il les faut décrier tant qu'on peut, comme sont les sectes des hérétiques et schismatiques, et les chefs d'icelles. C'est charité de crier au loup quand il est entre les brebis, voyre où qu'il soit.

Chacun se donne liberté de juger et censurer les Princes, et de mesdire des nations toutes entières, selon la diversité des affections que l'on a en leur endroit. Philothee, ne faites pas cette faute : car outre l'offence de Dieu, elle vous pourroit susciter mille sortes de querelles.

Quand vous oyés mal dire, rendes douteuse l'accusation, si vous le pouvez faire justement : si vous ne pouvés pas, excusez l'intention de l'accusé : que si cela ne se peut, tesmoignés de la compassion sur luy. Escartés ce propos là , vous resouvenant et la compagnie, que ceux qui ne tombent pas en faute, en doivent toute la grâce à Dieu. R'appellez à soy le mesdisant par quelque douce manière : dittes quelques autres biens de la personne offencée, si vous le sçavez.

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