‹ ŒuvresChapitre 217 sur 272 · QUELQUES AUTRES ADVIS TOUCHANT LE PARLER · texte numérisé non relu

QUELQUES AUTRES ADVIS TOUCHANT LE PARLER

CHAP. XXIX

Que vostre langage soit doux, franc, sincère, rond, naïf, et fidelle. Gardez vous des duplicitez, artifices, et feintises : car bien que il ne soit pas bon de dire tousjours toutes sortes de veritez, si n'est il jamais permis de contrevenir à la vérité. Accoustumez vous de neU) jamais dire de mensonge à vostre escient, ny par excuse,

(b) de juger. — Mais (a) de ne — point

Edition Princeps. Partie II. Chap. xxix. 117*

ny autrement, vous resouvenant que Dieu est le Dieu de vérité. Si vous en dittes par mesgarde, et vous pouvés la corriger sur le champ par quelque explication ou réparation, corrigés la. Une excuse véritable a bien plus de grâce et de force pour excuser que le mensonge.

Bien que quelquefois on puisse discrètement et prudemment desguiser et couvrir la vérité par quelque artifice de parolle, si ne faut-il pas prattiquer cela sinon en choses d'importance, quand la gloire et service de Dieu le requièrent manifestement : hors de là les artifices sont dangereux ; car, comme dit la saincte parolle, le Sainct Esprit n'habite pas en un esprit feint et double. Il n'y a nulle si bonne et désirable finesse que la simplicité. Ces prudences mondaines, et artifices charnels appartiennent aux enfans de ce siècle : mais les enfans de Dieu cheminent sans destour, et ont le cœur sans replis. Qui chemine simplement, dit le Sage, il chemine confidemment. Le mensonge, la duplicité, la simulation, tesmoignent tousjours un esprit foible et vil. C'est un advis du Roy sainct Louys de ne point desdire personne, sinon qu'il y eust péché, ou grand dommage à consentir : c'est afin d'esviter toutes contestes et disputes. Or quand il importe de contredire à quelqu'un, et d'opposer son opinion à celle d'un autre (b), il faut user de grande douceur et dextérité, sans vouloir violanter l'esprit d'autruy (c) : car aussi bien ne gaigne-on rien en prenant les choses asprement.

Le parler peu, tant recommandé par les anciens Sages, ne s'entend pas qu'il faille dire peu de parolles, mais de n'en dire pas beaucoup d'inutiles : car en matière de parler, on ne regarde pas à la quantité, mais à la qualité ; et me semble qu'il faut fuir les deux extremitez. Car de faire trop l'entendu et le severe, refusant de contribuer aux devis familiers qui se font aux conversations, il semble qu'il y aye, ou manquement de confiance, ou quelque sorte de desdain : de babiller aussi et cajoler tousjours, sans donner ny loisir, ny commodité aux autres de parler à souhait, cela tient de l'esventé et léger.

Sainct Louys ne treuvoit pas bon qu'estant en compagnie l'on parlast en secret et en conseil, et particulièrement à table, afin que l'on ne donne soupçon que l'on parle des autres en mal. Celuy, disoit-il, qui est à table en bonne compagnie, qui a à dire quelque chose joyeuse et plaisante, la doit dire que tout le monde l'entende : si. c'est chose d'importance on la doit taire, sans en parler.

(b) de quelqu'un

(c) des autres

Introduction a la Vie Dévote

DES PASSETEMPS ET RECREATIONS ET PREMIEREMENT DES LOISIBLES ET LOUABLES

CHAP. XXX

Il est force, ma chère Philothee, de relascher quelquefois nostre esprit, et nostre corps encore à quelque sorte de récréation. S. Jean l'Evangeliste, comme dit le bien-heureux Cassian, fut un jour trouvé par un chasseur, qu'il tenoit une perdrix sur son poing, laquelle il caressoit par récréation : le chasseur luy demanda pourquoy estant homme de telle qualité il passoit le temps en chose si basse et vile ; et S. Jean luy dit : Pourquoy ne portes tu pas ton arc tousjours tendu ? De peur, respondit le chasseur, que demeurant tousjours courbé il ne perde la force de s'estendre quand il en sera mestier. Ne t'estonne pas donq, répliqua l'Apostre, si je me démets quelque peu de la rigueur et attention de mon esprit, pour prendre un peu de récréation, affin de m'employer par après plus vivement à la contemplation. C'est un vice sans doute que d'estre si rigoureux, agreste, et sauvage, qu'on ne vueille prendre pour soy, ny permettre aux autres aucune sorte de récréation, (a)

Prendre l'air, se promener, s'entretenir de devis joyeux et amiables, jouer du luth, ou autres instrumens, chanter musique, aller à la chasse, ce sont récréations si honnestes, que pour en bien user il n'est besoin que de la commune prudence, qui donne à toutes choses le rang, le temps, le lieu et la mesure.

Les jeux, esquels le gain sert de prix et recompense à l'habilité et

(a) [De toutes les matières traitées depuis la fin de cet alinéa jusqu'au milieu du chap. xli, p. 135, le Ms. ne contient que deux passages : un premier jet des chapitres xxx-xxxiii, reproduit intégralement ici, et une variante touchant Les Amitiés. ]

Il y a des récréations qui d'elles mesmes ne sont nullement dangereuses : comme de se pourmener aux champs, aux jardins, jouer des instrumens, chanter musique ; et pour celles ci, Philothee, je n'ay rien a vous dire, car la commune discrétion suffît pour s'en bien servir. Il y a une autre sorte de récréations qui sont un peu plus dangereuses, comme sont les jeux loysibles et les danses et les festins; et en fin il y a une autre sorte de récréation

Edition Princeps. Partie II. Chap. xxxi. 119*

industrie du corps ou de l'esprit, comme les jeux de la paume, balon, palemaille : les courses a la bague, les eschets, les tables, ce sont récréations de soy-mesme bonnes et loysibles. Il se faut seulement garder de l'excès, soit au temps que l'on y employé, soit au prix que l'on y met : car si l'on y employé trop de temps, ce n'est plus récréation, c'est occupation ; on n'allège pas ny l'esprit ny le corps, au contraire on l'estourdit, on l'accable. Ayant joué cinq, six heures aux eschets, au sortir on est tout recreu et las d'esprit. Jouer longuement à la paume ce n'est pas recréer le corps, mais l'accabler. Et si le prix, c'est à dire ce que l'on joue est trop grand, les affections des joueurs se dérèglent ; et outre cela, c'est chose injuste de mettre des grands prix à des habilités, et industries de si peu d'importance, et si inutiles comme sont les habilités des jeux. Mais sur tout prenés garde, Philothee, de ne point attacher vostre affection à tout cela : car pour honneste que soit une récréation, c'est vice d'y mettre son cœur, et son affection. Je ne dis pas, qu'il ne faille prendre plaisir à jouer, pendant qu'on joue : car autrement on ne se recréeroit pas ; mais je dis qu'il ne faut pas y mettre son affection, pour les désirer, pour s'y amuser et s'en empresser.

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