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DES BALS, ET PASSETEMPS LOISIBLES, MAIS DANGEREUX

CHAP. XXXI

(0 Les danses et bals sont choses indifférentes de leur nature : mais selon l'ordinaire façon avec laquelle cet exercice se fait, il est fort panchant, et incliné du costé du mal, et par conséquent plein de danger et de péril. On les fait de nuict, et parmi les ténèbres et obscurités. Il est aysé de faire glisser plusieurs accidens ténébreux,

encor plus dangereuse, comme sont les tournois et toutes sortes de jeux défendus.

Jouer a la paume, au ballon, au paillemaille, aux quilles, aux boules, qui sont tous exercices corporelz esquelz le gain sert de prix a l'habilité et souplesse des joueurs, c'est une chose de soy mesme bonne et loysible, comm'aussi le jeu des eschecz, des tables et autres jeux esquelz le gain

(1) Voir la variante, p. 125*.

120* Introduction a la Vie Dévote

et vicieux en un sujet qui de soy-mesme est fort susceptible du mal. On y fait de grandes veillées, après lesquelles on perd les matinées des jours suivans, et par conséquent le moyen de servir Dieu en icelles. En un mot c'est tousjours folie de changer le jour à la nuict, la lumière aux ténèbres, les bonnes œuvres à des folatreries. Chacun porte au bal de la vanité à l'envy ; et la vanité est une si grande disposition aux mauvaises affections, et aux amours dangereux et blasmables, qu'aisément tout cela s'engendre es danses.

Je vous dis des danses, ma Philothee, comme les médecins disent des potirons et champignons. Les meilleurs n'en valent rien, disent ils ; et je vous dis que les meilleurs bals ne sont guère bons. Si neantmoins il faut manger des potirons, prenez garde qu'ils soyent bien apprestez ; si par quelque occasion de laquelle vous ne puissiez pas bien vous excuser, il faut aller au bal, prenez garde que vostre danse soit bien apprestée. Mais comme faut il qu'elle soit accommodée? de modestie, de dignité, et de bonne intention. Mangez en peu, et peu souvent (disent les médecins parlans des champignons) car pour bien apprestez qu'ils soient la quantité leur sert de venin. Dansez peu, et peu souvent, ma Philothee, car faisant autrement vous vous mettez en danger de vous y affectionner. Apres les champignons il faut boire du vin précieux ; après les danses il faut mettre dans son cœur quelques bonnes pensées, qui empeschent le plaisir vain que l'on a pris, de faire des mauvaises impressions. Les champignons selon Pline estans spongieux et poreux, comme ils sont, attirent aysement toute l'infection qui leur est autour ; si que les serpens les approchans ils en reçoivent le venin ; les bals, les danses, et telles assemblées ténébreuses, attirent ordinairement les vices et péchez, qui régnent en un lieu, les querelles, les envies, les moqueries, les folles amours. Et comme ces exercices ouvrent les pores du corps de ceux qui les font, aussi ouvrent-ils les pores du cœur. Au moyen dequoy si quelque serpent sur cela vient souffler aux oreilles quelque parolle lascive, quelque mugueterie, quelque cajolerie : ou que quelque basilic vienne jetter des regards impudiques, des œillades d'amour, les cœurs sont fort aysés à se laisser saisir et empoisonner. O Philothee, ces impertinentes récréations sont ordinairement dangereuses : elles dissipent l'esprit de dévotion, allanguissent les forces, refroidissent la charité, et reveillent en lame mille sortes de mauvaises affections : c'est pourquoy il en faut user avec une grande prudence.

dépend principalement de l'art et habilité spirituelle des joueurs, car la rayson veut bien que le plus habile soit récompensé du gain.

Edition Princeps. Partie II. Chap. xxxii. 121*

DES JEUX DEFENDUS

CHAP. XXXII

Les jeux des dez, des cartes, et semblables esquels le gain dépend principalement du hazard, ne sont pas seulement des récréations dangereuses, comme les danses, mais elles sont simplement et naturellement mauvaises et blasmables : c'est pourquoy elles sont défendues par les loix, tant civiles qu'ecclésiastiques. Mais quel grand mal a il, me direz vous? Le gain ne se fait pas en ces jeux selon la raison, mais selon le sort qui tumbe bien souvent à celluy qui par habilité et industrie ne meritoit rien : la raison est donq offencée en cela. Mais nous avons ainsi convenu, me direz vous : cela est bon, pour monstrer que celuy qui gaigne ne fait pas tort aux autres : mais il ne s'ensuit pas que la convention ne soit desraisonnable, et le jeu aussi : car le gain qui doit estre le prix de l'industrie, est rendu le prix du sort, qui ne mérite nul prix, puis qu'il ne dépend nullement de nous.

Outre cela , ces jeux portent le nom de récréation , et sont faits pour cela, et neantmoins ils ne le sont nullement, mais des violentes occupations. Car comme peut estre récréation un exercice auquel il faut tenir l'esprit bandé et tendu par une attention continuelle, et agité de perpétuelles inquiétudes, appréhensions, et empressemens? Y a-il attention plus triste, plus sombre, et mélancolique que celle des joueurs? C'est pourquoy il ne faut pas parler sur le jeu, il ne faut pas rire, il ne faut pas tousser, autrement les voila à despiter.

Mais les jeux des dés et des cartes, et telz autres esquelz le gain dépend principalement du hazard, sont simplement blasmables, parce qu'ilz ne sont pas selon la rayson, mais selon le sort qui tombe bien souvent au plus mal habile et a celuy qui par habilité et industrie ne meriteroit rien. C'est pourquoy les lois tant civiles qu'ecclésiastiques ont défendu telle sorte de jeu comme desraysonnable.

Outre cela, Philothee, ces jeux sont blasmables en ce qu'en lieu de servir de récréation ilz servent d'occupation ; car, comme peut-on appeller récréation un exercice auquel il faut tenir bandé l'esprit par une attention continuelle, et l'avoir gêné de continuelles inquiétudes et variétés d'appréhensions r y a-il rien de si triste que cette attention? Et puis, n'est ce pos une joye

122* Introduction a la Vie Dévote

En fin il n'y a point de joye au jeu qu'en gaignant : et ceste joye n'est elle pas inique, puis qu'elle ne se peut avoir que par la perte et le desplaisir du compagnon ? ceste resjoùissance est certes infâme. Pour ces trois raisons les jeux sont défendus. Le grand Roy S. Louys sçachant que le Comte d'Anjou son frère, et Messire Gautier de Nemours joùoyent, il se leva, malade qu'il estoit, et alla tout chancelant en leur chambre, et là print les tables, les dez, et une partie de l'argent, et les jetta par les fenestres dans la mer, se courrouçant fort à eux. La saincte et chaste damoiselle Sara parlant à Dieu de son innocence ; Vous sçavez, dit elle, ô Seigneur, que jamais je n'ay conversé entre les joueurs.

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