DE L AMITIE, ET PREMIEREMENT DE LA MAUVAISE ET FRIVOLE
CHAP. XXXV
(a) L'amour tient le premier rang entre les passions de l'ame, et est dans le cœur comme le Roy de tous les mouvemens d'iceluy. Il convertit tout le reste à soy, et nous rend tels que ce qu'il aime. Prenez donques bien garde, ma Philothee, de n'en point avoir de mauvais : car tout aussi tost vous seriez toute mauvaise. Or l'amitié est le plus dangereux amour de tous, parce que les autres amours peuvent estre sans communication : mais l'amitié estant totalement fondée sur icelle, on ne peut l'avoir avec une personne sans participer à ses qualitez.
L'amitié est un amour mutuel : et si il n'est pas mutuel, ce n'est pas une amitié : et ne suffit pas qu'il soit mutuel, il faut encor que les parties qui s'entre-aiment le sçachent : et qu'avec cela il y ayt entre elles quelque sorte de communication, qui soit le fondement de l'amitié.
(a) L'amour tient le'premier rang entre les passions, et semble qu'il soit comme le roy de tous nos mouvemens intérieurs. Prenés bien garde, Philothee, de n'en avoir point de mauvais : nous sommes telz que les choses que nous aymons. Mais le plus dangereux amour, c'est celuy qui se fait entre les hommes, que nous appelions amitié. Or l'amitié, outre l'amour qu'elle présuppose
L'amitié n'est autre chose qu'une mutuelle bienveuillance fondée sur quelque communication : prenés garde, Philothee, de n'en faire point que de bonnes. Ne sçaves vous pas, dit saint Jaques, que l'amitié de ce monde est
Edition Princeps. Partie IL Chap. xxxv.
Selon la diversité des communications, l'amitié est aussi diverse : et les communications sont différentes, selon la différence des biens qu'on s'entrecommunique. Si ce sont des biens faux et vains, l'amitié est fausse et vaine : si ce sont des vrays biens, l'amitié est vraye : et plus excellens seront les biens, plus excellente sera l'amitié : car comme le miel est plus excellent quand il se cueille es fleurons des fleurs plus exquises ; ainsi l'amitié fondée sur une plus exquise communication est la plus excellente. Et comme il y a du miel en Heraclée de Ponte, qui est vénéneux, et fait devenir insensés ceux qui le mangent, parce qu'il est recueilly sur l'aconit, qui est abondant en cette région là ; ainsi l'amitié fondée sur la communication des faux et vicieux biens, est toute fausse et mauvaise.
La communication des voluptés charnelles est une mutuelle propension et amorce brutalle, laquelle ne peut non plus porter le nom d'amitié entre les hommes, que celles des asnes et chevaux pour semblables effets : et s'il n'y avoit nulle autre communication au Mariage, il n'y auroit non plus nulle amitié. Mais parce que, outre celle là, il y a en iceluy la communication de la vie, de l'industrie, des biens, des affections, et d'une indissoluble fidellité ; c'est pourquoy l'amitié du Mariage est une vraye amitié et sainte.
L'amitié fondée sur la communication des plaisirs sensuels est toute grossière, et indigne du nom d'amitié : comme aussi celle qui est fondée sur des vertus frivoles et vaines, parce que ces vertus dépendent aussi des sens. J'apelle plaisirs sensuels ceux qui s'attachent immédiatement, et principallement aux sens extérieurs, comme le plaisir de voir la beauté, d'ouïr une douce voix, de toucher, et semblables. J'apelle vertus frivoles, certaines habilités et qualités vaines, que les foibles esprits appellent vertus et perfections. Oyés parler la pluspart des filles, des femmes, et des jeunes gens ; ils ne se feindront nullement de dire : un tel Gentilhomme est fort vertueux, il a beaucoup de perfection : car il danse bien, il joue bien à toutes sortes de jeux, il s'habille bien, il chante bien, il cajole bien, il a bonne mine ; et les charlatans s'apellent vertueux l'un l'autre, quand ils sont bons bouffons. Or comme tout cela regarde les sens, aussi les amitiés qui en proviennent s'apellent sensuelles, vaines, frivoles : et méritent plustost le nom de folastrerie que d'amitié. Ce sont ordinairement les amitiés des jeunes gens, qui se tiennent aux moustaches, aux cheveux, aux œillades, aux habits, à la morgue, à la
ennemie de Dieu ? Or l'amitié est telle que la communication sur laquelle elle est fondée : la communication du sang fait l'amitié du parentage , la communication d'habitation et de demeure fait l'amitié de compaignie ; ainsy
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babillerie; amitiés dignes de l'aage des amans, qui n'ont encor aucune vertu qu'en bourre, ny nul jugement qu'en boutton : aussi telles amitiés ne sont que passagères, et fondent comme la neige au soleil. La société faite pour le proffit temporel entre les marchands n'a que l'image de la vraye amitié : car ces associations se font, non pour l'amour des personnes, mais pour l'amour du gain.