DES VRAYES AMITIES
CHAP. XXXVI
O Philothee, aymez un chacun d'un grand amour charitable : mais n'ayez point d'amitié qu'avec ceux qui peuvent communiquer avec vous de choses vertueuses ; et plus les vertus que vous mettez en vostre commerce seront exquises, plus vostre amitié sera parfaicte. Si vous communiquez es sciences vostre amitié, c'est certes fort louable : plus encor si vous communiquez aux vertus, en la prudence, discrétion, force, justice. Mais si vostre mutuelle et réciproque communication se fait de la charité, de la dévotion, de la perfection Chrestienne ; ô Dieu, que vostre amitié sera précieuse! Elle sera excellente parce qu'elle vient de Dieu, excellente parce qu'elle tend à Dieu, excellente parce que son lien c'est Dieu, excellente parce qu'elle durera éternellement en Dieu. O qu'il fait bon aimer en terre comme l'on aime au Ciel, et apprendre à s'entre-cherir en ce monde, comme nous ferons éternellement en l'autre ! Je ne parle pas icy de l'amour simple de charité, car il doit estre porté à tous les hommes : mais je parle de l'amitié spirituelle, par laquelle deux, ou trois, ou plusieurs âmes se communiquent leur dévotion, leurs affections spirituelles, et se rendent un seul esprit entre elles. Qu'à bon droit peuvent chanter telles heureuses âmes : O que voicy combien il est bon et agréable que les frères habitent ensemble ; ouy, car le baume
des autres. Mais il y en a deux qui sont principalement recommandables, qui sont la communication des vertus, qui engendre l'amitié vertueuse, et la communication des grâces, qui fait l'amitié spirituelle. Quant a la première, elle se peut treuver encor parmi les mondains qui s'entrecommuniquent ou les sciences ou mesme quelque vertu morale ; mais la seconde ne se peut
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délicieux de la dévotion distille de l'un des cœurs en l'autre, par une continuelle participation : si qu'on peut dire que Dieu a respendu sur ceste amitié sa bénédiction, et la vie jusques au siècle des siècles.
Il m'est advis que toutes les autres amitiés ne sont que des ombres au prix de celle-cy, et que leurs liens ne sont que des chaisnes de verre ou de jayet, en comparaison de ce grand lien de la sainte dévotion, qui est tout d'or.
Ne faites point d'amitié d'autre sorte, je veux dire des amitiés que vous faites : car il ne faut pas ny quitter, ny mespriser pour cela les amitiés que la nature et les precedens devoirs vous obligent de cultiver, des parens, des alliez, des bien-facteurs, des voisins et autres : je parle de celles que vous choisissez vous-mesme.
N'escoutez point ceux qui veulent qu'on n'ait aucune sorte de particulière amitié, comme si ceste particularité estoit contraire à la perfection. Nostre Seigneur la perfection mesme, aima de spéciale amitié S. Jean, le Lazare, Marthe, Magdeleine; saint Pierre chérit S. Marc, saincte Petronille : comme S. Paul fit Timothee, saincte Tecle. S. Hierosme, S. Augustin, S. Bernard et tous les plus parfaicts du monde ont eu des particulières amitiez ; et S. Paul reprochant le détraquement des Gentils, les accuse qu'ils estoient gens sans affection : c'est à dire qui n'afTectionnoient personne, ny n'avoient nulle sorte d'amitié.
treuver qu'entre les enfans de Dieu, puisqu'elle présuppose la grâce intérieure supernaturelle.
Il n'est pas possible d'avoir une amitié égale envers les bons, ni cela n'est point nécessaire pour la vraye dévotion ; car, que peut on répliquer sur les exemples de Nostre Seigneur qui d'une amitié spéciale aymoit saint Jean, le Lazare, Marthe et Magdeleine ? Qui ne sçait que saint Paul a chéri plus particulièrement Timothee et sainte Thecle, et comme saint Pierre ayma aussi plus tendrement saint Marc et sainte Petronille ? C'est pourquoy l'apostre saint Paul reproche aux Romains qu'ilz estoyent gens sans affection. L'amitié spirituelle et fondée sur la communication de la dévotion est sans doute la plus excellente de toutes : son lien est plus fort et indissoluble, sa fin plus noble et plus excellente, ses actions et ses effectz plus dignes et relevés. Bref» comme les rivières commencent eu des petites sources et vont tous-jours croissant, jusques a tant qu'elles s'aillent joindre et unir a la mer de laquelle elles sont sorties, ainsy les amitiés spirituelles ayans leur origine de Dieu , commencent en des petites communications et croissent tous-jours, jusques a tant qu'elles s'aillent joindre et unir a la grande et parfaitte amitié qui se treuve entre les Bienheureux au Ciel.
128* Introduction a la Vie Dévote