DE LA DIFFERENCE DES VRAYES ET VAINES AMITIES
CHAP. XXXVII
Mais voicy un grand advertissement, ma Philothee. Le miel d'Heraclee ressemble à l'autre : il y a grand danger de prendre l'un pour l'autre, car la bonté de l'un n'empescheroit pas la nuisance de l'autre. Il faut prendre garde de n'estre point trompée en ces amitiés, notamment quand elles se contractent entre les personnes de divers sexe, sous quel prétexte que ce soit : car bien souvent Satan donne le change à ceux qui aiment. On commence par l'amour vertueux : mais si on n'est fort sage, l'amour frivole se meslera, puis l'amour sensuel, puis l'amour charnel; ouy mesme, il y a danger en l'amour spirituel, si on n'y prend garde, bien qu'en celuy-cy il soit plus difficile de prendre le change, parce que sa pureté et blancheur rendent plus cognoissables les souillures que Satan y veut mesler : c'est pourquoy il fait cela plus finement et y glisse les impuretez presque insensiblement.
Vous cognoistrez l'amitié mondaine d'avec la saincte et vertueuse, comme l'on cognoist le miel d'Heraclee d'avec l'autre. Le miel d'Heraclee rend une douceur extraordinaire à la langue; à raison de l'aconit qui accroist la douceur ordinaire du miel : et l'amitié mondaine commence par une composition et agencement de parolles emmiellées, qui tiennent desja fort de la cajolerie : le miel d'Heraclee estant avalé excite un tournoyement de teste, et l'amitié mondaine petit à petit fait un tournoyement d'esprit, qui fait chanceler la dévotion, et porte à des petits fatras de caresses sensuelles, lesquelles présagent la future cheute de la pureté : le miel d'Heraclee trouble la veùe, et ceste amitié mondaine va troublant le jugement, en sorte que l'on pense bien faire en mal faisant, ou au moins on s'excuse au mal, et le veut on couvrir par parolles et prétextes. Apres cela, le miel d'Heraclee donne une grande amertume en la bouche ; ainsi ces amitiés fausses et mondaines dégénèrent en tristesses, afflictions d'esprit, insolences, confusions, et charnalitez, qui se terminent bien souvent en folie et abbrutissement.
Soyez fidelle, constante, et impliable aux vrayes amitiés : fuïez les fausses et frivoles, et vous resouvenez tousjours de ce que dit S. Jaques, L'amitié de ce monde est ennemie de Dieu.
Edition Princeps. Partie II. Chap, xxxviii. 129*