DES DESIRS
CHAP. XXXVIII
Ne desirez jamais aucune chose mauvaise : car le seul désir vous rendroit mauvaise : et ne desirez point les choses dangereuses, comme sont les jeux, les bals, les autres passetemps périlleux, ny les honneurs, les charges, ny les visions : ne desirez point les choses fort esloignées, comme font plusieurs, qui désirent les choses qui ne peuvent arriver de long temps : en quoy ils lassent leur cœur inutilement, et se mettent en danger d'inquiétude. Comme par exemple, si un jeune homme désire fort d'estre prouveu de quelque office avant que le temps soit venu, dequoy je vous prie luy sert ce désir? si une femme mariée désire d'estre religieuse, à quel propos ? si je désire d'avoir le bien d'autruy justement, avant qu'il soit prest à le vendre, ne perds je pas mon temps en ce désir ? Si estant malade je désire de faire les offices de ceux qui sont en santé, cela ce sont des désirs des femmes grosses, qui désirent les cerises fraisches en hyver, et la neige en esté. On perd le temps, et ces désirs occupent la place d'autres désirs plus utiles.
Je n'appreuve nullement qu'une personne attachée à quelque devoir ou vocation s'amuse à désirer une autre sorte de vie, que celle qui est convenable à son devoir, ny des exercices incompatibles à sa condition présente : car cela dissipe le cœur et l'allanguit es exercices nécessaires. Si je désire la solitude des Chartreux, je perds mon temps, et ce désir tient la place de celuy que je dois avoir de me bien employer à mon office présent. Non je ne voudrois pas mesmement que l'on desirast d'avoir meilleur esprit, ny meilleur jugement : car ces désirs sont frivoles, et tiennent la place de celuy que chacun doit avoir de cultiver le sien tel qu'il est : ny que l'on désire les moyens de servir Dieu que l'on n'a pas, mais que l'on employé fidellement ceux qu'on a. Or cela s'entend des désirs qui amusent le cœur; car quant aux simples souhaits ils ne font nulle nuysance, pourveu qu'ils ne soyent pas frequens.
Ne desirez pas les croix, sinon à mesure que vous aurez bien supportées celles qui se seront présentées : car c'est un abus de désirer le martyre, et n'avoir pas le courage de supporter une injure. Ne
130* Introduction a la Vie Dévote
desirez point les tentations, mais employez vostre cœur à les attendre courageusement, et à vous en deffendre quand elles arriveront.
La variété des viandes (si principalement la quantité en est grande) charge tousjours l'estomach, et si il est foible elle le ruine. Ne remplissez pas vostre ame de beaucoup de désirs : ny mondains, car ceux-là vous gasteroient du tout : ny mesme spirituels, car ils vous embarrasseroient. Quand nostre ame est purgée, se sentant deschargée de mauvaises humeurs, elle a un appétit fort grand des choses spirituelles : et comme toute affamée elle se met à désirer mille sortes d'exercices de pieté, de mortification, de pénitence, d'humilité, de charité, d'oraison. C'est bon signe, ma Philothee, d'avoir ainsi bon appétit : mais regardez si vous pourrez bien tout digérer ce que vous voulez manger. Choisissez par l'advis de vostre Père spirituel entre tant de désirs, ceux qui peuvent estre prattiquez et exécutez maintenant, et ceux-là faites les bien valoir. Cela faict, Dieu vous en envoyera d'autres, lesquels aussi en leur saison vous pratiquerez, et ainsi vous ne perdrez pas le temps en désirs inutiles. Je ne dis pas qu'il faille perdre aucune sorte de bons désirs, mais je dis qu'il les faut produire par ordre ; et ceux qui ne peuvent estre effectuez présentement, il les faut serrer en quelque coing du cœur, jusques à ce que leur temps soit venu : et cependant effectuer ceux qui sont meurs et de saison ; ce que je ne dis pas seulement pour les spirituels, mais pour les mondains : sans cela nous ne sçaurions vivre qu'avec inquiétude et empressement.
qu'il faut avoir l'esprit juste et raisonnable CHAP. XXXIX
Nous ne sommes hommes que par la raison : et c'est pourtant chose rare de trouver des hommes vrayement raisonnables : d'autant que l'amour propre nous détraque ordinairement de la raison, (1) nous conduisant insensiblement a mille sortes de petites mais dangereuses injustices et iniquitez, qui sont comme les petits renardeaux, desquels il est parlé aux Cantiques, qui démolissent les vignes : parce qu'ils sont petits on n'y prend pas garde, mais parce qu'ils sont en quantité ils ne laissent pas de beaucoup nuire. Ce que je m'en vay vous dire sont ce pas des iniquitez et déraisons ?
(1) Voir la variante (e), p. 84*.
Edition Princeps. Partie II. Chap. xxxix. 131*
Nous accusons pour peu le prochain, et nous nous excusons en beaucoup. Nous voulons vendre fort cher, et acheter à bon marché : nous voulons que l'on face justice en la maison d'autruy, et chez nous miséricorde, et connivence : nous voulons qu'on prenne en bonne part nos parolles, et sommes chatouilleux et douillets à celles d'autruy : nous voudrions que le prochain nous laschast son bien en le bien payant ; n'est il pas plus juste qu'il le garde en nous laissant nostre argent? Nous luy sçavons mauvais gré dequoy il ne nous veut pas accommoder ; n'a il pas plus de raison d'estre fasché dequoy nous le voulons incommoder ?
Si nous affectionnons un exercice, nous mesprisons tout le reste, et contrerollons tout ce qui ne vient pas à nostre goust. S'il y a quelqu'un de nos inférieurs qui n'ait pas bonne grâce, ou sur lequel nous ayons une fois mis la dent, quoy qu'il face nous le recevons à mal ; nous ne cessons de le contrister, et tousjours nous sommes à le calanger. Au contraire si quelqu'un nous est agréable d'une grâce sensuelle, il ne fait rien que nous n'excusions. Il y a des enfans vertueux que leurs pères et mères ne peuvent presque voir pour quelque imperfection corporelle : il y en a des vicieux qui sont les favorys pour quelque grâce corporelle. En tout nous préférons les riches aux pauvres, quoy qu'ils ne soyent ny de meilleure condition, ny si vertueux : nous préférons mesmes les mieux vestus : nous voulons nos droits exactement, et que les autres soyent courtois en l'exaction des leurs : nous gardons nostre rang pontilleusement, et voulons que les autres soient humbles et condescendans. Bref nous sommes comme les perdrix de Paphlagonie, qui ont deux cœurs : car nous avons un cœur doux, gracieux et courtois en nostre endroit : et un cœur dur, severe, rigoureux envers le prochain. Nous avons deux poids, l'un pour peser nos commoditez, avec le plus d'avantage que nous pouvons : l'autre pour peser celles du prochain, avec le plus de desavantage qu'il se peut. Or comme dit l'Escriture, les lèvres trompeuses ont parlé en un cœur et un cœur, c'est à dire, elles ont deux cœurs : et d'avoir deux poids, l'un fort pour recevoir, et l'autre foible pour délivrer, c'est chose abominable devant Dieu.
Philothee, soyés esgale, et juste en vos actions : mettes vous tousjours en la place du prochain, et le mettez en la vostre, et ainsi vous jugerez bien : rendez vous vendeuse en achettant et achetteuse en vendant, et vous vendrez et achepterés justement. Toutes ces injustices sont petites, parce qu'elles n'obligent pas à restitution : d'autant que nous demeurons seulement dans les termes de la rigueur en ce qui nous est favorable; mais elles ne laissent pas de nous obliger à nous en amander, car ce sont des grands défauts de raison et de charité ; et au bout de là ne sont que tricheries : car on ne perd
rien à vivre généreusement, noblement, courtoisement, et avec un cœur esgal et raisonnable. Resouvenés vous donc, ma Philothee, d'examiner souvent vostre cœur, s'il est tel envers le prochain, estant en vostre place, comme voudriez que le sien fut envers vous, si vous estiés en la sienne : car voyla le poinct de la vraye raison. Trajan estant censuré par ses confidens dequoy il rendoit à leur advis la majesté impériale trop accostable; Ouy dëa, dit il, ne dois je pas estre tel Empereur à l'endroit des particuliers, que je desirerois rencontrer un Empereur, si j'estois particulier moy-mesme?