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DES INSPIRATIONS, ET COMME IL FAUT LES RECEVOIR

CHAP. XXXXVI

J'ay besoin d'une similitude pour me faire bien entendre. Pour l'entière resolution d'un mariage trois actions doivent entrevenir, quant à la Damoiselle que l'on veut marier. Car premièrement on luy propose le party, secondement elle agrée la proposition, troisiesmement elle consent. Ainsi Dieu voulant faire en nous, par nous, et avec nous quelque action de grande charité, premièrement il nous la propose par son inspiration, secondement nous l'agréons, troisiesmement nous y consentons ; car comme pour descendre au

( b ) [Le Ms. présente une lacune à partir d'ici, jusqu'au chap. xlyii, p. 143 *. 1

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péché il y a trois degrez, la tentation, la délectation, et le consentement, aussi en y a-il trois pour monter à la vertu : l'inspiration, qui est contraire à la tentation, la délectation en l'inspiration, qui est contraire à la délectation de la tentation, et le consentement à l'inspiration, qui est contraire au consentement à la tentation.

Quand l'inspiration dureroit tout le temps de nostre vie, nous ne serions pourtant nullement agréables à Dieu si nous n'y prenons plaisir : au contraire sa divine Majesté en seroit offencée, comme il le fut contre les Israélites, auprès desquels il fut quarante ans, comme il dit, les sollicitant à se convertir, sans que jamais ils y voulussent entendre : dont il jura contre eux en son ire, que jamais ils n'entreroient en son repos. Aussi le Gentil-homme qui auroit longuement servy une Damoiselle seroit bien fort desobligé, si après cela elle ne vouloit nullement entendre au Mariage qu'il désire.

Le plaisir que l'on prend aux inspirations est un grand acheminement à la grâce de Dieu, et desja on commence à plaire par iceluy à sa divine Majesté : car si bien cette délectation n'est pas encore un entier consentement, c'est une certaine disposition à iceluy ; et si c'est un bon signe et chose fort utile de se plaire à oùir la parole de Dieu, qui est comme une inspiration extérieure, c'est chose bonne aussi et agréable à Dieu de se plaire en l'inspiration intérieure. C'est ce plaisir duquel parlant l'Espouse sacrée, elle dit : Mon ame s'est fondue d'ayse, quand mon bien-Aymé a parlé ; aussi le Gentil-homme est desja fort contant de la Damoiselle qu'il sert, et se sent favorisé quand il voit qu'elle se plait en son service.

Mais en fin c'est le consentement qui parfait l'acte vertueux, car si estans inspirés et nous estant pleuz en l'inspiration nous refusons neantmoins par après le consentement à Dieu, nous sommes extrêmement mescognoissans et offensons grandement sa divine Majesté, car il semble, bien qu'il y ait plus de mespris. Ce fut ce qui arriva à l'Espouse sacrée : car quoy que la douce voix de son bien-Aimé luy eust touché le cœur d'un sainct ayse, si est-ce neantmoins qu'elle ne luy ouvrit pas la porte, mais s'en excusa d'une excuse frivole : dequoy l'Espoux justement indigné il passa outre et la quitta : aussi le Gentilhomme qui après avoir longuement recerché une Damoiselle, et luy avoir rendu son service agréable, en fin seroit rejette et mesprisé, auroit bien plus de sujet de mécontentement que si sa recerché n'avoit point esté agréée ny favorisée. Résolvez vous, Philothee, d'accepter de bon cœur toutes les inspirations qu'il plairra à Dieu de vous faire : et quand elles arriveront, recevez les comme les Ambassadeurs du Roy céleste, qui désire contracter mariage avec vous. Oyez paisiblement leurs propositions, considérez l'amour avec lequel vous estes inspirée, et caressez la saincte inspiration.

Edition Princeps. Partie II. Chap. xlvii. 143*

Consentez, mais d'un consentement plein, amoureux et constant à la saincte inspiration : car en ceste sorte, Dieu que vous ne pouvez obliger se tiendra pour fort obligé à vostre affection : mais avant que de consentir aux inspirations des choses importantes ou extraordinaires, afin de n'estre point trompée conseillez vous tousjours à vostre guide, afin qu'il examine si l'inspiration est vraye ou fausse : d'autant que l'ennemy voyant une ame prompte à consentir aux inspirations luy en propose bien souvent des fausses pour la tromper : ce qu'il ne peut jamais faire, tandis qu'avec l'humilité elle obéira à son conducteur.

Le consentement estant donné, il faut avec un grand soin en procurer les effets, et venir à l'exécution de l'inspiration, qui est le comble de la vraye vertu : car d'avoir le consentement dedans le cœur, sans venir à l'effet d'iceluy, ce seroit comme de planter une vigne sans vouloir qu'elle fructifiast.

Or à tout cecy sert merveilleusement de bien prattiquer l'exercice du matin, et les retraites spirituelles, que j'ay marquées cy dessus : car par ce moyen nous nous préparons à faire le bien d'une préparation non seulement generalle, mais aussi particulière.

DES GRANDES TENTATIONS, ET DE LA DIFFERENCE QU IL Y A ENTRE SENTIR LA TENTATION, ET CONSENTIR A ICELLE

CHAP. XLVII

Imaginez vous, Philothee, une jeune Princesse extrêmement aymée de son espoux, et que quelque meschant pour la débaucher et souiller son lict nuptial luy envoyé quelque infâme messager d'amour, pour traitter avec elle son malheureux dessein. Ce messager propose premièrement à ceste Princesse l'intention de son maistre : la Princesse secondement agrée ou desagrée la proposition et l'ambassade : troisiesmement , ou elle consent, ou elle refuse. Ainsi Satan, le monde, et la chair, voyant une ame espousée au Fils de Dieu luy envoyé des tentations et suggestions, par lesquelles le péché luy est proposé, U) sur lesquelles elle se plait, ou elle se deplait : en fin elle

(a) [Ici reprend le Ms. Voir p. 141*, (b).

144* Introduction a la Vie Dévote

consent, ou elle refuse ; qui sont en somme les trois degrez pour descendre à l'iniquité, la tentation, la délectation, et le consentement. Et bien que ces trois actions ne se cognoissent pas si manifestement en toutes autres sortes de péché, si est-ce qu'elles se cognoissent palpablement aux grands et énormes péchez.

Quand la tentation de quel péché que ce soit dureroit toute nostre vie, elle ne sçauroit nous rendre désagréables à la divine Majesté, pourveu qu'elle ne nous plaise pas, et que nous n'y consentions pas : la raison est, parce qu'en la tentation nous n'agissons pas, mais nous souffrons : et puis que nous n'y prenons point de plaisir, nous ne pouvons aussi en avoir aucune sorte de coulpe. S. Paul souffrit longuement ( b ) les tentations de la chair : et tant s'en faut que pour cela il fut désagréable à Dieu, qu'au contraire Dieu estoit glorifié par icelles. La B. H. Angele de Foligny sentoit des tentations charnelles si cruelles qu'elle fait pitié quand elle les raconte. Grandes furent aussi les tentations que souffrit S. François et S. Benoist, lors que l'un se jetta dans les espines, et l'autre dans la neige pour les mitiger : et neantmoins ils ne perdirent rien de la grâce de Dieu pour tout cela, ains l'augmentarent de beaucoup.

Il faut donc estre fort courageuse, Philothee, emmy les tentations, et ne se tenir jamais pour vaincue pendant qu'elles vous déplairont, en bien observant ceste différence qu'il y a entre sentir et consentir ; c'est qu'on les peut sentir encore qu'elles nous déplaisent, mais on ne peut consentir sans qu'elles (c) nous plaisent, puis que le plaisir pour l'ordinaire sert de degré pour venir au consentement. Que doncques les ennemis de nostre salut nous présentent tant qu'ils voudront d'amorces et d'apasts : qu'ils demeurent tousjours à la porte de nostre cœur pour entrer (d) : qu'ils nous facent tant de propositions qu'ils voudront ; mais tandis que nous aurons resolution de ne point nous plaire en tout cela, il n'est pas possible que nous offensions Dieu, non plus que le Prince espoux de la Princesse que j'ay représenté, ne luy peut sçavoir mauvais gré du message qui luy est envoyé, si elle n'y a prins aucune sorte de plaisir. Mais il y a ceste différence entre l'ame et ceste Princesse pour ce sujet, que la Princesse ayant ouy la proposition deshonneste peut si bon luy semble chasser le messager, et ne le plus ouïr ; mais il n'est pas tousjours au pouvoir de l'ame de ne point sentir la tentation, bien qu'il soit tousjours en son pouvoir de ne point y consentir. C'est

(b) souffrit — fort longuement Y et peut estre toute sa viej ( c ) mais on — n'y peut jamais consentir qu'elles ne (d) pour — fbuquer et entrer dedans j

Edition Princeps. Partie II. Chap. xlvii. 145*

pourquoy tant que la tentation dure et persévère, elle ne peut nous nuire, tandis qu'elle nous est désagréable.

Mais quant à la délectation qui peut suyvre la tentation, (e) pour autant que nous avons deux parties en nostre ame, l'une inférieure, et l'autre supérieure, et que l'inférieure ne suit pas tousjours (f ) la supérieure, ains fait son cas à part ; il arrive maintefois que la partie inférieure se plait en la tentation, sans le consentement, ains contre le gré de la supérieure : c'est la dispute et la guerre que l'Apostre S. Paul descrit quand il dit que sa chair convoite contre son esprit ; qu'il y a une loy des membres, et une loy de l'esprit, et semblables choses.

Avés vous jamais veu, Philothee, un grand brasier de feu couvert (g) de cendres : quand on vient dix ou douze heures après pour y chercher du feu on n'en treuve qu'un peu au milieu du fouyer, et encore a on peine de le treuver. Il y estoit neantmoins puis qu'on l'y treuve ; et avec iceluy on peut rallumer tous les autres charbons desja esteints : c'en est de mesme de la charité, qui est nostre vie spirituelle, parmy les grandes et violentes tentations. Car la tentation jettant sa délectation en la partie inférieure, couvre ce semble toute l'ame de cendres, et réduit l'amour de Dieu au petit pied, car il ne paroit plus nulle part, sinon au milieu du cœur, au fin fond de l'esprit, encor semble il qu'il n'y soit pas, et on a peine de le treuver : il y est neantmoins en vérité, puisque quoy que tout soit en trouble en nostre ame et en nostre corps, nous avons la resolution (h) de ne point consentir au péché ny à la tentation, et que la délectation qui plait à nostre homme extérieur desplait à l'intérieur : et quoy qu'elle soit tout autour de nostre volonté, si n'est elle pas dans icelle ; en quoy l'on voit que telle délectation est involontaire, et estant telle elle ne peut estre péché.

(e) la tentation, — Telle est de double sorte, car ou elle est volontaire, ou elle est involontaire; carj

(f) l'inférieure — n'obéit pas bien souvent a

(g) couvert — Tde grande quantité J (h) la resolution — entière et forte

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