‹ ŒuvresChapitre 231 sur 272 · DEUX BEAUX EXEMPLES SUR CE SUJET · texte numérisé non relu

DEUX BEAUX EXEMPLES SUR CE SUJET

CHAP. XXXXVIII

Il vous importe tant de bien entendre cecy, que je ne feray nulle difficulté de m'estendre à l'expliquer. Le jeune homme duquel parle S. Hierosme, qui couché et attaché sur un lict mollet, estoit provoqué par toutes sortes de vilains attouchemens et attraits des impudiques femmes qui s'estoient couchées avec luy exprés pour esbranler sa constance, ne devoit il pas sentir d'estranges esmotions charnelles? ses sens ne dévoient ils pas estre saisis de la délectation, et son imagination extrêmement occupée de ceste présence des objets voluptueux ? sans doute ; et neantmoins parmi tant de troubles, emmy un si terrible orage de tentations, il tesmoigne que son cœur n'est point vaincu, que sa volonté qui sent tout autour de soy tant de voluptez n'y consent toutefois nullement : puis que son esprit voyant tout rebellé contre luy, et n'ayant plus aucune des parties de son corps à son commandement, sinon la langue, il se la coupa avec les dents, et la cracha sur le visage de ces vilaines âmes qui tourmentoient la sienne plus cruellement par la volupté, que les borreaux n'eussent jamais sceu faire par les tourmens.

L'histoire du combat de saincte Catherine de Siennes en un pareil sujet est du tout admirable, en voicy le sommaire. Le malin esprit eust congé de Dieu d'assaillir la pudicité de ceste saincte vierge avec la plus grande rage qu'il pouvoit, pourveu toutefois qu'il ne la touchast point. Il fit donc toutes sortes d'impudiques suggestions à son cœur : et pour tant plus l'esmouvoir, venant avec ses compagnons en forme d'hommes et de femmes, il faisoit mille et mille sortes de charnalitez et lubricitez à sa veuë, adjoustant des parolles et semonces très deshonnestes ; et bien que toutes ces choses fussent extérieures, si est-ce que par le moyen des sens elles penetroient bien avant dedans le cœur de la vierge, lequel comme elle confessoit elle mesme, en estoit tout plein, ne luy restant plus que la fine pure volonté supérieure, qui ne fut agitée de ceste tempeste de vilenie et délectation charnelle. Ce qui dura fort longuement, jusques à tant qu'un jour nostre Seigneur s'apparut à elle, et elle luy dit : Ou estiés vous, mon doux Seigneur, quand mon cœur estoit plain de tant de ténèbres et tant d'ordures? A quoy il respondist : J'estois dedans ton

Edition Princeps. Partie II. Chap. xlix. 147*

cœur, ma fille. Et comment, repliqua-elle, habitiés-vous dedans mon cœur dans lequel il y avoit tant de vilenies ? habités vous donques en des lieux si deshonnestes ? Et nostre Seigneur luy dit : Dy moy, ces tiennes salles cogitations de ton cœur te donnoient-elles plaisir ou tristesse, amertume ou délectation ? Et elle dit : Extrême amertume et tristesse : et il luy répliqua : Qui estoit celuy qui mettoit cette grande amertume et tristesse dedans ton cœur, sinon moy qui demeurois caché dedans le milieu de ton ame ? Croy, ma fille, que si je n'eusse pas esté présent, ces pensées qui estoient au tour de ta volonté et ne pouvoient l'expugner, l'eussent sans doute surmontée et seroient entrées dedans, et eussent esté receùes avec plaisir par le libre arbitre, et ainsi eussent donné la mort à ton ame : mais parce que j'estois dedans, je mettois ce déplaisir et cette résistance en ton cœur, par laquelle il se reffusoit tant qu'il pouvoit à la tentation : et ne pouvant pas tant qu'il vouloit il en sentoit un plus grand déplaisir, et une plus grande hayne contre icelle et contre soy-mesme : et ainsi ces peines estoient un grand mérite, et un grand gain pour toy, et un grand accroissement de ta vertu et de ta force.

Voyez vous, Philothee, comme ce feu estoit couvert de la cendre, et que la tentation et délectation estoit mesme entrée dedans le cœur, et avoit environné la volonté, laquelle seule asistée de son Sauveur resistoit par des amertumes, des desplaisirs et detestations du mal qui luy estoit suggéré, refusant perpétuellement son consentement au péché qui l'environnoit ? O Dieu quelle détresse à une ame qui ayme Dieu de ne sçavoir seulement pas si il est en elle ou non, et si l'amour divin pour lequel elle combat est du tout esteint en elle, ou non. Mais c'est la fine fleur et la perfection de l'amour céleste que de faire souffrir et combattre pour luy, sans sçavoir si on l'a, et si il est en celuy qui combat pour et par luy.

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