‹ ŒuvresChapitre 238 sur 272 · DE LA DOUCEUR ENVERS SOY-MESME · texte numérisé non relu

DE LA DOUCEUR ENVERS SOY-MESME

CHAP. LV

L'une des bonnes prattiques que nous sçaurions faire de la douceur, c'est celle de laquelle le sujet est en nous-mesme, ne despitant jamais contre nous mesme, ny contre nos imperfections : car encore que la raison veut que quand nous faisons des fautes, nous en soyons desplaisans et marris ; si faut il neantmoins que nous nous empeschions d'en avoir une deplaisance aigre et chagrine, depiteuse et cholere : en quoy font une grande faute plusieurs qui s'estans mis en cholere se courroucent de s'estre courroucés, entrent en chagrin de s'estre chagrinés, et ont despit de s'estre dépités : car par ce moyen ils tiennent leur cœur confit et détrempé en la cholere ; et si bien il semble que la seconde cholere ruyne la première, si est ce neantmoins qu'elle sert d'ouverture et de passage pour une nouvelle cholere à la première occasion qui s'en présentera. Outre ce que ces choleres, despits et aigreurs que l'on a contre soy mesme tendent à la superbe et orgueil, et n'ont origine que de l'amour propre qui se trouble et s'inquiète de nous voir imparfaits. Il faut donques avoir un déplaisir de nos fautes qui soit paisible, rassis et ferme ; car tout

Edition Princeps. Partie II. Chap. lv. 157*

ainsi qu'un Juge chastie bien mieux les meschans faisant ses sentences par raison, et en esprit de tranquillité, que non pas quand il les fait par impétuosité et passion : d'autant que jugeant avec passion, il ne chastie pas les fautes selon qu'elles sont, mais selon qu'il est luy mesme; ainsi nous nous chastions bien mieux nous mesmes par des repentences tranquilles et constantes, que non pas par des repentences aigres, empressées et choleres, d'autant que ces repentances faites avec impétuosité ne se font pas selon la gravité de nos fautes, mais selon nos inclinations. Par exemple, celluy qui affectionne la chasteté se despitera avec une amertume non-pareille de la moindre faute qu'il commettra contre icelle, et ne se fera que rire d'une grosse médisance qu'il aura commise. Au contraire celluy qui hayt la médisance se tourmentera d'avoir fait une légère murmuration, et ne tiendra nul compte d'une grosse faute commise contre la chasteté, ainsi des autres : ce qui n'arrive pour autre chose, sinon (a) qu'ils ne font pas le jugement de leur conscience par raison, mais par passion.

Et croyés moy, Philothee, tout ainsi que les remonstrances d'un père, faites doucement, et cordiallement ont bien plus de pouvoir sur un enfant pour le corriger que non pas les choleres et courroux ; ainsi quand nostre cœur aura fait quelque faute, si nous le reprenons avec des remonstrances douces et tranquilles, ayans plus de compassion de luy que de passion contre luy, l'encourageant à l'amandement, la repentence qu'il en concevra entrera bien plus avant, et elle pénétrera mieux que ne feroit pas une repentence despiteuse, ireuse et tempestueuse.

Pour moy si j'avois, par exemple, grande affection de ne point tumber au vice de la vanité, et que j'y fusse neantmoins tumbé d'une grande cheute, je ne voudrois pas reprendre mon cœur en cette sorte; N'es tu pas misérable et abominable, qu'après tant de resolutions tu t'es laissé emporter à cette vanité : meurs de honte, ne levé plus les yeux au Ciel, aveugle, impudent, traistre et desloyal à ton Dieu, et semblables choses : mais je voudrois le corriger raisonnablement et par voye de compassion ; Or sus mon pauvre cœur, nous voila tumbés dans la fosse laquelle nous avions tant résolu d'eschaper, ah relevons nous, et quittons la pour jamais : reclamons la miséricorde de Dieu et espérons en elle qu'elle nous assistera pour désormais estre plus fermes, et remettons nous au chemin de l'humilité : courage, soyons sur nos gardes, Dieu nous aydera, et désormais nous ferons prou.

Relevez doncques vostre cœur quand il tombera, tout doucement,

(a) sinon — parce

158* Introduction a la Vie Dévote

vous humiliant beaucoup devant Dieu par la recognoissance de vostre misère, sans nullement vous estonner de vostre cheute, puis que ce n'est pas chose admirable que l'infirmité soit infirme, et la foiblesse foible, et la misère chetive. Détestez neantmoins de tout vostre cœur l'offence que Dieu a receu de vous, et avec un grand courage et confiance en la miséricorde de Dieu, remettez vous au train de la vertu que vous aviez abandonnée.

Quand vous vous serez mise en cholere, au premier ressentiment que vous aurez de vostre faute, reparez la par un acte de douceur, exercée promptement à l'endroit de la mesme personne contre laquelle vous vous serez irritée : car tout ainsi que c'est un souverain remède contre la mensonge que de s'en dédire sur le champ, tout aussi tost que l'on s'apperçoit de l'avoir dit ; aussi est ce un bon remède contre la cholere de la reparer soudainement par un acte contraire de douceur : car, comme l'on dit, les playes fraisches sont plus aysement remediables.

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