DE LA PATIENCE EN GENERAL ET EN QUELQUES OCCASIONS PARTICULIERES
CHAP. LVI
Resouvenez vous souvent que nostre Seigneur nous a sauvez en souffrant et endurant, et que de mesme nous devons faire nostre salut par les souffrances et afflictions, endurant les injures, contradictions et desplaisirs, avec le plus de douceur et de patience qu'il nous sera possible.
Ne bornez point vostre patience à telle ou telle sorte d'injures et d'afflictions, mais estendez la universellement à toutes celles que Dieu vous envoyera et permettra vous arriver. Il y en a qui ne veulent souffrir sinon les tribulations qui sont honnorables ; comme par exemple d'estre blessez à la guerre, d'estre prisonnier de guerre, d'estre mal traicté pour la Religion, de s'estre appauvry par quelque querelle, en laquelle ils soyent demeurez maistres : et ceux cy n'ayment pas la tribulation, mais l'honneur qu'elle apporte. Le vray patient et serviteur de Dieu supporte esgallement les tribulations conjointes à l'ignominie, et celles qui sont honnorables : d'estre mesprisé, reprins, et accusé par les meschans, ce n'est que douceur
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à un homme de courage : mais d'estre reprins, accusé et mal traitté par les gens de bien, par les amis, par les parens, c'est là où il y va du bon. J'estime plus la douceur avec laquelle le B. H. Cardinal Boromee souffrit longuement les reprehensions publiques qu'un grand Prédicateur d'un ordre extrêmement reformé faisoit contre luy en chaire, que toutes les attaques qu'il receut des autres : car tout ainsi que les picqueures des abeilles sont plus cuisantes que celles des mouches (a); ainsi le mal que l'on reçoit des gens de bien, et les contradictions qu'ils font sont bien plus insupportables que les autres : (b) et cela neantmoins arrive fort souvent, que deux hommes de bien ayant tous deux bonne intention, sur la diversité de leurs opinions, se font des grandes persécutions et contradictions l'un à l'autre.
Soyez patiente, Philothee, non seulement pour le gros et principal des afflictions qui vous surviendront, mais encore pour les accessoires et accidens(c) qui en dépendront. Plusieurs voudroient bien avoir du mal pourveu qu'ils n'en fussent point incommodez. Je ne me fasche point, dit l'un, d'estre devenu pauvre, si ce n'estoit que cela m'empeschera de servir mes amis, eslever mes enfans, et vivre honnorablement comme je desirois ; et l'autre dira, je ne m'en soucirois point, si ce n'estoit que le monde pensera que cela me soit arrivé par ma faute. L'autre seroit tout ayse que l'on mesdist de luy, et le souffriroit fort patiemment, pourveu que personne ne creut le mesdisant. Il y en a d'autres qui veulent bien avoir quelque incommodité du mal ce leur semble, mais non pas toutes : ils ne s'impatientent pas, disent ils, d'estre malades, mais de ce qu'ils n'ont pas de l'argent pour se faire penser, ou bien de ce que ceux qui sont autour d'eux en sont importunez. Or je dis, Philothee, qu'il faut avoir patience, non seulement d'estre malade, mais de l'estre de la maladie que Dieu veut, au lieu où il veut, et entre les personnes qu'il veut, et avec les incommoditez qu'il veut, et ainsi des autres tribulations.
Quand il vous arrivera du mal, opposez à iceluy les remèdes qui seront possibles, et selon Dieu, car de faire autrement ce seroit tenter sa divine Majesté : mais aussi cela estant fait, attendez avec une entière résignation l'effet que Dieu agréera : s'il luy plaist que les remèdes vaincquent le mal, vous le remercierez avec humilité : mais s'il luy plaist que le mal surmonte les remèdes, bénissez le avec patience.
(a) guespes
(b) les autres : — ["c'est donq une grande vertu de les supporter. J
(c) dépendances
160* Introduction a la Vie Dévote
Je suis de l'advis de S. Grégoire : Quand vous serez accusée justement, pour quelque faute que vous aurez commise, humiliez vous bien fort : confessez que vous méritez plus(d) que l'accusation qui est faite contre vous. Que si l'accusation est fausse, excusez vous doucement, niant d'estre coulpable : car vous devez ceste révérence à la vérité, et à l'édification du prochain : mais aussi (e) si après vostre véritable et simple excuse on continue à vous accuser, ne vous troublez nullement, et ne taschez point à faire recevoir vostre excuse : car après avoir rendu vostre devoir à la vérité, vous devez aussi le rendre à l'humilité : et en ceste sorte vous n'offenserez ny le soin que vous devez avoir de vostre renommée, ny l'affection que vous devez à la tranquilité, douceur de cœur et humilité.
Plaignez vous le moins que vous pourrez des torts qui vous seront faits : car c'est chose certaine, que pour l'ordinaire qui se plaint pèche, d'autant que l'amour propre nous fait tousjours ressentir les injures plus grandes qu'elles ne sont : mais sur tout ne faictes point vos plaintes à des personnes aysées à s'indigner et mal penser. Que s'il est expédient de vous plaindre à quelqu'un, ou pour remédier à l'offence, ou pour acoiser vostre esprit ; il faut que ce soit à des âmes tranquilles, et qui aiment bien Dieu : car autrement au lieu d'alléger vostre cœur, elles le provoqueront à plus grandes inquiétudes : en lieu d'oster l'espine qui vous pique, elles la ficheroient plus avant en vostre pied.
Es contradictions qui vous arriveront en l'exercice de la dévotion (car cela ne manquera pas) resouvenez vous de la parole de nostre Seigneur : La femme tandis qu'elle enfante a des grandes angoisses, mais voyant son enfant nay elle les oublie, d'autant qu'un homme luy est nay au monde ; car vous avez conceu en vostre ame le plus digne enfant du monde, qui est Jésus Christ : avant qu'il soit produit et enfanté du tout, il ne se peut que vous ne vous ressentiez du travail ; mais ayez bon courage, car ces douleurs passées la joye éternelle vous demeurera d'avoir enfanté un tel homme au monde. Or il sera entièrement enfanté pour vous, lors que vous l'aurez entièrement formé en vostre cœur et en vos œuvres (f ), par imitation de sa vie.
Quand vous serez malade, offrez toutes vos douleurs, peines et langueurs au service de nostre Seigneur, et le suppliez de les joindre
(d) bien fort, — Tet s'il n'est pas expédient de la confesser, de peur de scandales, J confessés fau moinsj que vous mérités pis
(e) mais aussi — fne presses pas fort vostre excuse.., J ( f ) [ L'alinéa se termine ici dans le Ms. j
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aux tourmens qu'il a receu pour vous. Obéissez au médecin, prenez les médecines, viandes et autres remèdes pour l'amour de Dieu, vous resouvenant du fiel qu'il print pour l'amour de nous : desirez de guérir pour luy rendre service, ne refusez point de languir pour luy obeïr, et disposez vous à mourir, si ainsi il luy plait, pour le louer et jouir de luy : et vous resouvenez que les abeilles au temps qu'elles (g) font le miel vivent et mangent d'une munition fort amere ; et qu'ainsi nous ne pouvons jamais faire des actes de plus grande douceur et patience, ny mieux composer le miel des excellentes vertus, que tandis que nous mangeons le pain d'amertume, et vivons parmy les angoisses. Et comme le miel qui est fait des fleurs de thim, herbe petite et amere, est le meilleur de tous, ainsi la vertu qui s'exerce en l'amertume des plus viles, basses et abjectes tribulations est la plus excellente de toutes.
Voyez souvent, ma chère Philothee, de vos yeux intérieurs, Jésus Christ crucifié, nud, blasphémé, calomnié, abandonné, et en fin accablé de toutes sortes d'ennuys, de tristesses, et de travaux : et considérez que toutes vos souffrances, ny en qualité, ny en quantité, ne sont nullement comparables aux siennes : et que jamais vous ne souffrirez rien pour luy au pris de ce qu'il a souffert pour vous.
(a) QU'IL FAUT TRAITTER DES AFFAIRES AVEC SOIN ET SANS EMPRESSEMENT NY SOUCY
CHAP. LVII
11 y a grande différence entre le soin et la diligence que nous devons avoir de nos affaires d'une part, et la solicitude, soucy et empressement d'autre part. Les Anges ont soin de nostre salut, et le procurent avec diligence, mais ils n'en ont pour cela point de solicitude, de soucy ny d'empressement : car le soin et diligence appartient à leur charité : mais la solicitude, le soucy et l'empressement seroit totalement contraire à leur félicité, puis que le soin et la diligence peuvent estre accompagnez de tranquillité et paix
(g) au temps — auquel elles
(a) Tdu soin et de l'empressement. J
i62* Introduction a la Vie Dévote
d'esprit, mais non pas la sollicitude ny le soucy, et beaucoup moins l'empressement.
Soyez doncque soigneuse et diligente en toutes les affaires que vous avez en charge, ma Philothee, car Dieu vous les ayant confiez veut que vous en ayez un grand soin. Mais s'il est possible n'en soyez pas en sollicitude et soucy, c'est à dire, ne les entreprenez pas avec inquiétude, anxiété et ardeur : ne vous empressez point à la besongne, car toute sorte d'empressement trouble la raison et le jugement, et nous empesche mesme de bien faire la chose à (b) laquelle nous nous empressons.
Quand nostre Seigneur reprend saincte Marthe, il dit : Marthe, Marthe, tu es en soucy, et tu te troubles pour beaucoup de choses. Voyez vous, si elle eust esté simplement soigneuse, elle ne se fut point troublée, mais parce qu'elle estoit en soucy et inquiétude, elle s'empresse et se trouble, (c) et c'est en quoy nostre Seigneur la reprend. Les fleuves qui vont doucement coulant en la plaine, portent les grands batteaux et riches marchandises, et les pluyes qui tombent doucement en la campagne la fécondent d'herbes et de graines ; mais les torrens et rivières qui à grands flots courent sur la terre, ruinent le voisinage, et sont inutiles au trafic, comme les pluyes véhémentes et tempestueuses ravagent les champs et les prairies : jamais besongne faicte avec impétuosité et empressement ne fut bien faite. Il faut depescher tout bellement (comme dit l'ancien Proverbe). Celuy qui se haste, dit Salomon, court fortune de chopper et heurter des pieds. Nous faisons tousjours assez tost quand nous faisons bien : les bourdons font bien plus de bruit, et sont bien plus empressez que les abeilles, mais ils ne font sinon la cire et non point le miel : ainsi ceux qui s'empressent d'un soucy cuisant et d'une sollicitude bruyante ne font jamais ny beaucoup ny bien.
Les mouches ne nous inquiètent pas par leur effort, mais par la multitude ; ainsi les grandes affaires ne nous troublent pas tant comme les menues, quand elles sont en grand nombre. Recevez doncque les affaires qui vous arriveront en paix, et taschez de les faire par ordre, et l'une après l'autre : car si vous voulez les faire tout à coup ou en desordre, vous ferez des efforts qui vous fouleront et alanguiront vostre esprit ; et pour l'ordinaire vous demeurerés acablée soubs la presse, et sans effet (d).
(b) pour
(c) elle s'empresse, — se trouble et s'inquiète,
(d) et sans effet;— Tet cet Hercule mesme n'est pas bon pour deux, sinon qu'ilz viennent l'un après l'autre. J
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En toutes vos affaires appuyez vous totallement sur la providence de Dieu, par laquelle seule tous vos desseins doivent réussir : travaillés neantmoins de vostre costé tout doucement pour coopérer avec icelle : et puis croyes que si vous vous estes bien confiée en Dieu, le succès qui vous arrivera de vos desseins sera tousjours le plus profitable pour vous, soit qu'il vous semble bon ou mauvais, selon vostre jugement particulier.
Faittes comme les petits enfans, qui de l'une des mains se tiennent à leur père, et de l'autre cueillent des fraises ou des meures le long des hayes : car de mesme amassant et maniant les biens de ce monde de l'une de vos mains tenes tousjours de l'autre la main du Père céleste, vous retournant de temps en temps à luy, pour voir s'il a agréable vostre mesnage ou vos occupations. Et gardés bien sur toutes choses de quitter sa main et sa protection, pensant d'amasser et recueillir d'avantage : car s'il vous abandonne vous ne ferés point de pas, sans donner du né en terre. Je veux dire, ma Philothee, que quand vous serés parmi les affaires et occupations communes, qui ne requièrent pas une attention si forte et si présente, vous regardiez plus Dieu que les affaires : et quand les affaires sont de si grande importance qu'elles requièrent toute vostre attention pour les bien faire, de temps en temps, vous regarderez à Dieu, comme font ceux qui navigent en mer, lesquels pour aller à la terre qu'ils désirent, regardent plus en haut au Ciel que non pas en bas, où ils voguent : ainsi Dieu travaillera avec vous, en vous, et pour vous, et vostre travail sera suivy de consolations. (e)
(e) Considérés souvent la briefveté de cette vie, l'éternité de la future, la vanité des biens de ce monde, la vérité des biens de l'autre. Helas, ma chère Philothee, combien de choses faisons nous, combien de travaux prenons nous, combien de soins avons nous pour ce moment de la vie présente, et combien peu faisons nous pour l'éternité de la future. Faites que cette éternité se respande par toute l'estendue de vostre ame : en vostre entendement pour y bien penser, en vostre mémoire pour ne point l'oublier ni nuit ni jour, en vostre volonté pour la bien affectionner. Faut il que ce moment passager de nostre vie mortelle occupe tellement nostre cœur, et que l'éternité pour laquelle il est fait y soit en si peu de considération ?
Pensés souvent a la providence de Dieu, laquelle par des ressortz inconneus aux hommes conduit toutes sortes d'evenemens au prouffît de ceux qui le craignent. Considérés tout ce qui vous est arrivé de fascheux et d'aggreable jusques a présent, et comme tout cela s'est esvanoui et dissipé, et dites qu'il en sera de mesme de tout ce que vous aves et de tout ce qui vous adviendra des-ormais, affin que le mal ne vous attriste point et que le bien ne vous enfle point.