‹ ŒuvresChapitre 4 sur 272 · C. V, §§ VI, VII · texte numérisé non relu

C. V, §§ VI, VII

Préface 9

vertus plus propres a son avancement, ne m'amusant pas sinon a certains advis particuliers qu'elle n'eust pas sceu aysement prendre ailleurs ni d'elle mesme. En la quatriesme , je luy fay descouvrir quelques embusches de ses ennemis, et luy monstre comme elle s'en doit demesler et passer outre (f ). Et finalement, en la cinquiesme Partie, je la fay un peu retirer a part soy pour se rafraischir, reprendre haleine et reparer ses forces, afïin qu'elle puisse par après plus heureusement gaigner païs et s'avancer en la vie dévote.

Cet aage est fort bigearre, et je prévois bien que plusieurs diront qu'il n'appartient qu'aux religieux et gens de dévotion de faire des conduittes si particulières a la pieté ; qu'elles requièrent plus de loysir que n'en peut avoir un Evesque chargé d'un diocèse si pesant comme est le mien; que cela distrait trop l'entendement qui doit estre employé a choses importantes. Mais moy, mon cher Lecteur, je te dis avec le grand saint Denis*, *DeEccies. Hier., qu'il appartient principalement aux Evesques de perfectionner les âmes , d'autant que leur ordre est le suprême entre les hommes, comme celuy des Séraphins entre les Anges, si que leur loysir ne peut estre mieux destiné qu'a cela. Les anciens Evesques et Pères de l'Eglise estoyent pour le moins autant affectionnés a leurs charges que nous, et ne laissoyent pourtant pas d'avoir soin de la conduitte particulière de plusieurs âmes qui recouroyent a leur assistance, comme il appert par leurs epistres ; imitans en cela les Apostres qui, emmi la moisson générale de l'univers, recueilloyent néanmoins certains espis plus remarquables avec une spéciale et particulière affection. Qui ne sçait que Timothee, Tite, Philemon, Onesime, sainte Thecle, Appia estoyent les chers enfans du grand saint Paul, comme saint Marc et sainte Petronille de saint Pierre? sainte Petronille , dis-je , laquelle , comme preuvent

(f) outre — en sa digne entreprise. (A-B)

io Introduction a la Vie Dévote

*Adannum69. doctement Baronius * et Galonius**, ne fut pas fille

** Hist. délie santé . ,, . , ..,-,. r '.

Vergini(i). charnelle, mais seulement spirituelle, de saint Pierre.

Et saint Jean n'escrit il pas une de ses Epistres cano-

* Ep. il niques * a la dévote dame Electa ?

C'est une peyne, je le confesse, (g) de conduire les âmes en particulier, mais une peyne qui soulage, pareille a celle des moissonneurs et vendangeurs, qui ne sont jamais plus contens que d'estre fort embesoignés et chargés ; c'est un travail qui délasse et avive le cœur par la suavité qui en revient a ceux qui l'entreprennent, comme fait le cinamome ceux qui le portent parmi

* Plin., Hist. nat., l'Arabie heureuse. On dit* que la tigresse ayant re- (al. xxv/. treuvé l'un de ses petitz , que le chasseur luy laisse

sur le chemin pour l'amuser tandis qu'il emporte le reste de la littee, elle s'en charge pour gros qu'il soit, et pour cela n'en est point plus pesante, ains plus légère a la course qu'elle fait pour le sauver dans sa tasniere, l'amour naturel l'allégeant par ce fardeau. Combien plus un cœur paternel prendra-il volontier en charge une ame qu'il aura rencontrée au désir de la sainte perfection, la portant en son sein, comme une mère fait son petit enfant, sans se ressentir de ce faix bien aymé. Mais il faut sans doute que ce soit un cœur paternel ; et c'est pourquoy les Apostres et hommes apostoliques appellent leurs disciples non seulement leurs enfans, mais encor plus tendrement leurs petit\ enfans.

Au demeurant, mon cher Lecteur, il est vray que j'escris de la vie dévote sans estre dévot, mais non pas certes sans désir de le devenir, et c'est encor cette affection qui me donne courage a t'en instruire ; car, comme disoit un grand homme de lettres (2), la bonne

(g) confesse, — que (A)

(i) Galonius Antonio, Oratorien italien, né vers 1557, mort en 1605. Historia délie santé Vergini Romane. Roma, Donangeli, 1591.

(2) Peut-être ce passage . contient-il une allusion au texte de Quintilien : Mox cum robore dicendi crescet etiam eruditio: A mesure que s'accroîtra la puissance de la parole, s'accroîtra l'érudition. [Inst, oral., lib. VIII, proem.)

Préface i i

façon d'apprendre c'est d'estudier , la meilleure c'est d'escouter, et la tresbonne c'est d'enseigner. Il advient souvent, dit saint Augustin, escrivant a sa dévote Florentine*, que « l'office de distribuer sert de mérite pour * Ep- cclxvi, § r. recevoir, » et l'office d'enseigner, de fondement pour apprendre.

Alexandre fit peindre la belle Campaspé l1), qui luy estoit si chère, par la main de l'unique Apelles ; Apelles, forcé de considérer longuement Campaspé, a mesure qu'il en exprimoit les traitz sur le tableau en imprima l'amour en son cœur, et en devint tellement passionné, qu'Alexandre l'ayant reconneu et en ayant pitié la luy donna en mariage, se privant pour l'amour de luy de la plus chère amie qu'il eust au monde : « En quoy, » dit Pline*, « il monstra la grandeur de son * Historia natur.

,.1 r . , . , . 1. XXXV, c. x(al

cœur , autant qu il eust fait par une bien grande vie- XXXV1).

toire. » Or, il m'est advis , mon Lecteur mon ami,

qu'estant Evesque, Dieu veut que je peigne sur les cœurs

des personnes non seulement les vertus communes,

mais encores sa treschere et bien aymee dévotion ;

et moy je l'entreprens volontier , tant pour obéir et

faire mon devoir , que pour l 'espérance que j 'ay

qu'en la gravant dans l'esprit des autres, le mien

a l'adventure en deviendra saintement amoureux. Or,

si jamais sa divine Majesté m'en void vivement es-

pris , elle me la donnera en mariage éternel. La

belle et chaste Rebecca , abbreuvant les chameaux

d'Isaac , fut destinée pour estre son espouse , recevant

de sa part des pendans d'oreilles et des brasseletz

d'or * ; ainsy je me prometz de l'immense bonté *Gen.,xxiv, 20-22

de mon Dieu que , conduisant ses chères brebis aux

eaux salutaires de la dévotion , il rendra mon ame

son espouse, mettant en mes oreilles les paroles dorées

de son saint amour, et en mes bras la force de les

(1) C'est par suite d'une méprise des imprimeurs qu'on lisait jusqu'ici Compaspc. Toutes les éditions de Pline portent Campaspé , orthographe confirmée par le Pancaste d'Elien (Hist. var., lib. XII, cap. xxxiv) et le Pacate de Lucien [Imag., § vu).

12 Introduction a la Vie Dévote

bien exécuter (h) , en quoy gist l'essence de la vraye dévotion, que je supplie sa Majesté me vouloir octroyer et a tous les enfans de son Eglise; Eglise a laquelle je veux a jamais sousmettre mes escritz, mes actions, mes paroles, mes volontés et mes pensées.

(i) A Annessy, le jour sainte Magdeleine, 1609 (0.

(h) exercer (A-B-C)

(i) A Necy, jour sainte Magdeleine, 1609. (A-B)

(1) C'est par erreur que la Préface de la seconde édition, reproduite dans toutes les éditions postérieures, est, à partir de 1616, datée du jour de « sainte Magdeleine 1608 ». Cette méprise est d'autant plus saillante que la Préface de l'Edition Princeps se trouve datée du « 8 aoust 1608 »,

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