DES ASPIRATIONS, ORAYSONS JACULATOIRES ET BONNES PENSEES
On se retire en Dieu parce qu'on aspire a luy, et on y aspire pour s'y retirer ; si que l'aspiration en Dieu et la retraitte spirituelle s'entretiennent l'une l'autre, et toutes deux proviennent et naissent des bonnes pensées.
Aspires donq bien souvent en Dieu, Philothee, par des courtz mais ardens eslancemens de vostre cœur : admires sa beauté, invoques son ayde, jettes-vous en esprit au pied de la Croix, adores sa bonté, interroges-le souvent de vostre salut, donnes-luy mille fois le- jour vostre ame, fiches vos yeux intérieurs sur sa douceur, tendes-luy la main, comme un petit enfant a son père, afiin qu'il vous conduise, mettes-le sur vostre poitrine
Seconde Partie. Chapitre xiii. 95
comme un bouquet délicieux, plantes -le en vostre ame comme un estendart, et faites mille sortes de divers mouvemens de vostre cœur pour vous donner de l'amour de Dieu, et vous exciter a une passionnée et tendre dilection de ce divin Espoux.
On fait ainsy les oraysons jaculatoires, que le grand saint Augustin conseille si soigneusement a la dévote dame Proba *. Philothee , nostre esprit s'addonnant a *EP. cxxx, c. x. la hantise, privauté et familiarité de son Dieu, se parfumera tout de ses perfections ; et si, cet exercice n'est point malaysé, car il se peut entrelacer en toutes nos affaires et occupations, sans aucunement les incommoder, d'autant que, soit en la retraitte spirituelle, soit en ces eslancemens intérieurs, on ne fait que des petitz et courtz divertissemens qui n'empeschent nullement, ains servent de beaucoup a la poursuite de ce que nous faysons. Le pèlerin qui prend un peu de vin pour res-jouir son cœur et rafraischir sa bouche, bien qu'il s'arreste un peu pour cela, ne rompt pourtant pas son voyage, ains prend de la force pour le plus vistement et aysement parachever, ne s'arrestant que pour mieux aller.
Plusieurs ont ramassé beaucoup d'aspirations vocales, qui vrayement sont fort utiles ; mais par mon advis, vous ne vous astreindres point a aucune sorte de paroles, ains prononcerés ou de cœur ou de bouche celles que l'amour vous suggérera sur le champ , car il vous en fournira tant que vous voudres. Il est vray qu'il y a certains motz qui ont une force particulière pour contenter le cœur en cet endroit , comme sont les eslancemens semés si dru dedans les Pseaumes de David, les invocations diverses du nom de Jésus, et les traitz d'amour qui sont imprimés au Cantique des Cantiques. Les chansons spirituelles servent encor a mesme intention, pourveu qu'elles soyent chantées avec attention.
En fin, comme ceux qui sont amoureux d'un amour humain et naturel ont presque tous-jours leurs pensées tournées du costé de la chose aymee, leur cœur plein d'affection envers elle , leur bouche remplie de ses louanges, et qu'en son absence ilz ne perdent point
Introduction a la Vie Dévote
* Enarrat. 11 in Ps.
xxvi, § 12, et alibi.
* Socrates , Hist. , 1. IV, c. xxiii.
d'occasion de tesmoigner leurs passions par lettres, et ne treuvent point d'arbre sur l'escorce duquel ilz n'escrivent le nom de ce qu'ilz ayment ; ainsy ceux qui ayment Dieu ne peuvent cesser de penser en luy , respirer pour luy, aspirer a luy et parler de luy, et voudroyent, s'il estoit possible, graver sur la poitrine de toutes les personnes du monde le saint et sacré nom de Jésus. A quoy mesme toutes choses les invitent, et n'y a créature qui ne leur annonce la louange de leur Bienaymé; et, comme dit saint Augustin* après saint Anthoine * , tout ce qui est au monde leur parle d'un langage muet mais fort intelligible en faveur de leur amour ; toutes choses les provoquent a des bonnes pensées, desquelles par après naissent force saillies et aspirations en Dieu. Et(a) voyci quelques exemples : Saint Grégoire , Evesque de Nazianze , ainsy que luy mesme racontoit a son peuple*, se promenant sur le rivage de la mer , consideroit comme les ondes s'avançans sur la grève laissoyent des coquilles et petitz lb) cornetz, tiges d'herbes, petites huistres et semblables brouilleries que la mer rejettoit, et par manière de dire crachoit dessus le bord ; puis, revenant par des autres vagues, elle reprenoit et engloutissoit derechef une partie de cela, tandis que les rochers des environs demeuroyent fermes et immobiles, quoy que les eaux vinssent rudement battre contre iceux. Or sur cela, il fit cette belle pensée : que les foibles, comme coquilles, cornetz et tiges d'herbes, se laissent emporter tantost a l'affliction, tantost a la consolation , a la merci des ondes et vagues de la fortune , mais que les grans courages demeurent fermes et immobiles a toutes sortes d'orages (c); et de cette pensée, il fit naistre ces eslan- Ps.lxvih, 1,15,3. cemens de David* : O Seigneur, sauves-moy , car les eaux ont pénétré jusques a mon aine; O Seigneur,
(a) En (Ms.-A)
(b) sur la grève — elles laissoyent des coqfuilles, petitz (Ms.)
(c) a toutes sortes — de grans orages (Ms.)
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délivres -moy du profond des eaux; Je suis porté au profond de la mer et la tempeste m'a submergé. Car alhors il estoit en affliction pour la malheureuse usurpation que Maximus avoit entreprise (d) sur son evesché. Saint Fulgence, Evesque de Ruspe, se treuvant en une assemblée générale de la noblesse romaine que(e) Theodoric roy des Gots haranguoit , et voyant la splendeur de tant de seigneurs qui estoyent en rang chacun selon sa qualité : « O Dieu, » dit-il, « combien doit estre belle la Hierusalem céleste, puisqu'ici bas on voit si pompeuse Rome la terrestre ! Et si en ce monde tant de splendeur est concédée aux amateurs de la vanité, quelle gloire doit estre réservée en l'autre monde *VitaS. Fulgen., a
* ° quodam discipulo
aux contemplateurs de la vérité * ! » conscripta, c. ami.
On dit que saint Anselme, Archevesque de Cantorberi ( l ), duquel la naissance a grandement honnoré nos montagnes (2), estoit admirable en cette prattique des bonnes pensées. Un levreau pressé des chiens accourut sous le cheval de ce saint Prélat, qui pour lhors voyageoit(f), comme a un refuge que le péril eminent de la mort luy suggeroit; et les chiens clabaudans tout autour n'osoyent entreprendre de violer l'immunité a laquelle (g) leur proye avoit eu recours ; spectacle certes extraordinaire, qui faisoit rire tout le train, tandis que le grand Anselme, pleurant et gémissant : Ha, vous ries, disoit-il, mais la pauvre beste ne rit pas ; les ennemis de l'ame, (h) poursuivie et mal menée par divers destours en toutes sortes de péchés, l'attendent au destroit de la mort pour la ravir et dévorer , et elle , toute effrayée , cherche par tout secours et refuge ; que si elle n'en treuve point , ses
(d) desseignee (Ms.-A-B) ( e) ou (Ms.)
(f) qui — estoit en voyage (Ms.)
(g) de violer — le lieu d'immunité auquel (Ms.) (h) de l'ame, — l'ayant (Ms.)
(1) Les anciennes éditions écrivent Cantorbie , faute qui existait primitivement dans le Ms., où cette bévue du copiste est corrigée de la main du Saint.
(2) S. Anselme naquit à Aôste, sur les confins de la Savoie et du Piémont.
*Eadmer., inlibro ennemis s'en moquent et s'en rient. Ce qu'ayant dit,
de S. Anselmi simi-
litud., c clxxxix. il s en alla souspirant .
Constantin le Grand escrivit honnorablement a saint Anthoine, dequoy les religieux qui estoyent autour de luy furent fort estonnés , et il leur dit : « Comme admires-vous qu'un Roy escrive a un homme ? Admires plustost dequoy Dieu éternel a escrit sa loy aux mortelz, ains leur a parlé bouche a bouche en la personne de son
* s. Athao., Vita s. Filz *. » Saint François voyant une brebis toute seule
emmi un troupeau de boucz : « Regardes, » dit il a son
compaignon , « comme cette pauvre petite brebis est
*Thom deCeiano douce parmi ces chèvres; Nostre Seigneur alloit ainsy
LegendaantïquaS. doux et humble entre les Pharisiens*. » Et voyant une
Franc, 1. 1, c. ix.
autre fois un petit aignelet mange par un pourceau : „ „ TT. Hé, petit aigfnelet, dit il tout en pleurant, que tu repre-
*S.Bonavent.,Vita r . ■ , V. *
s. Franc, c. vin. sentes vivement la mort de mon Sauveur *.
Ce grand personnage de nostre aage, François Borgia, pour lhors encores duc de Gandie , allant a la chasse faisoit mille dévotes conceptions : « J'admirois, » disoit il luy mesme par après, « comme les faucons reviennent sur le poing, se laissent couvrir les yeux et attacher a la * Ribadeneyra Vita perche, et que les hommes se rendent si revesches a la s. Franc Borgiae , voix de Dieu *. » Le grand saint Basile dit que la rose emmi les espines fait cette remonstrance aux hommes : « Ce qui est de plus aggreable en ce monde, o mortelz, est meslé de tristesse ; rien n'y est pur : le regret est tous-jours collé a l'allégresse, la viduité au mariage, le soin a la fertilité, l'ignominie a la gloire, la despense aux honneurs, le degoust aux délices et la maladie a la santé. C'est une belle fleur, » dit ce saint personnage, « que la rose; mais elle me donne une grande tristesse,
* Orat. de Paradi- m'advertissant de mon péché, pour lequel la terre a
so , § 4 ( hodie m • *
Appendice). esté condamnée de porter les espines *. »
Une ame dévote regardant un ruysseau, et y voyant le ciel représenté avec les estoiles en une nuit bien sereine : O mon Dieu, dit elle!1), ces mesmes estoiles
(i) fit elle(Ms.-A-B)
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seront dessous mes pieds quand vous m'aures logée dans vos saintz tabernacles ; et comme les estoiles du ciel sont représentées en la terre, ainsy les hommes de la terre sont représentés au ciel en la vive fontaine de la charité divine. L'autre voyant un fleuve flotter s'escrioit ainsy : Mon ame n'aura jamais repos qu'elle ne se soit abismee dedans la mer de la Divinité qui est son origine; et sainte Françoise, considérant un aggreable ruysseau sur le rivage duquel elle s'estoit agenouillée pour prier, fut ravie en extase, répétant plusieurs fois ces paroles tout bellement : « La grâce de mon Dieu coule ainsy doucement et souefvement comme ce petit ruysseau*. » Un autre voyant les arbres fleuris souspiroit (j) : *And.Vaiiadierus, Pourquoy suis-je seul defleuri au jardin de l'Eglise? Un Rom., § vin. autre voyant des petitz poussins ramassés sous leur mère: O Seigneur, dit il, conservés nous sous V ombre de vos aisles*. L'autre, voyant le tourne-soleil dit : *Ps. xvi,8. Quand sera ce , mon Dieu , que mon ame suivra les attraitz de vostre bonté? Et voyant des pensées de jardin, belles a la veuë mais sans odeur : Hé, dit il(k), telles sont mes cogitations, belles a dire, mais sans effect ni production.
Voyla, ma Philothee, comme l'on tire les bonnes pensées et saintes aspirations de ce qui se présente en la variété de cette vie mortelle. Malheureux sont ceux qui destournent les créatures de leur Créateur pour les contourner au péché ; bienheureux sont ceux qui contournent les créatures a la gloire de leur Créateur, et employent leur vanité a l'honneur de la vérité. Certes, dit saint Grégoire Nazianzene*, j 'ay accoustumé de * Ubi supra, p. 96. rapporter toutes choses a mon prounit spirituel. Lises le dévot Epitaphe que saint Hierosme a fait de sa sainte Paule * ; car c'est belle chose a voir comme il est tout * Vide supra, p. 67. parsemé des aspirations et conceptions sacrées qu'elle faisoit a toutes sortes de rencontres.
( j ) souspiroit — ainsy (Ms.) (k) de jardin, — Hé, dit il (Ms.)
ioo Introduction a la Vie Dévote
Or, en cet exercice de la retraitte spirituelle et des oraysons jaculatoires gist la grande œuvre de la dévotion : il peut suppléer au défaut de toutes les autres oraysons, mais le manquement d'iceluy ne peut presque point estre reparé par aucun autre moyen. Sans iceluy, on ne peut pas bien faire la vie contemplative, et ne sçauroit-on que mal faire la vie active ; sans iceluy, le repos n'est qu'oysiveté, et le travail, qu'embarrassement (1) ; c'est pourquoy je vous conjure de l'embrasser de tout vostre cœur, sans jamais vous en départir.