‹ ŒuvresChapitre 70 sur 272 · DE LA FREQUENTE COMMUNION · texte numérisé non relu

DE LA FREQUENTE COMMUNION

On dit que Mithridates , roy de Ponte, ayant inventé le mithridat renforça tellement son cors par iceluy, que s'essayant par après de s'empoisonner pour éviter la

* Aulus Geilius, servitude des Romains, jamais il ne luy fut possible*, xvnfc xviT ' I-e Sauveur a institué ce(a) Sacrement très auguste de

l'Eucharistie qui contient réellement sa chair et son

* joan., vi, 50-59. sang, affin que qui le mange vive éternellement* ;

c'est pourquoy, quicomque en use souvent avec dévotion affermit tellement la santé et la vie de son ame, qu'il est presque impossible qu'il soit empoisonné d'aucune sorte de mauvaise affection. On ne peut estre nourri de cette chair de vie et vivre des affections de mort; si que comme les hommes demeurans au paradis terrestre pouvoyent ne mourir point selon le cors, par la force de ce fruit vital que Dieu y avoit mis, ainsy peuvent ilz ne point mourir spirituellement , par la vertu de ce Sacrement de vie. Que si les fruitz les plus tendres et sujetz a corruption, comme sont les cerises, les abricotz et les fraises, se conservent aysement toute l'année estans confitz au sucre ou au miel, ce n'est pas merveille si nos cœurs, quoy que fresles et imbecilles, sont préservés de la corruption du péché lhors qu'ilz sont sucrés et emmiellés de la chair et du sang incorruptible du Filz de Dieu. O Philothee, les Chrestiens qui seront damnés demeureront sans réplique lhors que le juste Juge leur fera voir le tort qu'ilz ont eu de mourir spirituellement, puisqu'il leur estoit si aysé de se

(a) le (Ms.-A-B)

c. xxm (al. un), (ij

Seconde Partie. Chapitre xx. 117

maintenir en vie et en santé par la manducation de son Cors qu'il leur avoit laissé a cette intention. Misérables, dira-il, pourquoy estes-vous mortz, ayans a commandement le fruit et la viande de la vie ?

« De recevoir la Communion de l'Eucharistie tous les jours, ni je ne le loue ni je ne le vitupère; mais de communier tous les jours de Dimanche, je le suade et en exhorte un chacun , pourveu que l'esprit soit sans aucune affection de pécher. » Ce sont les propres paroles de saint Augustin *, avec lequel je ne vitupère ni (b) loue * De EcdL Dogm. absolument que l'on communie tous les jours , mais laisse cela a la discrétion du père spirituel de celuy qui se voudra resouldre sur ce point ; car la disposition requise pour une si fréquente Communion devant (c) estre fort exquise, il n'est pas bon de le conseiller généralement ; et parce que cette disposition la, quoy qu'exquise, se peut treuver en plusieurs bonnes âmes, il n'est pas bon non plus d'en divertir et dissuader généralement un chacun, ains cela se doit traitter par la considération de Testât intérieur d'un chacun en particulier. Ce seroit imprudence de conseiller indistinctement a tous (d) cet usage si fréquent ; mais ce seroit aussi imprudence (e) de blasmer aucun pour iceluy, et sur tout quand il suivroit l'advis de quelque digne directeur (f). La response de sainte Catherine de Sienne fut gracieuse, quand luy estant opposé, a rayson de sa

(b) ni — ne (Ms.-A-B)

(c) car — parce que la disposition requise pour une si fréquente Communion doit (Ms.)

(d) un chacun (Ms.-A-B)

(e) aussi — un1 impudence (Ms.) — impudence (A-C)

(f) père spirituel. (Ms.)

(1) Cette citation est probablement empruntée au Corpus Juris Canonici, (Decreti IIIa Pars, tit. 11, c. xm), où le livre De Ecclesiasticis Dogmatibus est attribué à saint Augustin, opinion qui a été communément suivie jusqu'au xviie siècle. La critique moderne a reconnu que l'ouvrage en question n'est pas du grand Evêque d'Hippone, mais de Gennade de Marseille, mort vers 497.

Voir à la Préface de cette nouvelle Edition (Partie II) les remarques faites sur la doctrine de saint François de Sales, touchant la fréquente Communion.

u8 Introduction a la Vie Dévote

fréquente Communion, que saint Augustin ne loùoit ni

ne vituperoit de communier tous les jours : Et bien,

dit-elle, « puisque saint Augustin ne le vitupère pas,

*B. Raym.de Cap., je vous prie que vous ne le vituperies pas non plus, »

Vita S. Cath. Sen., . . . .

Pars il, c xvii. et je me contenteray * \ë).

Mais , Philothee , vous voyés que saint Augustin exhorte et conseille bien fort que Ton communie tous les Dimanches ; faites le donques tant qu'il vous sera possible. Puisque, comme je présuppose, vous n'aves nulle sorte d'affection du péché mortel , ni aucune affection au péché véniel, vous estes en la vraye disposition que saint Augustin requiert, et encores plus excellente, parce que non seulement vous n'aves pas raffection de pécher, mais vous n'aves pas mesme l'affection du péché ; si que, quand vostre père spirituel le treuveroit bon , vous pourries utilement communier encores plus souvent que tous les Dimanches.

Plusieurs légitimes empeschemens peuvent néanmoins vous arriver, non point de vostre costé mais de la part de ceux avec lesquelz vous vives , qui donneroyent occasion au sage conducteur de vous dire que vous ne communies pas si souvent. Par exemple, si vous estes en quelque sorte de subjection, et que ceux a qui vous deves de l'obéissance ou de la révérence soyent si mal instruitz ou si bigearres qu'ilz s'inquiètent et troublent de vous voir si souvent communier, a l'adventure, toutes choses considérées, sera-il bon de condescendre en quelque sorte a leur infirmité , et ne communier que de quinze jours en quinze jours ; mais cela s'entend en cas qu'on ne puisse aucunement vaincre la difficulté. On ne peut pas bien arrester cecy en gênerai, il faut faire ce que le père spirituel dira ; bien que je puisse dire asseurement que la plus grande distance des Communions est celle de mois a mois, entre ceux qui veulent servir Dieu dévotement.

Si vous estes bien prudente, il n'y a ni mère, ni

(g) contente. (Ms.-A)

Seconde Partie. Chapitre xx. 119

femme, ni mari, ni père qui vous empesche de communier souvent : car, puisque le jour de vostre Communion, vous ne laisseres pas d'avoir le soin qui est convenable a vostre condition, que vous en seres plus douce et plus gracieuse en leur endroit et que vous ne leur refuseres nulle sorte de devoirs, il n'y a pas de l'apparence qu'ilz veuillent vous destourner de cet exercice, qui ne leur apportera aucune incommodité, sinon qu'ilz fussent d'un esprit extrêmement coquilleux et desraysonnable ; en ce cas, comme j'ay dit, a l'adventure que vostre directeur voudra que vous usies de condescendance.

Il faut que je die ce mot pour les gens mariés : Dieu treuvoit mauvais en l'ancienne Loy que les créanciers fissent exaction de ce qu'on leur devoit es jours des festes *, mais il ne treuva jamais mauvais que les debi- * Deut., xv, iteurs payassent et rendissent leurs devoirs a ceux qui les exigeoient. C'est chose indécente, bien que non pas grand péché, de solliciter le payement du devoir nuptial le jour que l'on s'est communié, mais ce n'est pas chose malséante, ains plustost méritoire de le payer. C'est pourquoy, pour la reddition de ce devoir-la, aucun (h) ne doit estre privé de la Communion , si d'ailleurs sa dévotion le provoque a la désirer. Certes, en la primitive Eglise, les Chrestiens communioient tous les jours, quoy qu'ilz fussent mariés et bénis de la génération des enfans; c'est pourquoy j'ay dit que la fréquente Communion ne donnoit nulle sorte d'incommodité ni aux pères, ni aux femmes, ni aux maris, pourveu que l'ame qui communie soit prudente et discrète.

Quant aux maladies corporelles, il n'y en a point qui soit empeschement légitime a cette sainte participation, si ce n'est celle qui provoqueroit fréquemment au vomissement.

. (ï) Pour communier tous les huit jours, il est requis

(h) nul (Ms.)

(i) [Dans le Ms., aussi bien que dans l'Edition Princeps, cet alinéa commence le chapitre suivant; mais un signe tracé par le Saint, indique la place qui lui est définitivement attribuée à la fin de ce chapitre xx. ]

120 Introduction a la Vie Dévote

de n'avoir ni péché mortel ni aucune affection au péché véniel, et d'avoir un grand désir de se communier (j) ; mais pour communier tous les jours, il faut, outre cela, avoir surmonté la pluspart des mauvaises inclinations, et que ce soit par advis du père spirituel.

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