X, c. xxxvii (al
lu).
(a) Empruntes , dit Helisee a une pauvre vefve, et prenes force vaysseaux vuides et verses Vhuyle en iceux *. Pour recevoir la grâce de Dieu en nos cœurs, * IV Reg., iv, 3, 4 il les faut avoir vuides de nostre propre gloire. La cresserelle criant et regardant les oyseaux de proye, les espouvante par une propriété et vertu secrette * ; c'est * Plin., Hist. nat pourquoy les colombes l'ayment sur tous les autres oyseaux, et vivent en asseurance auprès d'icelle : ainsy l'humilité repousse Satan, et conserve en nous les grâces et dons du Saint Esprit, et pour cela tous les Saintz, mais particulièrement le Roy des Saintz et sa Mère, ont tous-jours honnoré et chéri cette digne vertu plus qu'aucune autre entre toutes les morales.
( a) [ Outre la leçon correspondante du texte insérée dans le Ms., il existe deux ébauches des chapitres sur l'Humilité. Elles sont reproduites intégralement : la première, pp. 139-142, la seconde, pp. 142-144 et 156-160. ]
Empruntes, dit Helisee a une pauvre vefve, et prenes force vaysseaux vuides et verses Vhuyle en iceux. Pour recevoir la grâce de Dieu en nos cœurs il les faut avoir vuides de nostre propre gloire. La cresserelle f contregarde les colombes espouventant les oyseaux de proye par son cry et son regard, qui, a cet effect, ont une propriété secrette pour cela ; et les colombes aussi ayment cet oyseau sur tous autres. J a une secrette propriété d'espouvanter les oyseaux de proye par son cri ; c'est pourquoy les colombes l'ayment sur tous les autres oyseaux et vivent en asseurance auprès d'icelle. Ainsy l'humilité repousse |~les malins esprisj Satan et conserve fen nos âmes toutes les autres vertus J en nous les grâces et dons du S1 Esprit; c'est pourquoy tous les Sains rlhonnorent et chérissent plus qu'aucun'autre vertu moralle ; c'est la vertu bienaymee du Sauveur et de sa Mère. J mais particulièrement le Saint des Sains et sa Mère, l'ont honnoree et chérie sur toutes les vertus morales, r Le S1 Esprit, duquel la colombe est le symbole, voulant loger le Filz de Dieu en terre, il luy dressa son séjour en la plus humble créature du monde, et ce Sauveur, qui s'est exalté par son humilité, veut que sur tout nous apprenions de luy quil est débonnaire et humble de cœur. J
140 • Introduction a la Vie Dévote
Nous appelions vaine la gloire qu'on se donne ou pour ce qui n'est pas en nous, ou pour ce qui est en nous mais non pas a nous, ou pour ce qui est en nous et a nous, mais qui ne mérite pas* qu'on s'en glorifie. La noblesse de la race, la faveur des grans, l'honneur populaire, ce sont choses qui ne sont pas en nous, mais ou en nos prédécesseurs, ou en l'estime d'autruy. Il y en a qui se rendent fiers et morgans pour estre sur un bon cheval, pour avoir un pennache en leur chapeau, pour estre habillés somptueusement ; mais qui ne void cette folie? car s'il y a de la gloire pour cela, elle est
( 1 ) Séparons f ce que nous sommes d'avec J ce que Dieu a mis en nous de ce que nous y avons mis du nostre : l'un et lautre nous humiliera puissamment; car, qu'est ce qui nous peut tant humilier devant la bonté de Dieu que ses bienfaitz fque nous avons receuz J desquelz il nous a ornés? et qu'est ce qui nous peut tant humilier devant sa justice que nos mesfaitz par lesquelz nous l'havons deshonnoré ? rJaPPe^e vaine gloyre cette... J Folle est l'estime que nous faysons de nous mesme pour ce qui est en nous mais qui n'est pas a nous. Qu'as tu, dit l'Apostre, que tu nayes receti? et si tu Vas receu, pourquoy t 'en glorifies tu comme si tu ne Vavois pas receu? Voyre ! comme si les muletz layssoyent d'estre des lourdes et puantes bestes, pour estre chargés des meubles praetieux et parfumés des grans Princes. Considérons les grâces que Dieu nous a faites ; l'honneur et gloire en appartient a luy seul, quoy que le bonheur et l'utilité nous en revienne; T mais de nous en estimer davantage, de nous en exalter, c'est une vanité insupportable. J a nous la joye d'en jouir, a luy la gloire d'en estre l'uniqu'autheur.
T Plus vayne est la gloire de ceux qui se prisent et glorifient... Plus grande est la vanité de ceux qui... J Plusieurs se donnent de la gloire pour des choses inutiles, frivoles et impertinentes : se regarder et pavonner pour des moustaches relevés, pour des cheveux crespés, pour des mains douillettes, pour un pennache, pour des habitz, pour des meubles, pour sçavoir danser, jouer, chanter, n'est ce pas une folie expresse? car tout cela, sont ce choses qui puissent enchérir et donner du surcroist a nostre vraye valeur? f C'est manquement de courage d'emprunter de la gloire de choses si basses et viles, et c'est une grande foyblesse d'entendement de ne pas juger que ces choses ne nous peuvent pas rendre plus glorieux, honnorables... J
f Plus grande encor est la vanité de ceux qui se donnent de la gloire pour ce qui n'est pas en eux. J Grande est la vanité tirée de lantiquité de la race, les faitz heroiques des prédécesseurs, la faveur des grans, la réputation populaire; car tout cela estant hors de nous, ne nous fait ni bons ni mauvais. rCeux qui sçavent le moins sont les plus enflés de science et crient perpétuellement comme cygales la seule chansonnette... et ceux qui ont plus
(1) Pour cet alinéa, voir le texte, p. 146.
Troisiesme Partie. Chapitre iv. 141
pour le cheval , pour l'oyseau et pour le tailleur ; et quelle lascheté de courage est ce d'emprunter son estime d'un cheval, d'une plume, d'un goderon ? Les autres se prisent et regardent pour des moustaches relevées, pour une barbe bien peignée, pour des cheveux crespés, pour des mains douillettes, pour sçavoir danser, jouer, chanter; mais ne sont ilz pas lasches de courage, de vouloir enchérir leur valeur et donner du surcroist a leur réputation par des choses si frivoles et folastres ? Les autres, pour un peu de science, veulent estre honnorés et respectés du monde, comme si chacun devoit aller a Tescole chez eux et les tenir pour maistres : c'est pourquoy on les appelle pedans. Les autres se pavonnent sur la considération de leur beauté, et croyent que tout le monde les muguette. Tout cela est extrêmement vain, sot et impertinent, et la gloire qu'on prend de si foibles sujetz s'appelle vaine, sotte et frivole.
On connoist le vray bien comme le vray baume : on fait l'essay du baume en le distillant dedans Feau, car s'il va au fond et qu'il prenne le dessous, il est jugé pour estre du plus fin et pretieux. Ainsy, pour connoistre si un homme est vrayement sage, sçavant, généreux, noble, il faut voir si ses biens tendent a l'humilité, modestie et sousmission, car alhors ce seront des vrays biens; mais s'ilz surnagent et qu'ilz veuillent paroistre, ce seront
d'imperfection se vantent plus que ordinairement de la perfection. La cygale pleyne de vent fait un bruit perpétuel , et ceux qui ont le moins de bien solide sont tous-jours sur la vantance. J Vous en verres qui morgueront pour estre sur un beau cheval; mais sil y a de la vraye gloire en cela, ell'est pour le cheval qui est bon, et non pas au chevalier. L'autre s'estime d'estre vestu proprement ; mais qui ne void que la gloire de cela, sil y en a, appartient au tailleur et cordonnier, et que d'emprunter son estime d'un cheval, d'un pennàche, d'un moustache, c'est chose indigne d'un cœur généreux ?
f C'est encor vaine gloire quand on relevé lestime du bien que l'on a, au dessus de sa vraye valeur. J Priser la beauté comme la bonté, la science comme la vertu, c'est une grande vanité, r Le bien qui nous enfle est vénéneux sans doute... J On connoist le vray bien comme le vray baume : l'essay du baume se fait en le ("rapprochant de J distillant dedans l'eau, car sil prend le dessous il est fparfaitj du plus fin et pretieux. Ainsy le vray bien entrant dedans l'ame tend droit a l'humilité ; sil surnage et quil veuille paroistre , ce n'est pas un
nota
142 Introduction a la Vie Dévote
des biens d'autant moins véritables qu'ilz seront plus apparens. Les perles qui sont conceuës ou nourries au vent et au bruit des tonnerres n'ont que Fescorce de Vide supra, p. 6, perle *, et sont vuides de substance ; et ainsy les vertus et belles qualités des hommes qui sont receuës et nourries en l'orgueil, en la vantance et en la vanité, n'ont qu'une simple apparence du bien, sans suc, sans moelle et sans solidité.
vray bien. On partage les biens en deux espèces : les uns sont vrays, et les autres apparens, et les uns sont pour lordinaire opposés aux autres. Les vrays biens ne [sont] pas apparens, et s'ilz sont apparens ilz ne sont pas vrays. Hz peuvent paroistre et n'estre pas apparens
(1) Prenes, dit Helisee a la pauvre vefve, [force vases vuides J aforcevaysseaux vuides et verses l'huyîe dans tous ces vaysseaux. La première condition requise pour recevoir la grâce de Dieu en nos cœurs c'est de les rendre vuides de nostre propre gloire par une sainte et vraye humilité; humilité sans laquelle toutes les autres vertus sont vaynes et ne peuvent durer, et avec laquelle toutes les autres vertus sont asseurees. Car, comme la cresserelle nichant auprès des pigeons les contregarde, espouvantant par une propriété secrette les oyseaux de proye avec son regard et son cri, en suite dequoy les colombes et pigeons ayment cet oyseaux sur tout autre, ainsy la sainte humilité conserve merveilleusement toutes les grâces que Dieu met en nous, et chasse bien loin de nos âmes les espritz malins; et c'est pourquoy les saintes âmes la louent, honnorent et chérissent plus qu'aucune autre vertu morale. Aussi le S' Esprit, duquel la colombe est le symbole, se plait infiniment avec les humbles, et voulant faire le nid sacré pour le Filz de Dieu ici bas en terre, il le fit en la créature la plus humble du monde, ains en l'humilité mesme; et ce Filz de Dieu qui s'est exalté en s'humiliant et nous a glorifiés par son humilité, ne veut que nous apprenions autre leçon de luy, sinon qu'il est débonnaire et humble de cœur.
(2) Considérons, ma Philothee, les grâces que Dieu a mises en nous, et les maux qui nous sont arrivés de nous mesmes : l'un et l'autre nous provoquera puissamment a l'humilité ; car, qu'est ce qui nous peut tant humilier devant la miséricorde de Dieu que la multitude de ses bienfaitz, et qu'est ce qui nous doit tant humilier devant sa justice que la multitude de nos péchés? Nostre cœur ne peut avoir que deux sortes de séjour asseuré : son origine et sa fin; en tout le reste il n'y doit estre que par manière de passage. Or il est extrait du néant, et Dieu est sa souveraine fin : il faut donq qu'en attendant d'arriver a la possession de Dieu la haut au Ciel, il demeure en son néant ici bas en terre. J'appelle vaine gloire, ma Philothee, non pas la connoissance que nous
(r) Voir la remarque ci-devant, p. 139, (a' ( 3 ) Pour cet alinéa, voir le texte, p. 146.
Troisiesme Partie. Chapitre iv. 143
Les honneurs, les rangs, les dignités sont comme le saffran, qui se porte mieux et vient plus abondamment d'estre foulé aux pieds. Ce n'est plus honneur d'estre beau, quand on s'en regarde : la beauté pour avoir bonne grâce doit estre négligée ; la science nous deshonnore quand elle nous enfle et qu'elle dégénère en pédanterie. Si nous sommes pointilleux pour les rangs, pour les
avons de ce qui est en nous, mais la folie avec laquelle nous nous en estimons davantage; comme si les asnes et muletz laissoyent d'estre des lourdes et puantes bestes pour estre chargés d'or, de pierres pretieuses et de baume. Au contraire, je désire que nous connoissions bien les grâces que Dieu nous a faites et les qualités desquelles il nous a doués affin que nous les appliquions fidellement a son service et luy en rendions grâces ; mais de nous en estimer davantage pour cela, c'est une vanité insupportable.
(1) Grande est la vanité de ceux qui s'enflent du bien qui n'est pas a eux quoy qu'il soit en eux; mais plus grande et insupportable est la vanité de ceux qui se glorifient de ce qui n'est pas en eux. De la vient la vanité de ceux qui se vantent de la noblesse , des rangs , des faveurs des grans , de l'approbation du peuple et de semblables ffoliesj choses qui ne sont nullement en nous, mais ou en nos prédécesseurs, ou en la volonté ou opinion des autres.
Mais quand la chose pour laquelle on se donne de la gloire n'en mérite point, ou, si elle en mérite, c'est si peu que cela ne doit point estre mis en conte, alhors la vanité est vrayement vayne, et tesmoigne autant de foiblesse d'entendement comme de manquement de courage. Penser estre quelque chose pour avoir les moustaches relevés et les cheveux crespés, pour avoir les mains douillettes et des pendans aux oreilles, ne sont ce pas des impertinences insupportables? car, qu'est ce que tout cela? Les habitz, le bien danser, le bien jouer, sont ce des choses dignes d'enchérir et donner du surcroist en Testât de nostre estime? C'est manquement de courage d'emprunter nostre gloire de choses si frivoles.
Les vrays biens qui sont en nous doivent estre estimés chacun selon sa valeur ; quand nous les prisons davantage, nous nous tesmoignons des folz. Priser autant la belle taille comme le bel esprit, la beauté comme la santé, la grâce comme la vertu, ce sont des grans defautz de rayson ; et c'est en quoy gist la vanité, que chacun estime ce qu'il voit en soy démesurément plus qu'il n'est convenable.
Ma Philothee, les honneurs, les rangs, les dignités sont comme le cumin, lequel s'il n'est foulé aux pieds ne croist pas si aysement. Ce n'est plus honneur d'estre beau quand on s'en regarde : au contraire, Tune beauté négligée est tous-jours estimée J la beauté a bonne grâce quand ell'est négligée; la science nous deshonnore quand elle nous enfle, Tsi nous n'en faisons pas semblantj si ell'est humble elle nous donne beaucoup de gloire. Si nous sommes pointilleux pour les rangs, pour les séances et pour les tiltres, nous
(1) Voir le texte, pp. 140, 141.
144 Introduction a la Vie Dévote
séances, pour les tiltres, outre que nous exposons nos qualités a l'examen, a l'enqueste et a la contradiction, nous les rendons viles et abjectes ; car l'honneur qui est beau estant receu en don, devient vilain quand il est exigé, recherché et demandé. Quand le paon fait sa roue pour se voir, en levant ses belles plumes il se hérisse de tout le reste, et monstre de part et d'autre ce qu'il a d'infâme ; les fleurs qui sont belles plantées en terre, flestrissent estans maniées. Et comme ceux qui odorent la mandragore de loin et en passant reçoivent beaucoup de suavité , mais ceux qui la sentent de près et longuement en deviennent assoupis et malades , ainsy les honneurs rendent une douce consolation a celuy qui les odore de loin et légèrement, sans s'y amuser ou s'en empresser ; mais a qui s'y affectionne et s'en repaist, ilz sont extrêmement blasmables et vituperables.
La poursuite et amour de la vertu commence a nous rendre vertueux ; mais la poursuite et amour des honneurs commence a nous rendre mesprisables et vituperables.
faisons deux fautes : l'une, que nous exposons nos qualités a l'examen et a l'enqueste, l'autre, que nous les rendons viles et abjectes; car l'honneur qui est beau estant receu, devient laid quand il est exigé et recherché. Le paon est beau tandis qu'il ne morgue point et ne se veut pas voir; mais quand il se regarde, en levant ses belles plumes il s'hérisse de tout le reste et monstre de part et d'autre ce qu'il a d'infâme; les fleurs qui se conservent plantées en terre, ternissent estans maniées a la main. ["Lss honneurs un peu mesprisés sont tous-jours plus prisés. On vend mieux les autres marchandises en les estimant... J On aggrandit lestime des autres marchandises pour en avoir plus d'argent ; mais qui prise le moins sa vertu, sa science, sa beauté, sa noblesse, il en retire plus d'honneur et de gloire. Et comme ceux qui odorent la mandragore de loin et en passant en reçoivent une grande et douce suavité, mais ceux qui la sentent de près et longuement en deviennent fpesans et incommodésj assoupis et malades, ainsy nos honneurs considérés de loin et légèrement sans y appliquer le cœur et s'en empresser, ilz rendent une douce consolation a celuy qui les a ; mais estans affectionnés et considérés de près, quand on s'y amuse et qu'on s'en repaist, fcela ressent et tient a la vilenie, bassesse de cœur et faute de cervelle. J on en devient blasmable : lhonneur et la vertu ayant cela de contraire que comme la poursuite et amour de la vertu commence a nous rendre vertueux, lamour et la poursuite de lhonneur, de la gloire et de lestime commence a nous rendre vituperables. [ Pour la suite de cette variante, voir pp. 156-160. ]
Troisiesme Partie. Chapitre v. 145
(O Les espritz bien nés ne s'amusent pas a ces menus fatras de rangs, d'honneurs, de salutations; ilz ont d'autres choses a faire : c'est le propre des espritz faineans. Qui peut avoir des perles ne se charge pas de coquilles ; et ceux qui prétendent a la vertu ne s'empressent point pour les honneurs. Certes, chacun peut entrer en son rang et s'y tenir sans violer l'humilité, pourveu que cela se fasse négligemment et sans contention. Car, comme ceux qui viennent du Peru, outre l'or et l'argent qu'ilz en tirent, apportent encor des singes et perroquetz, parce qu'ilz ne leur coustent gueres et ne chargent pas aussi beaucoup leur navire ; ainsy ceux qui prétendent a la vertu ne laissent pas de prendre leurs rangs et les honneurs qui leur sont deus, pourveu toutefois que cela ne leur couste pas beaucoup de soin et d'attention, et que ce soit sans en estre chargés de trouble, d'inquiétude, de disputes et contentions. Je ne parle néanmoins pas de ceux desquelz la dignité regarde le public, ni de certaines occasions particulières qui tirent une grande conséquence ; car en cela, il faut que chacun conserve ce qui luy appartient, avec une prudence et discrétion qui soit accompagnée de charité et courtoisie.