‹ ŒuvresChapitre 78 sur 272 · DE L HUMILITE PLUS INTERIEURE · texte numérisé non relu

DE L HUMILITE PLUS INTERIEURE

Mais vous désirés, Philothee, que je vous conduise plus avant en l'humilité; car a faire comme j'ay dit, c'est quasi plustost sagesse qu'humilité: maintenant donq je passe outre. Plusieurs ne veulent ni n'osent penser et considérer les grâces que Dieu leur a faites en particulier, de peur de prendre de la vaine gloire et complaisance, en quoy certes ilz se trompent ; car puisque,

(1) Voir la variante, pp. 159, 160.

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* lia II* , Quœst. comme dit le grand Docteur Angélique*, le vray

x"' a moyen d'atteindre a l'amour de Dieu, c'est la considé-

ration de ses bienfaitz, plus nous les connoistrons plus nous l'aymerons ; et comme les bénéfices particuliers esmeuvent plus puissamment que les communs, aussi doivent-ilz estre considérés plus attentivement.

(0 Certes, rien ne nous peut tant humilier devant la miséricorde de Dieu que la multitude de ses bienfaitz, ni rien tant humilier devant sa justice, que la multitude de nos mesfaitz. Considérons ce qu'il a fait pour nous et ce que nous avons fait contre luy; et comme nous considérons par le menu nos péchés, considérons aussi par le menu ses grâces. Il ne faut pas craindre que la connoissance de ce qu'il a mis en nous nous enfle, pourveu que nous soyons attentifz a cette vérité, que ce qui est de bon en nous n'est pas de nous. Helas, les muletz laissent ilz d'estre lourdes et puantes bestes, pour estre chargés des meubles pretieux et parfumés du prince ? Qu'avons nous de bon que nous n'ayons receu? et si nous l'avons receu, pourquoy nous en voulons nous

* I Cor., iv, 7. enorgueillir*? Au contraire, la vive considération des

grâces receuës nous rend humbles ; car la connoissance engendre la reconnoissance. Mais si voyans les grâces que Dieu nous a faites, quelque sorte de vanité nous venoit chatouiller, le remède infallible sera de recourir a la considération de nos ingratitudes , de nos imperfections, de nos misères : si nous considérons ce que nous avons fait quand Dieu n'a pas esté avec nous, nous connoistrons bien que ce que nous faisons quand il est avec nous n'est pas de nostre façon ni de nostre creu ; nous en jouirons voyrement et nous en res-jouirons parce que nous l'avons, mais nous en glorifierons Dieu seul'va), parce qu'il en est l'autheur. Ainsy la Sainte Vierge confesse que Dieu luy fait(b) choses très grandes, mais

(a) nous — l'en glorifierons luy seul (Ms.)

(b) luy — a fait (Ms.-A-B)

(1) Voir les variantes, pp. 140, et 142, 143.

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ce n'est que pour s'en humilier et magnifier Dieu : Mon aine, dit elle, magnifie le Seigneur, parce qu'il m'a fait choses grandes *. * Lucae> h 46, 49-

Nous disons maintesfois que nous ne sommes rien, que nous sommes la misère mesme et l'ordure du monde; mais nous serions bien marris qu'on nous prist au mot et que l'on nous publiast telz que nous disons. Au contraire, nous faisons semblant de fuir et de nous cacher, affin qu'on nous coure après et qu'on nous cherche ; nous faisons contenance de vouloir estre les derniers et assis au bas bout de la table, mays c'est affin de passer plus avantageusement au haut bout. La vraye humilité ne fait pas semblant de l'estre et ne dit gueres de paroles d'humilité, car elle ne désire pas seulement de cacher les autres vertus, mais encor et principalement elle souhaitte de se cacher soy mesme ; et s'il luy estoit loysible de mentir, de feindre, ou de scandaliser le prochain , elle produiroit des actions d'arrogance et de fierté, affin de se receler sous icelles et y vivre du tout inconneuë et a couvert.

Voyci donq mon advis,(c) Philothee : ou ne disons point de paroles d'humilité, ou disons les avec un vray sentiment intérieur, conforme a ce que nous prononçons extérieurement ; n'abbaissons jamais les yeux qu'en humiliant nos cœurs ; ne faisons pas semblant de vouloir estre des(d) derniers, que de bon cœur nous ne voulussions l'estre. Or, je tiens cette règle si générale que je n'y apporte nulle exception : seulement j'adj ouste que la civilité requiert que nous présentions quelquefois l'advantage a ceux qui manifestement ne le prendront pas, et ce n'est pourtant pas ni duplicité ni fause humilité ; car alhors le seul offre de l'advantage est un commencement d'honneur, et puisqu'on ne peut le leur donner entier on ne fait pas mal de leur en donner le commencement^). J'en dis de mesme de quelques paroles

(c) mon advis, — ma chère (Ms.)

(d) les (Ms.-A-B)

(e) le commencement — ce qui se peut, et quelque petite partie. (Ms.)

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d'honneur ou de respect qui, a la rigueur, ne semblent pas véritables; car elles le sont néanmoins asses, pourveu que le cœur de celuy qui les prononce ait une vraye intention d'honnorer et respecter celuy pour lequel il les dit ; car encor que les motz signifient avec quelque excès ce que nous disons, nous ne faisons pas mal de les employer quand l'usage commun le requiert. Il est vray qu'encor voudrois-je que les paroles fussent adjustees a nos affections au plus près qu'il nous seroit possible, pour suivre en tout et par tout la simplicité et candeur cordiale. L'homme vrayement humble aymeroit mieux qu'un autre dist de luy qu'il est misérable, qu'il n'est rien, qu'il ne vaut rien, que non pas de le dire luy mesme : au moins, s'il sçait qu'on le die, il ne contredit point , mais acquiesce de bon cœur ; car croyant fermement cela, il est bien ayse qu'on suive son opinion. Plusieurs disent qu'ilz laissent l'orayson mentale pour les parfaitz, et qu'eux (f) ne sont pas dignes de la faire; les autres protestent qu'ilz n'osent pas souvent communier, parce qu'ilz ne se sentent pas asses purs ; les autres, qu'ilz craignent de faire honte a la dévotion s'ilz s'en meslent, a cause de leur grande misère et fragilité ; et les autres refusent d'employer leur talent au service de Dieu et du prochain parce, disent ilz, qu'ilz connoissent leur foiblesse et qu'ilz ont peur de s'enorgueillir s'ilz sont instrumens de quelque bien, et (g) qu'en esclairant les autres ilz se(h) consument. Tout cela n'est qu'artifice et une sorte d'humilité non seulement fause, mais maligne, par laquelle on veut tacitement et subtilement blasmer les choses de Dieu, ou au fin moins, couvrir d'un prétexte d'humilité l'amour propre de son opinion, de son humeur et de sa paresse. Demande a Dieu un signe au ciel d'en haut ou au profond de la mer en bas, dit le Prophète au malheureux Achaz, et il respondit :

(f) parfait^, — parce qu'ilz (Ms.-A)

(g) si (Ms.)

(h) il\ — ne se (Ms.-A)

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Non, je ne le demander ay point, et ne tenter ay point le Seigneur*. O le meschant! il fait semblant de porter * is., vu, n, 12. grande révérence a Dieu, et sous couleur d'humilité s'excuse d'aspirer a la grâce de laquelle sa divine Bonté luy fait semonce. Mais ne voit il pas que quand Dieu nous veut gratiner, c'est orgueil de refuser ? que les dons de Dieu nous obligent a les recevoir, et que c'est humilité d'obéir et suivre au plus près que nous pouvons ses désirs? Or, le désir de Dieu est que nous soyons parfait^*, nous unissans a luy et l'imitans au plus près * Matt., v, 48. que nous pouvons. Le superbe qui se fie en soy mesme a bien occasion de n'oser rien entreprendre; mais l'humble est d'autant plus courageux qu'il se reconnoist plus impuissant : et a mesure qu'il s'estime chetif il devient plus hardi parce qu'il a toute sa confiance en Dieu, qui se plait a magnifier sa toute puissance en nostre infirmité, et eslever sa miséricorde sur nostre misère. Il faut donq humblement et saintement oser tout ce qui est jugé propre a nostre avancement par ceux qui conduisent nos âmes.

Penser sçavoir ce qu'on ne sçait pas, c'est une sottise expresse; vouloir faire le sçavant de ce qu'on connoist bien que l'on ne sçait pas, c'est une vanité insupportable : pour moy, je ne voudrois pas mesme faire le sçavant de ce que je sçaurois, comme au contraire je n'en voudrois non plus faire Fignorant. Quand la charité le requiert, il faut communiquer rondement et doucement avec le prochain , non seulement ce qui luy est nécessaire pour son instruction, mais aussi ce qui luy est utile pour sa consolation ; car l'humilité qui cache et couvre les vertus pour les conserver, les fait néanmoins paroistre quand la charité le commande, pour les accroistre, aggrandir et perfectionner. En quoy elle ressemble a cet arbre des isles de Tylos, lequel la nuit resserre et tient closes ses belles fleurs incarnates et ne les ouvre qu'au soleil levant, de sorte que les habitans du païs disent que ces fleurs dorment de nuit*. Car * PHn., Hist. nat., ainsy l'humilité couvre et cache toutes nos vertus et per- xxni). ' ° XI fections humaines, et ne les fait jamais paroistre que

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pour la charité, qui estant une vertu non point humaine mais céleste, non point morale mais divine, elle est le vray soleil des vertus, sur lesquelles elle doit tousjours dominer : si que les humilités qui prejudicient a la charité sont indubitablement fauses.

Je ne voudrois ni faire du fol ni faire du sage : car si Fhumilité m'empesche de faire le sage, la simplicité et rondeur m'empescheront aussi de faire le fol ; et si la vanité est contraire a l'humilité, l'artifice, l'affaiterie et feintise est contraire a la rondeur et simplicité. Que si quelques grans serviteurs de Dieu ont fait semblant d'estre folz pour se rendre plus abjectz devant le monde, il les faut admirer et non pas imiter ; car ilz ont eu des motifz pour passer a cet excès qui leur ont esté si particuliers et extraordinaires , que personne n'en doit tirer aucune conséquence pour soy. Et quant a David, s'il dansa et sauta un peu plus que l'ordinaire bienséance ne

*HReg.,vi, 14, 16. requeroit devant l'Arche de l'alliance*, ce n'estoit pas qu'il voulust faire le fol; mais tout simplement et sans artifice , il faisoit ces mouvemens extérieurs conformes a l'extraordinaire et démesurée allégresse qu'il sentoit en son cœur. Il est vray que quand Michol sa femme luy en fit reproche comme d'une folie, il ne fut pas marri

* Ibid., ff. 20-22. de se voir avili* : ains persévérant en la naifve et véritable représentation de sa joye, il tesmoigna d'estre bien ayse de recevoir un peu d'opprobre pour son Dieu. En suite dequoy je vous diray que si pour les actions d'une vraye et naifve dévotion, on vous estime vile, abjecte ou folle, l'humilité vous fera res-jouir de ce bienheureux opprobre, duquel la cause n'est pas en vous, mais en ceux qui le font!1).

( i ) et naifve dévotion, on — nous estime vilz, abjectz ou folz, l'humilité nous fera res-jouir de ce bienheureux opprobre, duquel la cause n'est pas en nous, mais en ceux qui le font extérieurement. (Ms.)

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