‹ ŒuvresChapitre 79 sur 272 · QUE L'HUMILITÉ NOUS FAIT AYMER NOSTRE PROPRE ABJECTION · texte numérisé non relu

QUE L'HUMILITÉ NOUS FAIT AYMER NOSTRE PROPRE ABJECTION

Je passe plus avant et vous dis, (a) Philothee, qu'en tout et par tout vous aymiés vostre propre abjection. Mais , ce me dires-vous , que veut dire cela : aymés vostre propre abjection ? En latin abjection veut dire humilité, et humilité veut dire abjection; si que, quand Nostre Dame en son sacré Cantique* dit que, parce que * Lucae> *• 4S. Nostre Seigneur a veu Vhumilitè de sa servante toutes les générations la diront bienheureuse, elle veut dire que Nostre Seigneur a regardé de bon cœur son abjection, vileté et bassesse, pour la combler de grâces et faveurs. Il y a néanmoins différence entre la vertu d'humilité et l'abjection ; car l'abjection, c'est la petitesse, bassesse et vileté qui est en nous, sans que nous y pensions ; mais quant a la vertu d'humilité, c'est la véritable connoissance et volontaire reconnoissance de nostre abjection. Or, le haut point de cette humilité gist a non seulement reconnoistre volontairement nostre abjection, mais l'aymer et s'y complaire, et non point par manquement de courage et générosité, mais pour exalter tant plus la divine Majesté, et estimer beaucoup plus le prochain en comparayson de nous mesmes. Et c'est cela a quoy je vous exhorte, et que pour mieux entendre, sçaches qu'entre les maux que nous souffrons les uns sont abjectz et les autres honnorables ; plusieurs s'accommodent aux honnorables, mais presque nul ne veut

(a) dis, — ma chère (Ms.)

152 Introduction a la Vie Dévote

s'accommoder aux abjectz. Voyes un devotieux hermite tout deschiré et plein de froid : chacun honnore son habit gasté, avec compassion de sa souffrance ; mais si un pauvre artisan , un pauvre gentilhomme , une pauvre damoiselle en est de mesme, on l'en mesprise, on s'en moque, et voyla comme sa pauvreté est abjecte. Un religieux reçoit dévotement un'aspre censure de son supérieur, ou un enfant de son père : chacun appellera cela mortification , obédience et sagesse ; un chevalier et une dame en souffrira de mesme de quelqu'un, et quoy que ce soit pour l'amour de Dieu, chacun l'appellera couardise et lascheté : voyla donq encor un autre mal abject. Une personne a un chancre au bras, et l'autre l'a au visage : celuy-la n'a que le mal, mays cestuy-ci, avec le mal, a le mespris, le desdain et Fabjection. Or, je dis maintenant qu'il ne faut pas seulement aymer le mal, ce qui se fait par la vertu de la patience ; mays il faut aussi chérir l'abjection , ce qui se fait par la vertu de l'humilité.

(0 De plus, il y a des vertus abjectes et des vertus honnorables : la patience , la douceur , la simplicité et l'humilité mesme sont des vertus que les mondains tiennent pour viles et abjectes ; au contraire, ilz estiment beaucoup la prudence, la vaillance et la libéralité. Il y a encores des actions d'une mesme vertu, dont les unes sont mesprisees et les autres honnorees ; donner l'aumosne et pardonner les offenses sont deux actions de charité : la première est honnoree d'un chacun, et l'autre mesprisee aux yeux du monde. Un jeune gentilhomme ou une jeune dame qui ne s'abandonnera pas au desreglement d'une troupe desbauchee, a parler, jouer, danser, boire, vestir, sera brocardé et censuré par les autres, et sa modestie sera nommée ou bigoterie ou affaiterie : aymer cela, c'est aymer son abjection. En voyci d'une autre sorte : nous allons visiter les malades ; si on m'envoye au plus misérable, ce me sera une abjection selon le monde, c'est pourquoy je l'aymeray ; si on m'envoye

( i ) Voir la variante, p.

Troisiesme Partie. Chapitre vi. 153

a ceux de qualité, c'est une abjection selon l'esprit, car il n'y a pas tant de vertu ni de mérite, et j'aymeray donques cette abjection. Tombant emmi la rue, outre le mal l'on en reçoit de la honte ; il faut aymer cette abjection.

Il y a mesme des fautes esquelles il n'y a aucun mal que la seule abjection ; et l'humilité ne requiert pas qu'on les face expressément, mais elle requiert bien qu'on ne s'inquiète point quand on les aura commises : telles sont certaines sottises, incivilités et inadvertances, lesquelles comme il faut éviter avant qu'elles soyent faittes, pour obéir a la civilité et prudence, aussi faut il quand elles sont faittes, acquiescer (b) a l'abjection qui nous en revient, et l'accepter de bon cœur pour suivre la sainte humilité. Je dis bien davantage : si je me suis desreglé par cholere ou par dissolution a dire des parolles indécentes et desquelles Dieu et le prochain est offencé, je me repentiray vivement et seray extrêmement marri de l'offence, laquelle je m'essayeray de reparer le mieux qu'il me sera possible ; mays je ne laisseray pas d'aggreer l'abjection et le mespris qui m'en arrive ; et si l'un se pouvoit séparer d'avec l'autre, je rejetterois ardemment le péché et garderois humblement l'abjection.

Mais quo)^ que nous aymions l'abjection qui s'ensuit du mal, si ne faut il pas laisser de remédier au mal qui l'a causée, par des moyens propres et légitimes, et sur tout quand le mal est de conséquence. Si j'ay quelque mal abject au visage, j'en procureray la guerison, mais non pas que l'on oublie l'abjection laquelle j'en ay receuë. Si j'ay fait une chose (c) qui n'offense personne, je ne m'en excuseray pas, parce qu'encor que ce soit un défaut, si est-ce qu'il n'est pas permanent ; je ne pourrois donques m'en excuser que pour l'abjection qui m'en revient ; or c'est cela que l'humilité ne (d) peut permettre :

(b) faut il — acquiescer (Ms.) ( c ) sottise (Ms.-A-B) (d) ne — me (Ms.-A)

154 Introduction a la Vie Dévote

mais si par mesgarde ou par sottise j'ay offensé ou scandalisé quelqu'un, je repareray l'offense par quelque véritable excuse, d'autant que le mal est permanent et que la charité m'oblige de l'effacer. Au demeurant, il arrive quelquefois que la charité requiert que nous remédions a l'abjection pour le bien du prochain, auquel nostre réputation (e) est nécessaire; mais en ce cas la, ostant nostre abjection de devant les yeux du prochain pour empescher son scandale, il la faut serrer et cacher dedans nostre cœur afïin qu'il s'en édifie.

Mais vous voulés sçavoir, (f) Philothee, quelles sont les meilleures abjections ; et je vous dis clairement que les plus prouffitables a l'ame et aggreables a Dieu sont celles que nous avons par accident ou par la condition de nostre vie, parce que nous ne les avons pas choisies, ains les avons receuës telles que Dieu nous les a envoyées, duquel l'élection est tous-jours meilleure que la nostre. Que s'il en falloit choisir, les plus grandes sont les meilleures; et celles la sont estimées les plus grandes qui sont plus contraires a nos inclinations , pourveu qu'elles so}^ent conformes a nostre vacation (s) ; car, pour le dire une fois pour toutes , nostre choix et élection gaste et amoindrit presque toutes nos vertus. Ah! qui

Ps. lxxxiii, ii. nous fera la grâce de pouvoir dire avec ce grand Roy* : J'ay choisi (Vestre abject en la mayson de Dieu, plustost que d'habiter es tabernacles des pécheurs? Nul ne le peut, chère Philothee, que Celuy qui pour nous exalter , vesquit et mourut en sorte qu'il fut

Ps. xxi, 7. Y opprobre des hommes et V abjection du peuple *.

Je vous ay dit beaucoup de choses qui vous sembleront

dures quand vous les considererés; mais croyes-moy,

elles seront plus douces que le sucre et le miel quand

vous les prattiquerés.

(e) réputation — et estime (Ms.)

( f ) Mais vous voudriés sçavoir, (Ms.-A) ma chère (Ms.)

(g) vocation (Ms.-A-B-C)

Troisiesme Partie. Chapitre vu.

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