COMME IL FAUT CONSERVER LA BONNE RENOMMEE PRATTIQUANT L'HUMILITÉ
La louange, l'honneur et la gloire ne se donnent pas aux hommes pour une simple vertu, mais pour une vertu excellente. Car par la louange nous voulons persuader aux autres d'estimer l'excellence de quelqu'un; par l'honneur nous protestons que nous l'estimons nous mesmes; et la gloire n'est autre chose, a mon advis, qu'un certain esclat de réputation qui rejaillit de l'assemblage de plusieurs louanges et honneurs : si que les honneurs et louanges sont comme des pierres pretieuses, de l'amas desquelles réussit la gloire comme un esmail. Or , l'humilité ne pouvant souffrir que nous ayons aucune opinion d'exceller ou devoir estre préférés aux autres, ne peut aussi permettre que nous recherchions la louange, l'honneur ni la gloire qui sont deuës a la seule excellence. Elle consent bien néanmoins a l'advertissement du Sage, qui nous admoneste * d'avoir soin de nostre renom- * Eccii., xu, 15. mee, parce que la bonne renommée est une estime, non d'aucune excellence, mais seulement d'une simple et commune preud'hommie et intégrité de vie , laquelle l'humilité n'empesche pas que nous ne reconnoissions en nous mesmes, ni par conséquent que nous en desirions la réputation. Il est vray que l'humilité mespriseroit la renommée si la charité n'en avoit besoin ; mais parce qu'elle est l'un des fondemens de la société humaine, et que sans elle nous sommes non seulement inutiles mais dommageables au public, a cause du scandale qu'il en reçoit, la charité requiert et l'humilité aggree que nous la desirions et conservions pretieusement.
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(a) Outre cela, comme les feuilles des arbres, qui d'elles mesmes ne sont pas beaucoup prisables, servent néanmoins de beaucoup, non seulement pour les embellir, mais aussi pour conserver les fruitz tandis qu'ilz sont encor tendres; ainsy la bonne renommée, qui de soy mesme n'est pas une chose fort désirable, ne laisse pas d'estre très utile, non seulement pour l'ornement de nostre vie, mais aussi pour la conservation de nos vertus, et principalement des vertus encor tendres et foibles : l'obligation de maintenir nostre réputation et d'estre telz que l'on nous estime, force un courage généreux, d'une puissante et douce violence. Conservons nos vertus, ma chère Philothee , parce qu'elles sont aggreables a Dieu, grand et souverain objet de toutes nos actions; mais comme ceux qui veulent garder les fruitz ne se contentent pas de les confire, ains les mettent dedans des vases propres a la conservation d'iceux, de mesme, bien que l'amour divin soit le principal conservateur de nos vertus, si est-ce que nous pouvons encor employer la bonne renommée comme fort propre et utile a cela.
Il ne faut pas pourtant que nous soyons trop ardens, exactes et pointilleux a cette conservation , car ceux qui sont si douilletz et sensibles pour leur réputation ressemblent a ceux qui pour toutes sortes de petites
( a ) [ Cette variante est la suite de celle qui est interrompue p. 144. ] La bonne renommée doit estre soigneusement conservée , car c'est un pretieux instrument pour la gloire de Dieu et le bien du prochain : elle vaut mieux que l'or ; elle sert a l'homme pour la conservation des vertus, et particulièrement aux femmes pour la conservation de la chasteté, comme la pelure aux pommes et aux poires, laquelle en soy mesme n'est pas grandement prisable, et ne laisse pas d'estre fort utile pour la conservation du suc ; car ainsy la réputation n'est pas chose de soy mesme trop excellente, et néanmoins elle est extrêmement prouffitable pour contregarder les vertus. Vous aures, ma Philothee, si vous estes vrayement Philothee, grand soin de conserver les vertus pour le seul amour de Dieu, grand et unique protecteur de ce qui est de bon en vous ; mais comme ceux qui veulent garder les fruitz ne les confisent pas seulement, mais les mettent dedans des vases qui servent encor a la conservation, ainsy, bien que l'amour de Dieu soit le principal conservatif des vertus, si est-ce que la bonne renommée n'y est pas inutile.
Il ne faut pourtant pas estre superstitieux a la conservation de cette
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incommodités prennent des médecines : car ceux ci, pensans conserver leur santé la gastent tout a fait, et ceux la, voulans maintenir si délicatement leur réputation la perdent entièrement ; car par cette tendreté ilz se rendent bigearres, mutins, insupportables, et provoquent la malice des mesdisans. La dissimulation et mespris de l'injure et calomnie est pour l'ordinaire un remède beaucoup plus salutaire que le ressentiment, la conteste et la vengeance : le mespris les fait esvanouir ; si on s'en courrouce il semble qu'on les advoùe. Les crocodiles n'endommagent que ceux qui les craignent, ni certes la mesdisance sinon ceux qui s'en mettent en peyne. La crainte excessive de perdre la renommée tesmoigne une grande défiance du fondement d'icelle , qui est la vérité d'une bonne vie. Les villes qui ont des pontz de bois sur des grans fleuves craignent qu'ilz ne soyent emportés a toutes sortes de debordemens ; mais celles qui les ont de pierre n'en sont en peyne que pour des inondations extraordinaires : ainsy ceux qui ont une ame solidement chrestienne mesprisent ordinairement les debordemens des langues injurieuses ; mais ceux qui se sentent foibles s'inquiètent a tout propos. Certes, Philothee, qui veut avoir réputation envers tous, la perd envers tous ; et celuy mérite de perdre l'honneur, qui le veut prendre de ceux que les vices rendent vrayement infâmes et deshonnorés.
La réputation n'est que comme une enseigne qui fait connoistre ou la vertu loge ; la vertu doit donq estre en tout et par tout préférée. C'est pourquoy, si l'on dit : vous estes un hypocrite, parce que vous vous rangés
renommée ; car la vérité est, qui la veut avoir envers tous, la perd envers tous. C'est superstition de vouloir conserver sa renommée envers ceux qui sont deshonnorables, car cela ne se peut faire qu'en adhérant a leurs vices ; et délaisser a faire les choses bonnes pour les mauvaises opinions du vulgaire ou des meschans, ce n'est pas conserver sa renommée, mais conserver sa vanité, d'autant que c'est vanité de vouloir estre estimé au préjudice de la vraye vertu et de la charité. On vous tiendra pour hypocrite si vous vives dévotement, mais faut il laisser pour cela ? On dira que vous n'estes
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a la dévotion ; si l'on vous tient pour homme de bas courage parce que vous aves pardonné l'injure, moques vous de tout cela. Car, outre que telz jugemens se font par des niaises et sottes gens, quand on devroit perdre la renommée, si ne faudroit-il pas quitter la vertu ni se destourner du chemin d'icelle, d'autant qu'il faut préférer le fruit aux feuilles, c'est a dire le bien intérieur et spirituel a tous les biens extérieurs. Il faut estre jaloux, mays non pas idolâtres de nostre renommée; et comme il ne faut offenser l'œil des bons, aussi ne faut-il pas vouloir contenter celuy des malins. La barbe est un ornement au visage de l'homme, et les cheveux a celuy de la femme : si on arrache du tout le poil du menton et les cheveux de la teste, malaysement pourrail jamais revenir; mais si on le coupe seulement, voire, qu'on le rase, il recroistra bien tost après et reviendra plus fort et touffu. Ainsy, bien que la renommée soit coupée, ou mesme tout a fait rasée par la langue des Ps. li, 2. mesdisans , qui est, dit David*, comme un rasoir
affilé, il ne se faut point inquiéter, car bien tost elle renaistra non seulement aussi belle qu'elle estoit, ains encores plus solide. Mais si nos vices, nos laschetés,
pas courageuse si vous pardonnes, ou quelques uns diront que la mauvaise parole qui vous avoit ofïencee est véritable : c'est la ou il faut préférer le jugement de Dieu. La règle est que toutes fois et quantes que nous faisons chose inutile, ou chose qui n'est point meilleure que la renommée, il la faut laisser plustost que de perdre la renommée ; mais les exercices des vertus, les choses prouffitables a l'ame ou de soy ou du prochain doivent estre prattiquees au péril de la renommée. Et ne faut pas craindre que l'injuste infamie puisse longuement durer, car il prend de la réputation comme des cheveux et de la barbe : car si l'un ou l'autre tombe par l'infâme maladie, elle demeure fort long tems sans recroistre parce qu'avec le poil la racine mesme a laquelle il se tient tombe; mais quand elle est seulement coupée ou rasée, non seulement elle croist derechef bien tost, mais elle multiplie et se peuple bien fort. Ainsy quand la réputation se perd par la vérité de nos vices, il est malaysé qu'elle renaisse, mais quand elle est coupée par les mauvaises langues [des] censeurs, qui sont, comme dit David, comme un rasoir tranchant, non seulement elle recroist bien tost, mais elle s'amplifie. Si que, comme par un juste soin nous devons estre jaloux de nostre renommée, aussi n'en devons-nous pas estre idolâtres et affolés ; et comme il ne faut pas contenter l'œil des malins, aussi ne faut il pas offenser celuy des bons.
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nostre mauvaise vie nous oste la réputation, il sera malaysé que jamais elle revienne, parce que la racine en est arrachée. Or, la racine de la renommée, c'est la bonté et la probité, laquelle tandis qu'elle est en nous peut tous-jours reproduire l'honneur qui luy est deu.
Il faut quitter cette vaine conversation, cette inutile prattique, cette amitié frivole, cette hantise folastre, si cela nuit a la renommée, car la renommée vaut mieux que toutes sortes de vains contentemens ; mais si pour l'exercice de pieté, pour l'avancement en la dévotion et acheminement au bien éternel on murmure, on gronde, on calomnie, laissons abbayer les matins contre la lune; car s'ilz peuvent exciter quelque mauvaise opinion contre nostre réputation, et par ainsy couper et raser les cheveux et la barbe de nostre renommée, bien tost elle renaistra, et le rasoir de la mesdisance servira a nostre honneur, comme la serpe a la vigne, qu'elle fait abonder et multiplier en fruitz.
Ayons tous-jours les yeux sur Jésus Christ crucifié ; marchons en son service avec confiance et simplicité, mais sagement et discrètement : il sera le protecteur de nostre renommée, et s'il permet qu'elle nous soit ostee, ce sera pour nous en rendre une meilleure, ou pour nous faire proufflter en la sainte humilité , de laquelle une seule once vaut mieux que mille livres d'honneur. Si on nous blasme injustement, opposons paisiblement la
Une conversation qui est inutile doit estre quittée si elle incommode la réputation, car il faut préférer la réputation a son contentement ; mais si au contraire ell'est utile et l'intention droitte, et qu'on n'y commette point de vraye indiscrétion, il faut courageusement mespriser la mesdisance : que si pour cela elle coupe ta barbe, bien tost elle renaistra.
• (1) Mais vous voulés, Philothee, que je vous porte plus avant dedans l'humilité. Moques vous des rangs et de ces vains honneurs. Qui est ce qui reçoit le mieux le ballon en jouant ? celuy, sans doute, qui le rejette plus loin; et qui est ce qui reçoit le mieux l'honneur? celuy, sans doute, qui le mesprise le plus. Quand on void un homme ou une femme a la guette pour voir si on luy présente le devant, si on l'appelle bien de ses tiltres,
(1) Voir le texte, p. 145.
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vérité a la calomnie; si elle persévère, persévérons a nous humilier : remettans ainsy nostre réputation avec nostre ame es mains de Dieu, nous ne sçaurions la mieux asseurer. Servons Dieu par la bonne et mauvaise il Cor., vi, 8. renommée, a l'exemple de saint Paul*, afïin que nous Ps. lxviii, 8. puissions dire avec David* : O mon Dieu, c'est pour vous que j'ay supporté V opprobre et que la confusion a couvert mon visage. J'excepte néanmoins certains crimes si atroces et infâmes que nul n'en doit souffrir la calomnie quand il s'en peut justement descharger, et certaines personnes de la bonne réputation desquelles dépend l'édification de plusieurs ; car en ce cas, il faut tranquillement poursuivre la réparation du tort receu, suivant l'advis des théologiens.
les grans s'en moquent, les esgaux s'en piquent et les moindres s'en scandalisent. Il n'appartient pas aux aigles de faire proye de mouches, cela n'appartient qu'aux petitz oysillons. Les espritz bien nés ne s'amusent pas a ces menus fatras de rangs, d'honneurs, de grades et de salutations, ilz ont d'autres choses a faire ; c'est le propre des espritz faineans. On peut néanmoins entrer en son rang et s'y maintenir sans violer l'humilité, pourveu que cela se fasse négligemment et nonchalamment.
(i) Choisisses par tout les choses basses et abjectes, voyre mesme es exercices de vertu, esquelz bien souvent on ne regarde pas de prattiquer les plus utiles mais les plus honnorables. Disons, par cy par la, quelques exemples entre nous autres : prou de gens veulent prescher, peu de gens cathechiser ; plusieurs s'asseoir en la chaire des offices ecclésiastiques, peu en la chaire des confessions. L'appareil extérieur qui sert a la bienséance de ceux qui sont es dignités est prattiqué par un chacun
(i) Voir le texte, p. 152.
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