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CHAPITRE VIII

DE LA DOUCEUR ENVERS LE PROCHAIN ET REMEDE CONTRE L'iRE

(a) Le saint chresme, duquel par tradition apostolique on use en l'Eglise de Dieu pour les confirmations (b) et bénédictions, est composé d'huyle d'olive meslee avec le baume, qui représente entre autres choses les deux chères et bienaymees vertus qui reluisoient en la sacrée Personne de Nostre Seigneur, (c) lesquelles il nous a singulièrement recommandées, comme si par icelles nostre cœur devoit estre spécialement consacré a son service et appliqué a son imitation : Apprenes de moy, dit-il *, que je suis doux et humble de cœur. * Matt., xi, 39. L'humilité nous(d) perfectionne envers Dieu, et la douceur envers le prochain. Le baume (qui, comme j'ay dit cy dessus*, prend tous-jours le dessous parmi toutes * Chap. iv. les liqueurs) représente l'humilité, et Thuyle d'olive, qui prend tous-jours le dessus, représente la douceur et debonnaireté, laquelle surmonte toutes choses et excelle entre les vertus comme estant la fleur de la charité laquelle, selon saint Bernard*, est en sa per- * Tract, de Charit. fection quand non seulement elle est patiente, mais quand outre cela elle est douce et débonnaire.

• (a) T C'est l'abeille qui fait le miel, et rien ne l'attire si fort que le miel; le S1 Esprit est doux, rien ne l'attire tant en un'ame que la douceur. Le saint chresme par lequel on faisoit l'onction sacerdotale en l'ancienne Loy estoit composé de plusieurs sortes d'huyles pretieuses, mais principalement... J (Ms.)

(b) confirmations — consécrations (Ms.)

(c) Nostre Seigneur, — et (Ms.-A)

(d) nous — ("consacre etj (Ms.)

162 Introduction a la Vie Dévote

Mais prenes garde, Philothee, que ce chresme mystique composé de douceur et d'humilité soit dedans vostre cœur ; car c'est un des grans artifices de l'ennemi de faire que plusieurs s'amusent aux paroles et contenances extérieures de ces deux vertus, qui n'examinans pas bien leurs affections intérieures , pensent estre humbles et doux et ne le sont néanmoins nullement en effect ; ce que l'on reconnoist parce que, nonobstant leur cérémonieuse douceur et(e) humilité, a la moindre parole qu'on leur dit de travers, a la moindre petite injure qu'ilz reçoivent, ilz s'eslevent avec une arrogance nompareille. On dit que ceux qui ont prins le préservatif que l'on appelle communément la grâce de

* Vide Mattioli, in saint Paul *, n'enflent point estans morduz et piqués

Dioscorid., I. VI, , , r .,<•#.,

c. xl. de la vipère, pourveu que la grâce soit de la fine : de

mesme, quand l'humilité et la douceur sont bonnes et vrayes, elles nous garantissent de l'enflure et ardeur que les injures ont accoustumé de provoquer en nos cœurs. Que si estans piqués et morduz par les mesdisans et ennemis nous devenons fiers, enflés et despités, c'est signe que nos humilités et douceurs ne sont pas véritables et franches, mais artificieuses et apparentes.

Ce saint et illustre patriarche Joseph, renvoyant ses frères d'Egypte en la mayson de son père, leur donna

* Gen., xlv, 74. ce seul advis : Ne vous courroucés point en chemin *.

Je vous en dis de mesme, Philothee : cette misérable vie n'est qu'un acheminement a la bienheureuse; ne nous courrouçons donq point en chemin les uns avec les autres , marchons avec la trouppe de nos frères et compaignons doucement, paisiblement et amiablement. Mais je vous dis nettement et sans exception, ne vous courroucés point du tout, s'il est possible, et ne recevés aucun prétexte quel qu'il soit pour ouvrir la porte de vostre cœur au courroux ; car saint Jacques dit tout

* Cap. 1, ao. court et sans reserve*, que Vire de l'homme n'opère

point la justice de Dieu.

(e) leur cérémonieuse — et douce (Ms.-A)

Troisiesme Partie. Chapitre viii. 163

Il faut voyrement résister au mal et réprimer les vices de ceux que nous avons en charge, constamment et vaillamment, mais doucement et paisiblement. Rien ne matte tant l'elephant courroucé que la veuë d'un aignelet, et rien ne rompt si aysement la force des canonades que la laine. On ne prise pas tant la correction qui sort de la passion, quoy qu'accompagnée de rayson, que celle qui n'a aucune autre origine que la rayson seule : car l'ame raysonnable estant naturellement sujette a la rayson, elle n'est sujette a la passion que par tyrannie; et partant, quand la rayson est accompagnée de la passion (f) elle se rend odieuse, sa juste domination estant avilie par la société de la tyrannie. Les princes honnorent et consolent infiniment les peuples quand ilz les visitent avec un train de paix; mais quand ilz conduisent des armées, quoy que ce soit pour le bien public, leurs venues sont tous-jours desaggreables et dommageables, parce qu'encor qu'ilz (g) facent exactement observer la discipline militaire entre les soldatz, si ne peuvent-ilz jamais tant faire qu'il n'arrive tous-jours quelque desordre, par lequel le bon homme est foulé. Ainsy, tandis que la rayson règne et exerce (h) paisiblement les chastimens, corrections et reprehensions , quoy que ce soit rigoureusement et exactement, chacun l'ayme et l'appreuve ; mais quand elle conduit avec soy l'ire, la cholere et le courroux, qui sont, dit saint Augustin*, * De Civit. Dei, 1.

XIV c. xix.

ses soldatz, elle se rend plus effroyable qu'amiable (0,

et son propre cœur en demeure tous -jours foulé et

maltraitté. « Il est mieux, » dit le mesme saint Augustin

escrivant a Profuturus*, « de refuser l'entrée a Tire • Ep. xxxvm, § 2.

juste et équitable que de la recevoir, pour petite qu'elle

soit, parce qu'estant receuë, il est malaysé de la faire

sortir, d'autant qu'elle entre comme un petit surgeon,

et en moins de rien elle grossit et devient un poutre. »

(f ) de — passion (Ms.-A-B-C)

(g) qu'ilf — TpolicentJ (Ms.)

(h) et exerce — ["soigneusement ses actions en nostr'amej (Ms.) ( i ) qu'aymable (Ms.-A-B-C)

164 Introduction a la Vie Dévote

Que si une fois elle peut gaigner la nuit et que le soleil * Ephes., iv, 26. se couche sur nostre ire (ce que l'Apostre défend*), se convertissant en hayne, il n'y a quasi plus moyen de s'en desfaire; car elle se nourrit (j) de mille fauses persuasions, puisque jamais nul homme courroucé ne pensa son courroux estre injuste.

Il est donq mieux d'entreprendre de sçavoir vivre sans cholere que de vouloir user modérément et sagement de la cholere, et quand par imperfection et foiblesse nous nous treuvons surpris d'icelle, il est mieux de la repousser vistement que de vouloir marchander avec elle; car pour peu qu'on luy donne de loysir, elle se rend maistresse de la place et fait comme le serpent, qui tire aysement tout son cors ou il peut mettre la teste. Mais comment la repousseray je, me dires vous? Il faut, ma Philothee, qu'au premier ressentiment que vous en aures, vous ramassies promptement vos(k) forces, non point brusquement ni impétueusement, mais doucement et néanmoins sérieusement ; car , comme on void es audiences de plusieurs senatz et parlemens , que les huissiers crians : Paix la, font plus de bruit que ceux qu'ilz veulent faire taire , aussi il arrive maintesfois que voulans avec impétuosité reprimer nostre cholere, nous excitons plus de trouble en nostre cœur qu'elle n'avoit pas fait, et le cœur estant ainsy troublé ne peut plus estre maistre de soy mesme.

Apres ce doux effort , prattiqués l'advis que saint *Ep. ccl, §3. Augustin ja viel donnoit au jeune Evesque Auxilius* :

« Fais, » dit-il, « ce qu'un homme 0) doit faire; que s'il t'arrive ce que l'homme de Dieu dit au Psalme : Mon œil est troublé de grande cholere, recours a Dieu, * Ps. xxx, 10. criant : Aye miséricorde de moy, Seigneur*, affin qu'il estende sa dextre pour reprimer ton courroux. »

( j ) de s'en desfaire — se nourrissant (Ms.)

(k) promptement — les forces de vostr'ame pour Tempescher de passer outre, quittant pour un peu l'attention que vous pourries avoir a toute autre chose. Mais le secret en cett'occasion est d'employer nos (Ms.)

( 1 ) ce qu'un — saint homme (Ms.)

Troisiesme Partie. Chapitre viii. 165

Je veux dire, qu'il faut invoquer le secours de Dieu quand nous nous voyons agités de cholere, a l'imitation des Apostres tourmentés du vent et de l'orage emmi les eaux ; car il commandera a nos passions qu'elles cessent, et la tranquillité se fera grande *. Mais tous-jours je vous * Matt., vin, 24-26. advertis que l'orayson qui se fait contre la cholere présente et pressante doit estre prattiquee(m) doucement, tranquillement, et non point violemment ; ce qu'il faut observer en tous les remèdes qu'on use contre ce mal. Avec cela, soudain que vous vous appercevres avoir fait quelque acte de cholere, reparés la faute par un acte de douceur, exercé promptement a l'endroit de la mesme personne contre laquelle vous vous seres irritée. Car tout ainsy que c'est un souverain remède contre le mensonge que de s'en desdire sur le champ, aussi tost que l'on s'apperçoit de l'avoir dit, ainsy (n) est ce un bon remède contre la cholere de la reparer soudainement par un acte contraire de douceur ; car, comme l'on dit, les playes fraisches sont plus aysement remediables.

Au surplus, lhors que vous estes en tranquillité et sans aucun sujet de cholere, faites grande provision de douceur et debonnaireté, disant toutes vos parolles et(°) faisant toutes vos actions petites et grandes en la plus douce façon qu'il vous sera possible, vous resouvenant que l'Espouse, au Cantique des Cantiques*, n'a pas * Cap. iv, n. seulement le miel en ses lèvres et au bout de sa langue, mais elle l'a encor dessous la langue , c'est a dire dans la poitrine ; et n'y a pas seulement du miel, mais encor du lait; car aussi ne faut-il pas seulement avoir la parolle douce a l'endroit du prochain, mais encor toute la poitrine, c'est a dire tout l'intérieur de nostre ame. Et ne faut pas seulement avoir la douceur du miel, qui est aromatique et odorant, c'est a dire la suavité de la

(m) contre la cholere — f imminente et qui nous presse J présente et pressante doit tous-jours estre faitte (Ms.)

(n) sur le champ, — tout aussi tost que Ton s'apperçoit de l'avoir dit. aussi (Ms.)

(o) et — f pratiquant J (Ms.)

166 Introduction a la Vie Dévote

conversation civile avec les estrangers, mais aussi la douceur du lait entre les domestiques et proches voysins : en quoy manquent grandement ceux qui en rue semblent des anges, et en la mayson, des diables.

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