‹ Œuvres de Schiller Mélanges de Schiller preécédés du Visionnaire. 7Chapitre 10 sur 95 · LETTRE II · texte numérisé non relu

LETTRE II

Je n'aurais pourtant pas cru que noire séjour à Venise pût être encore bon à quelque chose. II a sauvé la vie d'un homme : je suis réconcilié avec ce séjour.

Dernièrement, le prince se faisait ramener en litière du Bucentaure chez lui, à une heure avancée de la nuit, accompagné de deux serviteurs, dont l'un était Biomlello. Je ne sais comment il arriva que la chaise qu'on avait prise à la hilto se rompit, en sorte que h: jiriiuv .-v vil olili^ij <h i;iirt: à pied li: reste du trajet. Biondello allait devant; te chemin traversait quelques rues sombres et écartées, ut, comme le jour n'était pas loin de paraître, les lanternes ne jetaient plus qu'une obscure clarté ou étaient déjà éteintes. On pouvait avoir marché un quart d'heure, quand Biondello s'aperçut qu'il s'était égaré. La ressemblance des ponts l'avait trompé, et au iîeu d'arriver à Saint- Marc, on se trouvait dans le Salière di Casttllo '. C'était dans une des rues les plus écartées, et i'on n'apercevait nulle part

une grande rue. A peine avaient-ils fail quelques pas, qu'ils entendirent crier au meurtre dans une rue peu éloignée. Le prince, sans armes comme il était, arrache une canne des mains d'un domestique, et, avec le courage intrfipide que vous lui connaissez, court à l'endroit d'où venait la voix. Trois redoutables droits sont sur le point d'égorger un homme, qui ne [ait plus, ainsi qu'un compagnon qu'il a avec lui, qu'une faible résistance : le prinœ arrive encore asseï tôt pour arrêter le coup mortel. Si:h cris et ceux des serviteurs eltraycnt les assas-

de poignard, ils lilelunl leur lnnniticci prennent la fuite. A moitié évanoui, et épuisé par la lutte, celui-ci tombe dans les bras du prince, i: qui le compagnon du blessé apprend qu'il a sauvé le marquis de Cïvitella, le neveu du cardinal A*"'i. Comme lu marquis perdait beaucoup de sang, Biondello fit à la hate le chirurgien, du mieux qu'il put, et. le prince le fit porter au palais de son oncle, qui était tout près de là, et l'y accompagna lui-même. Ensuite il le quitta en silence et sans se faire confiais il fut trahi par un domestique, qui avait reconnu Biondcllo. Dés le lendemain matin partit le cardinal , ancienne coimaissauee <lu lluccntaure. t. a visite dura une heure; quand ils sortirent, le cardinal était fort agité , il avait les larmes aux iiitx, le prime lui-même était ému. Le même snir, il lit une visite au malade, au sujet duquel le elileuirien donnait du reste les meilleures assurances, l.c manteau dont le marquis était enveloppé avait rendu les coups moins sûrs et en avait amorti la force. Depuis cet événement, il ne se passa pas un jour que le prince ne fit une visite chez le cardinal ou n'en reçût une de chez lui, et une solide amitié commence à se former ■ entre cette maison et lui.

I* cardinal est un vénérable sexagénaire , d'un air majestueux, plein de sérénité, et d'une santé vigoureuse. On le regarde comme un des plus riches prélais de lout le domaine de la république, il administre encore, nous dit-on , son immense fortune avec l'activité d'un jeune homme, et, quoique sage-

■ment économe, il ne dédaigne aucun des plaisirs du momie. Ce neveu est son unique héritier , mais on prétend qu'il ne vit pas toujours un parfaite intelligence avec son oncle. Quoique le vieillard ne soit point ennemi du plaisir, la conduite du neveu est faite, à et ■|H'>:i préd ml, jjour lasser uiifin la plus extrême tolérance. Sus librus maximes, cl sa conduite licencieuse, malheureusement favorisée par tout eu qui peut orner le vice et entraîner les sens, le rendent la terreur de tous les pères et !e fléau de tous les maris. Celte dernière attaque encore , il doit, assure-t-on, se l'être alliréu j)ar mie intrigue qu'il avait liée avec la femme de l'ambassadeur de "' : je ne parle pas d'autres mauvaises affaires dont .l'autorité ut l'argent du cardinal n'ont pu le tirer qu'avec peine. .Vêlait cela., lu cardinal serait l'homme le plus heureux de toute l'Italie , parce qu'il possède tout ce qui peut rendre la vie désirable. Par ce seul chagrin domestique, la fortune lui reprend toute?, sus faveurs, et empoisonne la jouissance de ses richesses par la crainte continuelle où il vit de n'avoir personne à qui les léguer.

Je sais tous ces détails il!: lliomlello. Le prince a acquis en cet homme un vrai trésor. Chaque jour il se rend plus nécessaire; chaque jour nous découvrons chez lui quelque nouveau talent. Dernièrement lu priiiu.' .-VtL.il échauffé et ne pouvait s'endormir. La veilleuse s'était éteinte , et il sonnait en vain pour éveiller le valet de chambre , qui était sorli de la maison pour courir chez une maîtresse 1 . Lu prince su déride il su le\er,

pour appeler lui-même quoiqu'un du ses domestiques. A peine a-t-il failquclques pas qu'il entend de loin une musique agréable. 11 s'en approche, comme enchanté , ut trouve Itioiidollo jouant de la flûte dans su chambre , entouré de ses camarades. 11 ne peut en croire ni ses yuu\ ni sus oreilles, et lui ordonne de continuer. Biondello , avec une merveilleuse fiidlilé, improvise le même adagio mélodieux, avec tus plus heureuses variations et toutes les délicatesses d'un virtuose. Le prince, qui est connaisseur, comme vous savez, assure qu'il pourrait hardiment se faire entendre dans la meilleure chapelle.

|, . Qui étal Ul lé puser li nuit, bon da II maison, chni une fille d'Opéra

— fl faut que je donne à cet homme son congé , me dit-il le lendemain; je ne puis le récompenser selon son mérite. ■ liiondello , ijui jvnil saisi ces mois, s'iivaru'a : - Monseigneur, lui

~ Tu es destiné à quelque chose de mieux qu'a servir , lui dit monseigneur. Je ne dois pas faire obstacle a la fortune.

— Ne m'imposez point , je vous prie , d'autre fortune , monseigneur , que celle que j'ai choisie.

— Et négliger un pareil talent !... Kon, je ne puis le souffrir.

— Eh bien ! permet tez- moi . moi^ei^iicur , île 1 exercer quelquefois^ voire présence. •

On a pris aussitôt h:s arrangements nécessaires. Biondcllo a une chambre lout prés dr l.i rliruuhre à coucher de son maître, où il peul l'endormir et le réveiller aux sons île sa musique. Le prince voulait doubler ses ga^es'. mais Itimiriello refusa, en le priant de permettre qu'il déposlt dans ses mains cette intention de largesse comme un capital , qu'il aurait peut-être bientôt besoin de retirer. Le prince espère maintenant qu'il viendra bienlût lui demander quelque ri-'iit, et, quoi que ce puisse être, elle lui est d'avance assurée. Adieu , très-cher ami, j'attends avec impatience des nouvelles de K'"n.

LE BARON DE F" AU COMTE D'O"

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