Cent mille fous. .( Premjftrt Miiign
intérieure qui faille malheur de ma vie.... pour foreur au repos cetie raison inquiète, qui va cl vient comme une faux tranchante dans mon cerveau, et, à chaque nouvelle recherche, coupe une nouvelle brandie de rua lélicitél
— Non excellent prince! »
Il s'Était levé et se promenait dans la chambre avec une agitation extraordinaire'.
■ Si devant et derrière moi tout s'écroule.... si le passé glt derrière moi il nus s,i Iristc inimnltink' . l'un une un monde pétrifié.... si l'avenir ne m'offre rien.... si je vois tout le cercle de mon existence renfermé il fi us l'étroit i.^pai.'i: du présent.... qui peut me blâmer du serrer dans mes bras, avec une ardeur insatiable, comme un ami que je vois pour la dernièru fois, le moment présent », ce don chétif que le temps me dispense s !
— Monseigneur, autrefois vous croyiez à un bien plus durable....
— Oh ! faites que ce fantôme de nuages dure devant moi , et je veux l'embrasser d'une ardente étreinte. Quelle joie puis-je trouver à' rendre heureuses des apparences qui demain seront
- In me suis lionne il" Il i-fiim, In's-clior O", pour loin transmettre fidèlement, ci lout a li.it tnlln cju'c-iW <u lieu, la convcr-.Lliun nui s'est ici engagée entre nous; ma* n>l.i m'a <■:!■ irtj]..!ss;!.l.'. lii (ne nr/.<oHmi!i losuirmémï.
qu'elles n'inlenl pu, les idées jetées liai l'entretien par le princn, ei ainsi e'esl produit ce Bortirin r;i:i tion.1 ic iuiIh'j mura une Mnïersation libre ei une leçiTi |hkilr.f .|ilii'r, r;m \an L ^ U filn- i't rn..i!i-. i[lh: la source nù je l'ai
a moi dm iapeiiMfek, a la moment
.ici dans la lïiafie,
n première édition ijosts, ainsi i|ue
LE VISIONNAIRE. 89 anéanties comme moi!... Ne vois-jo pas tout fuir autour de moi? On se pousse, on écarte son voisin, pour boire à la haie une goutte à la source de l'existence , et s'éloigner brûlant de soif. Maintenant, au moment où je jouis de ma force, un être futur est déjà Jé-iciie qui ejuiple pour vivre sur ma destruo tion. Montrez-moi un fitre qui dure, et je serai vertueux!
— Quel pouvoir a donc effacé les impressions bienfaisantes qui furent autrefois la jouissance et la règle de votre vie?... Semer pour l'avenir! Servir à un ordre sublime, éternel'!...
— L'avenir!... l'ordre éternel!... Retranchons ce que l'homme a tiré de son propre sein, et ce qu'il a supposé comme but à son Dieu imaginaire, comme loi a la Nature.... que nous rus te t-il!... Je regarde ce qui m'a précédé et ce qui me suivra comme deux voiles noirs, impénétrables, suspendus d'en haut aux deux extrémités de la vie humaine, et qu'aucun vivant n'a encore soulevés. Iléja mille générations se tiennent devant, le flambeau a la main, et devinent, devinent encore ce qu'il peut y avoir derrière. Un grand nombre voient leur ombre même, les fantômes de leur passion, se mouvoir agrandis sur le voile de l'avenir, et frissonnent d'horreur devant leur propre image. Poètes, philosophes et fondateurs d'empires ont peint sur ce voile leurs songes, plus riants ou plus sombres, selon que le ciel était sur leurs téles plus serein ou plus triste; et de loin la perspective faisait illusion. Maints joncteurs ont aussi misa
profit )a curiosité générale, et par de bizarres mascarades ont jeté dans rétotmement 1rs iina!;i nations fendues. Un silence profond règne derrière ce voile, nul de ceux qui sont une fois
J. rn.'r» i« f ■ i> n J >k l 'i • |or v r.| I i f ■ 10 • iju'.ri
n entendu n'était que l'écho, le vain-écho de la question, comme si l'on avait crié dans un caveau sépulcral. Il faut que tous passent derrière ce voile, et ils le saisissent avec épouvante, ne sachant qui sk trouve derrière et qui les recevra, qttid sit id quod tanium morituri ' vident. A la vérité, il s'est trouvé aussi dans le nombre des incrédules qui soutenaient que ce voile ne fait qu'abuser les hommes, et que par derrière on n'a rien re-
marque parce qu'il n'y a rien; mais, pour les convaincre, on
les a vite envoyés derrière,
— La conclusion «ail au moins précipitée, s'ils n'avaient point uo meilleur argument que celui de m: rien voir.
— Écoutez, cher ami, je nn> résigne uilonliers à ne pas regarder derrière ce voile... et le plus sage sera assurément de mu (Il foire de toute curiosité. Mais, lorsque je trace autour de moi rr ci ■:■!']'■ in'ï.uii hissai de. i'( j'i'iifr'i'ini- l'Uil jti' 'Il élrc dans les homes du présent, en petit espace que j'ai failli négliger pour de vaines pensées de couqiiélo devient d'autant plus important pour moi. Désormais ce que vous appelez le but de mon existence ne me regarde plus. Je ne peux m'y soustraire, je ne peux y concourir; mais je sais et je crois fermement que je dois atteindre ce but et que j'y marche 1 . Je suis comme un messager qui porte au lieu do sa destination une lettre cachetée. Ce qu'elle renfermé lui peut être indifférent.... il n'a rien à gagner là que son salaire de messager.
le prince en regardant ai ce mi sourire du roté de la table, oft se trouvaient les rouleaux, l'as tant égarés pourtant! ajouta-t-il,.., car maintenant vousnie comprendrez peut-être dans ce nouveau
genre île vie.
Moi aussi, je t.
:e pouvais me désaccoutumer si
prompternenl
de cette riches
t aimable songe
auquel était uni étroitement tout
écuen moïjusi
légèreté qui
rend l'ratislenc
e supportable à la plupart des
hommes auto;
ir de moi. Tout
ce qui nie dérobait à moi-même
élait a mes jeux bienvenu. Ilois-je mus l'avouer? Je souhaitais que ma vertu succomb-.U. pour if [mire en moi cette source de la souffrance, en même temps que la force de souffrir, ■
Ici nous fûmes interrompus par une visite.... l'ius tard, je vous entretiendrai d'une nouvelle à laquelle vous ne pourriez
1. La prendre (.lilion .-t la Thatir (ml iti une ehraS" <lcplils: «Mois la ,1 ,t'|,| ui sacrt.... l'e; 11 liiu'lcc usl 1 ci„i, à satoir ail moralité, ma
LE VISIONNAIRE. 91 guère vous attendre après une conversa lion comme celle d'aujourd'hui. Adieu!
L'untrelien est beaucoup plu* l-jn? (!;irn lu Tïm/i'e eldnns la première édition en volume. A la place ilu ijiii Icrmim. la letlre, a partir
<lt'» muls : < I.'mr'iiir ["i.nlrf f-tt'rin'1 "... i $ï , un lisiiit (la ni
ia première rédaction le morceau qui suit :
■ Servir! Uni, san? doute, servir! aussi sûrement que la pierre à bâlir la |ikis iusipniliaiili.' sert à la symétrie du ]ialais, qui dépend Julie! .Mais est-ce bien connue un être avant voix au conseil et pari A la jouissance; Aimable bonhomie! douce illusion de l'homme ! Tu veiji consacrer les forces à cet ordre éternel? Eh! peux-tu les lui refuser? Ce que tu es, eeque tu possèdes, tu ne l'es , tu ue le possèdes qui' pour lui. Quand tu as donné ce que tu peux (Imncr, et ce que lu ne pouvais donner qu'à lui , tu cesses d'être : ta nature infirme prononce ta sentence, et c'est elle aussi qui l'exécute. Mais qui est donc cette Xature, cet ordre, contre qui je purle plainte? Soit, je le veux bien! que cette Nature, comme le Saturne des Grecs, dévore ses propres enfants, pourvu qu'elle-même existe, potmu seulement qu'elle survive à la seconde écoulée!... Elle est là comme un arbre immense dans l'espace immense. La sagesse
dans ses canaux les siècles, et les nations qui les ont remplis lie leur fr.-n'as , ! uni lient, comme lies l'eu es Usines , rumine des feuilles sèclies, détachés des branches, que son tronc pousse par cette force créatrice impérissable qu'il a au dedans de lui. Peux-tu lui demander ce qu'elle ne possède pas elle-même? Toi, simple sillon que le vent creuse dans la surface de la mer, peux-tu demander d\ lai-scr la trace de ton existence?
— L'histoire du monde snffil à réfuter relie désolante assertion. Les noms de Lycurguc, de Soerate, d'Aristide, ont survécu
— Et l'homme utile qui a composé la charrue.... comment s'appelait -H? Vous lii'ï-mus à m le ivriiunéi-ali-ii-e qui n'est point équitable? Jls vivent dans l'histoire, comme des momies dans
le cercueil où elles soi» embaumées, pour périr un peu plus tard avec leur histoire même.
— El cette aspiration à le (cruel h. rlun'-e? Peut -on , doit-on croire que le sentiment de sa nécessité soit un vain luxe de notre être? Pourrail-il y avoir dans la faculté quelque chose h quoi rien dans l'effet ne répondit?
— L'effet, oui , justement tout est là. Un vain luxe? Le jet d'eau dans la cascade ne s'élève-t-il pas, lui aussi, avec une force capable de le lancer a une distance infinie! Mais, des le premier moment de son ascension, la pesanteur l'attire, et mille colonnes d'air le pressent , qui , toi ou lard , le repoussent et le font descendre en arc plus ou moins haut , plus ou moins bas, vers la terre sa mère. El c'est pour tomber ainsi un peu plus tard qu'il lui a fallu monter avec cet excès de force.... Oui, une force élastique, telle que Tas pi ration à l'immortalité, était indispensable pour que le phénomène qui a nom l'homme pût avancer et se faire place en dépit de la nécessité qui le presse. Je m'avouerai vaincu, très-cher ami, si vous me faites voir que cette aspiration à l'immortalité ne Ironie pas sou unique
rsi* I 'u- . n»ii ■ iu|ii 'i- <ii ■)«•■ " ■% m. m., i* I. »pio»
matériels, dans la fin toute [empiH-elle a-si^née à noire existence. Sans doole mitre orgueil iris séduit, el nous pousse à employer contre la N'éces.-ilé deV forces que nous n'avons que pour et par elle; mais crojrz-vous bien que nous aurions cet orgueil , si de lui aussi elle ne tirait quelque avantage? Si elle était un être raisonnable, elle se réjouirait assurément de nos philosiphies, à peu près comme un sage général prend plaisir à la pétulance de sa jeunesse Kiierriére. qui lui promet des héros.
— Eh quoi? la pensée ne servirait qu'au mouvement! Lu tout serait mort, et les parties vivraient? Le but serait si toi, et les
]OOÏ''U« SI 11'lhlfS '
— ■ \m:s n aurions jamais ahs'.l-.micnl ài\ parler de bul, C'est pour entrer dans votre manière de voir, que j'emprunte ce terme au monde moral , parce ipie là nous sommes habitués ù nommer les suites d'une action «on hnt. Dans l'âme même, il est vrai, le butprécède le moyen; mais, quandses effets intérieurs se traduisent en effets extérieurs , cet ordre se renverse, et le moyen est au but comme la cause à son effet. C'est dans ce der-
nier sens que j'ni pu nie smir improprement Je celle ei pression ; niais il ne foui pas qu'elle exerce sur notre présente recherche une influence qui la trouble. Mette! , nu lieu de moyen et but, cause cl effet, que devient la différence entre bas et noble ! Que peut-il y avoir de noble dans la cause , sinon d'accomplir son effet 1 Noble el bas ne fait que marquer le rapport i { i ; ' u :i l'ttjt'l a, (Lin- nulri' .inie , avec un certain principe : c'est donc une idée qui n'est applicable qu'au dedans de notre Ame et non au dehors d'elle. Mais , voyez-vous que vous admettez déjii comme démontré ce que nous devons d'abord établir par nos raisonnements? Quelle .mtre raison avei-vous, en effet, de nommer la pensée, par opposition au mouvement, noble, sinon que vous considérez a priori l'être pensant comme le point central auquel vous subordonnez la série successive des choses ! Entrez dans la suite de mes idées à moi , et cet ordre disparaîtra : le penser est effet et cause du mouvement, il est une partie de la Nécessité , tout comme la pulsation dont il est accompagné.
— Jamais vous n'établirez victorieusement cotte proposition paradoxale et monstrueuse. Presque partout nous pouvons avec
ii [f lu- f»n r- i" ■!■> ■ l i..-if.nv I-, i.'j! I) S*
physique. Où la voyons-nous, ne fût-ce qu'une fois, renverser cet ordre, e. subordonner la fin de l'homme au inonde physique! Et comment voulez-vous concilier cette détermination extérieure avec l'aspiration au bonheur, qui dirige tous les efforts de l'homme vers !e dedans, vers lui-même!
— Essayons toujours. Pour m'exprimer plus brièvement , il faut que je me serve de nouveau de votre langage. Supposons donc que les phénomènes moraux fussent nécessaires, comme étaient nécessaires la lumière et le son : dans ce cas, il fallait qu'il y eût des êtres qui fussent appropriés à cette sorte de besogne, de même que l'étheret l'air devaient nécessairement être tels qu'ils sont et non autres, pour être capables de ce nombre de vibrations qui nous donne In sensation de la couleur et de l'harmonie. Il (allait donc qu'il existât des êtres qui se missent eux-mêmes en mouvement, parce que le phénomène moral se fonde sur la liberté. Ainsi il était nécessaire que ce que produit dans l'air et l'éther, dans le minéral et la plante, la 'orme originelle, fût ici obtenu d'un principe intérieur, ùl'é-
gard duquel lus motifs du mouvement ou 1rs forces motrices fussent à peu près dans le même r;i| .]ioi-l .que les forces motrices de la plante à l'égard du t\pe constant de sa structure. Ili' même que la Nature gouverne par un mécanisme invariable l'être purement organique, de même il fallait qu'elle mut par la douleur et le plaisir L'être sensible et pensant.
— Cela est tout à lait juste.
— Aussi la voyons-nous, dans le inonde moral, renoncer à l'ordre qu'elle a suivi jusque-là. ut même engager une lutte apparente contre elle-même.. l'aus chaque être moral elle établit un nouveau centre, un État dans l'État, comme si elle avait tout a fait perdu de vue son but universel. Il faut que toutes les forces actives de cet être Icnilenl vers ce centre , avec une contrainte comme celle qu'elle e\eree dans le monde physique par la gravitation. Gel être est de la sorte fonde sur lui-même, c'est un réel et véritable tout , approprie ù celte destination par sa tendance vers son centre, absolument comme la planète terrestra est devenue par la pesanteur une sphère , et continue d'être sphère. Jusque-là la Nature semble s'être entièrement oubliée elle-même.
" Mais il a été (M qu.- ee( être n'evistall que je tir pr'.iiluitT les phénomènes moraux d'uil la Nature avait besoin : il fallait donc que la liberté de cet être, ou sa faculté de se mouvoir lui-même , fût subordonnée au but auquel elle le destinait. Par conséquent , si elle voulait rester maîtresse des effets que cet être produisait, il importait qu'elle s'emparât du principe d'après lequel l'être moral se détenuine. l'our cela, quelle autre chose pouvait-elle faire que de rattacher laHin qu'elle se proposait par rapport à cet être , au principe par lequel il est gouverné, en d'autres termes, de faire de l'activité conforme o cette fin la condition nécessaire île son bonheur?
— Je comprends cela.
— Si donc l'être moral satisfait aux conditions de son bonheur, il rentre par là même dans le plan de la Sature, auquel il paraissait -soustrait par ce plan particulier : de même que la sphère terrestre, par la tendance doses parties vers. son centre, est rendue capable de deci ire 1 ecliptique. l'ar la douleur et le plaisir, l'être moral ne fait donc chaque fois qu'ê-
prouver les rapports <!c son étal actuel à son étal de suprême perfection, qui ne l'ait qu'un ruer la lin de la \nture. L'être organique n'a pas ces indications et n'en a pas besoin, parce qu'il ne peut , par lui-mfme , ni se rapprocher ni s'éloigner de son état de perfection. L'être moral a donc de plus que luj la puissance de sa perfection, c'est-à-dire de sa félii-ilé, mais aussi une sensation qui l'avertit qu'il s'en éloigne, à savoir la douleur. Si une balle élastique avait la conscience de son état, la pression du doigt qui l'aplati! lui causerait de la douleur, et elle reviendrait avecun .sviitimi'iit île viilupié h s;i rondeur parfaite.
semble à la sensation de brûlure, ou la forme cubique d'un grain de sel a son gntii amer, aussi peu le sentiment que nous nommons félicité ressemble a l'état de notre perfection intérieure, qu'il accompagne, ou à la fin de la Nature, lin à laquelle il sert. On pourrai! dire que les deui choses sont liées entre elles par une coeiislcnce lout aussi arbitraire que la couronne de laurier avec une victoire , que la flétrissure d'un fer chaud avec une action infime.
— Cela parait ainsi.
— L'homme n'avait donc pas besoin il être dans la confidence de la fin que la Nature accomplit par lui. l'eu importait qu'il ne sût rien d'aucun autre principe que île celui par lequel il se gouverne dans son petit monde, et même que, dans une aimable et complaisante illusion, il supposai comme lois à la grande .Nature les conditions d'existence de ce petit inonde à lui : il suffit qu'il se conforme au vœu de sa propre structure , pour que les lins de la Nature en ce qui le concerne soient assurées.
— Et peut-il y avoir rien de plus admirable que de voir toutes les parties du grand tout seconder les fins de la .Nature, par cela seul qu'elles demeurent fidèles a leur lin prupre, de voir qu'elles n'ont pas besoin de vouloir contribuer à l'harmonie, mais qu'elles ne peuvent pas n'y punit contribuer? Cette conception est si belle, si ravissante, qu'elle slitlit pour nous détenu mer...,
— A en faire honneur à un esprit, voulez-vous dire? Parce que l'homme, qui partout se cherche lui-même, attribuerait volontiers à son espèce lout ce qui est bon et beau , parce quo
l'homme serait charmé ih: compter lo Créateur dans sa famille. Donnez au cristal !a faculté de concevoir, son plan du monde le plus sublime sera la cristallisation ; et sa divinité, la plus
chaque globule d'eau ne t £■ n : i i t pris pi liilclcrm'nl et si fermement à Fin cenlrt; , jamais un océan n'aurait agité ses flots.
— Mais savez-vous aussi, très-gracieux prince, que jusqu'ici vous n'avez prouvé que contre vous! S'il est vrai, comme vous dites , que l'homme ne peut sortir de son centre, d'où vient votre prétention & déterminer la marche de la Nature? Comment alors pouvez- vous entreprendre d'établir la règle d'après laquelle elle agit?
— Uien nV.-it plus loi» île nia [ii ii.-ri-. .li- m; riétcrmitic rit'ii,
Nature et ses lois, ce qu'ils ont tiré du leur propre sein et paré de titres pompeux. Je regardu ce qui m'a précédé et ce qui me suivra comme deuj: voiles noirs, impénétrables, etc. » (tii se place le morceau de ta page 89, jusqu'aux mots qui terminent fatant-dernier alinéa de ta lettre, page 90 :« .... la force de souffrir/ ■ Ensuite te dititutjue ïohIimm: ainsi dans tu Thalie fl dans la },r>:iiut:-e édition en volume:)
J- [■'.•il ■ ■'• lu !■ neiv • im. rr- .,(■! ■ r-ii
tretien. Je repris en ces termes :
» Très-gracieux prince, vous ai-je bien compris? La dernière lin de l'homme n'est pas dans l'homme, maïs hors de lui? 11 n'existe qu'en vue de ses conséquences!
— Évitons ce ter
me qui nous égare. Dites : il existe parce
que les causes de
son être existaient et parce que ses effets
revient au même, parce que les causes qui
l'ont précédé devait
^nt avoir un effet, et que les effets qu'il pro-
duit doivent avoir i
— Si donc, je veu
i lut attribuer un mérite, je ne puis le ré-
gler que sur la qu
antité et l'importance des effets dont il est
— Sur la quantité de ses effets. Nous ne nommons un effet important que parce qu'il entraîne après lui un plus grand nombre d'autres effets. L'homme n'a d'autre mérite que ses effets.
— Ainsi donc l'homme dans lequel est contenu le principe des plus nombreux effets, serai! l'homme excellent entre tous ?
— Incontestablement.
— Comment? Alors il n'y a plus de différence entre le bien cl le mail Alors le beau moral est' perdu!
— Je ne crains pas cela. S'il en Était ainsi, je voudrais à l'instant avoir perdu ma cause contre vous. Le sentiment de la distinction morale est à mes yeux un degré de juridiction beaucoup plus important que ma raison.... et je n'ai commencé à croire- à cette dernière qu'en la trouvant d'accord avec ce sentiment indélébile. Votre moralité a besoin d'un appui, la mienne repose sur son propre aie.
— L'expérience ne nous appre nJ-elle pas que souvent les rôles les plus importants sont remplis par les acteurs les plus uiriliocies, ijuu la ^laiiiiv arcjuiplis 1rs ri'-i nluti'.ms 1 u ^ plus sali il ,.(. « | !.. I. I % [-*■•■ * M- ' I ■■ *l ili I M-
lit i. Mi t-ji'iiiC.*- t- ■ M J. : . r..l. n. . .11.- .... -I- I ■ u.. in I.lilc- duws, t-ait autant que 1rs .n wLfr., 1rs ftvijibh'iuunts de terre, les volcans sont de précicuv instruments de la nature physique. Un despote sur le trône, qui marque chaque heure de son régne par le sang qu'il verse et par le malheur dos
[irap>.-. srrail li'aprr.s ci-Ut un tiirn plus (li^ue mi'rnl.:v di: votre création que le paysan dans ses champs , parce qu'il en est un membre plus efficace.... et, ce qu'il y a de plus triste, il remporterait précisément par ce qui Tait de lui l'objet de notre horreur, par la somme plus considérable de ses actions, qui toutes sont exécrables. Il aurait d'autant plus de droits au nom d'homme excellent qu'il se ravale davantage au-dessous de l'humanité. Le vice et la vertu....
— Voyez, s'écria le prince avec humeur, comme vous vous laissez tromper par la surface et comme vous me donnez aisément gain de cause! Comment pouvez- vous prétendre qu'une vie dévastatrice soit une vie acJivr..' la: di:spo:r est l'être le plus inutile de ses États, parce qu'il enchaîne par la crainte et l'inquiétude les forces les plus actives, et qu'il étouffe toute joie créatrice. Toute sou existence es! affreusement négative; et, s'il va jusqu'à s'attaquer à' la vie la plus noble et la plus sainte, s'il détruit la liberté de penser.... cent mille hommes ne peuvent
réparer dans un siècle cequ'unscul llildebrand.un seul Philippe d'Espagne, ont ravagé eu pi-u d'an m/ es. Comment pouvez-vous honorer ces créatmvs el ces créateurs de la dévastation, en les comparant avec les instruments bienfaisants de la vie et de la fécondité?
— Je conviens de la faibles de mon objcclien.... .Mais plaçnn-, nu lien il'im ni] l't.-nv le lirniid sur le trûne :
ians sa monarchie que l'homme privé avec la même mesure de forces et avec tome l'activité dont il est capable. C'est donc la fortune qui, d'après votre système, détermine les degrés dVv.vlletiiv, parce i;u'ol!t' ili>l nbiit- les ucca.-iulis d'agir!
— Le Irône, selon vous, serait donc de préférence une telle occasion? Dites-moi cependant.... si le roi règne, que faille pliilusoplie dans son empire?
— 11 pense.
— F.t que fait le roi quand il gouverne ?
— Il pense.
— Et quand le vigilant philosophe dort, que fait le vigilant roi?
— Il dort.
— prenez deui cierges allumés : l'un d'eux est dans une chambre de paysan, l'autre doit éclairer, dans une salle magniliquc, une société joyeuse. Que feront-ils tous deux?
— Ils éclaireront. Mais ceci précisé nient parle pour moi.... Les deux cierges, c'est notre supposition, brillent aussi longtemps et avec autant de clarté l'un que l'autre, et, si l'on changeait leur destination, personne ne remarquerait de différence. Pourquoi l'un des deux l 'emporterait-il sur l'autre, parce que le hasard lui a fait la faveur de montrer dans une salle brillante la magnificence et la beauté! Pourquoi l'autre serait-il pire, parce que le hasard l'a condamné k rendre visible dans une cabane de paysan la pauvreté et la peine? Etc'est lit cependnii! ri' qui résulte™ it iii''ivss;sire!iii-!it de voire assertion.
— L'un et l'autre ont même valeur, mats aussi ils ont fait lout autant l'un que l'autre.
— Gomment cela est-il possible? Quand celui de la vaste salle a versé tant de lumière de plus que l'autre? quand il a répandu tant de joie de plus que l'autre?
— Considérez seulement qu'il n'est ici question que du premier effet, non de toute In cliaine. De n'est que l'effet immédia-
i } f J . -I aYaiita^i' l'un devr;iit-M avilir .sur l'aulirï Xe pouver-vous
pas tirer lie chaque point central le même nombre de rayons* Tout autant de la prunelle de votre œil que du centre de la terre? I)éshabituez-\ous donc de regarder chacune des grandes masses que l'entend en tuiit seul coiii.'oit (urinant un tout, comme un tout existant vraiment ainsi dans le monde réel. L'étincelle qui torn lie dans un urnea-in <[•: poudre, iiui fait .sauter une tour en l'air et ensevelit o nt maisons sous ses ruines, n'a cependant allumé qu'un seul petit grain.
— Très-bien, mais....
— Appliquons cela à des actions morales. Nous allons nous promener, et je suppose que deux mendiants nous rencontrent. Je donne à l'un une pieté de monnaie, et vous une mime piike à l'autre : le mien s'enivre au moyen de cri argent, et commet, dans cet état, un meurtre; le votre achète de quoi refaire un père mourant et lui prolonge ainsi la vie. J'aurais donc, par la même action par laquelle vous avez donné la vie, oté la vie!.... Non assurément. L'effet de mon action, et il en est de mime de la votre, a cessé, au delà dr. son iiiilucon: immédiate, tl'Hir. un effet mien.
— Mais si mon esprit voit tout d'une fois cette série de conséquences, et si c'est uniquement t:t!ltc vue qui me détermine à l'action.... dans ce cas, quand j'ai donné au mendiant cet argent, pour prolonger par ce moyen la vie d'un père mourant, toutes les conséquences m'appartiennent, si elles ont lieu telles que je me les suis représentées.
— Nullement. N'oubliez jamais, de grâce, qu'une seule cause ne peut avoir qu'un seul effet. Le seul effet que vous ayez produit a été de meure la pièce de monnaie, de votre main, dans la main du mendiant. C'est là, île celte longue chaîne d'effets, le seul qui vienne à votre compte. La médecine a agi comme médecine, et ainsi de suite.... Vous paraissez étunné, Vous croyez que je soutiens des paradoxes ; peut-être un seul mot pourrait
parties ées. Et
nous mettre d'accord , mais mieux vaut que nous le trouvions
par nos conclusions.
— De ce qui a été dit jusqu'à présent il s'ensuit, je le vois bien, qu'il ne faut pas imputer à une lionne action son mauvais ell'el, ni à uni' mauvaise suii clH excellent. Mais il s'ensuit en même temps qu'on ne peut imputer ni à la bonne son bon effet, ni à la mauvaise son effet mauvais, et que par conséquent toutes deux sont égales quant h leurs eliets.... àmoins que vous n'exceptiez les cas rares ou l'effet immédiat est aussi l'effet qu'on avait en vue.
■■ Lu tel ellrt immédiat n'c\!stc ri 1 is- j f i iin^n t pris, ciir entre rhrtque eltel que riiorniiH' pnniuil hnrs de lui , et .sa cause inté-
ricure ou la volonté, il se glisse une série d'effets indifférents, ne fût-ce que le mouvement des muscles. Dites donc hardiment que , pour leurs effets , la bonne et la mauvaise action sont moralement tout à fait identiques, c'est-à-dire indifférentes.... Et qui voudrait nier eela? Le coup de poignard qui , termine la vie de Henri IV, et celui qui tue un Domitien, sont tous deux absolument la même action.
— Bien, mais les motifs....
— Ce sont donc les motifs qui déterminent l'action morale. Et de quoi se composent ces motifs?
— D'idées.
— Et qu'appelez-vous idéesî
— Des actes intérieurs, ou des arlinns île 1 être peusanl , qui correspondent à des actions extérieures.
— Un acle moral est doue une série d'actions intérieures, qui correspondent à des changements extérieurs?
— C'est tout à fait juste.
— Si donc je. dis : l'événement ABC est un acte moral , cela revient à dire : la série de changements extérieurs qui constitue l'événement ABC, a été précédée d'une série de changements intérieurs abc.
— Cela est ainsi.
— Les actes abc étaient donc déjà achevés quand les actes ABC ont commencé.
— Nécessairement.
— Ainsi, quand bien même AUC n'aurail pas commencé, abc
LE visionnaire;
n'en eùl pas moins existé. Si donc la moralité était contenue dans i:lc, elle reste nh''ii;u si nous au sif.-t-î riions rôtit n'oient MIC.
— Je vous comprends, iris-gracieux prince.,.", et alors ce que j'ai considéré comme le premier chaînon de la série n'en serait que le dernier. Quand j'ni donné r.'iryent au mendiant, mon action morale était déjà tout à lait passée, déjà tout son mérite ou non-mérite était décidé.
— C'est mon avis. Si les suites ont eu lieu telles que vous les aviez pensées, c'est-à-dire si ABC a suivi abc, c'a été simplement une bonne action réussie. Dans ce torrent extérieur des faits, l'homme n'a plus rien à dire : rien ne lui appartient que sa propre ârîic. Vous voyez par là de nouveau que le monarque n'a aucun avantage sur l'homme privé, car il est aussi peu que celui-ci maître de ce torrent : tout le domaine de son efficacité est également au dedans de son Ame.
— Mais cela ne change rien, très-gracieux prince; car !a mauvaise action a, de même que la bonne, ses motlrs, je veui dire ces actes intérieurs qui la déterminent, et ce n'est qu'à cause de ces motifs que nous la nommons mauvaise. Si donc vous placez la fin.de l'homme et son mérite dans la somme de ses actes, je ne vois toujours pas comment vous tirez de sa fin la moralité, et mes objections antérieures reviennent.
— Voyons , je vous prie , mauDoù et bon , nous en sommes convenus, sont des qualités qu'une action n'acquiert que daus
— Cela est démontré.
— Si donc nous nous figurons entre le monde eitérieur et l'être pensant un mur de séparation , la même action nous paraîtra, au delà de ce mur, indifférente, et en deçà nous la nommerons mauvaise ou bonne.
— C'est exact.
— La moralité est donc un attribut relatif, qu'on ne peut concevoir qu'au dedans de l'âme et jamais au dehors, de môme que l'honneur, par rempli', est aussi un attribut relatif, qui ne peut exister pour l'homme qu'au sein de la société civile.
— C'est parfaitement juste.
— Dis que nous nous représentons une ,'iction comme présente dons l'âme, elle devient à nos yeux citoyenne d'un tout
LK VISIONN'Ainii.
antre monde, et il faut que nous la jupons d'après do lotît an- Iri's lois. Kl le appartient ;'i un tout particulier, qui a son centre en lui-même, duquel découle ce que ce tout produit, vers lequel afflue tout ce qu'il reçoit- Ce centre ou co principe n'est ' pas autre chose, comme nous en sommes convenus, que le besoin inné dans l'homme de porter [miles ses foivos ii l'action efficace, ju , ce qui revient au même , d'arriver à la plus grande manirestalion possible de son eiistenre. tl'est dans cet état que nous plaçons !a perfection de l'être moral, de même que nous nommnnsparraitr une montre quand tontes les parties dont l'ouvrier l'a composée répondent h l'eiïet pour lequel il l'a ainsi composée; de mémo que nous rouillions parfait un instrument de musique quand toutes ses parties prennent à son plus grand effet possible, tonte la part dont elles sont capables et pour laquelle elles ont été réunies. C'est donc le rapport où sont avec ce priaei| e let. faeiili-'-i de 1 -1 ri ■ nnral i;ui' non. d'->i liions par le nom àemoralité ; et uni' action est moralement bonne ou moralement mauvaise selon quVIle se rapproche ou s'éloigne de ce principe, qu'elle le favorise ou le contrarie. Soin m es -nous d'accord là-dessusî
— Parfaitement.
— Dr re pniiojjie n'.-hnt pas autre chose que la plus complète activité de toutes les forces qui sont dans l'homme, une bonne action est celle où plus de forces ont été actives, une maiiv;ii=c celle où moins de (mes ont agi.
— Très-gracieux prince, arrêtons-nous ici, je vous prie. D'après cela, un petit bienfait que .j'accorde serait dans la hiérarchie morale bien au-dessous du complot de la Saint-Barthélémy, tramé pendant dos années, ou de la conjuration de C.uéva contre
Ici le prince perdit patience. » Quand pourrai-jc donc vous faire comprendre, dit-i!, que la nature ne connaît pas de tout? Mettez ensemble ce qui va ensemble. Ce complot fut-il une seule action? N'était-il pas plutôt une chalne'de cent mille actions? et de cent mille actions défectueuses, en comparaison desquelles voire petit bienfait a toujours l'avantage. Dans toutes, l'instinct de ta philanthropie sommeillait, tandis qu'il était actif dans la votre. Mais nous dévions. Où en états-je resté î
— A dire qu'une bonne action était celle oii plus de forcef
lilak-iit actives, ri qtn: le routeur ,ivai: lieu dans mir niaiLi;iisi.\
— Ainsi donc, une mauvaise action est mauvaise par cela même que moins de forces y nul Été actives, et le contraire est vrai d'une bonne.-
— C'est entendu.
— Par conséquent dans une mauvaise action se trouve simplement nie ce qui est affirmé dans une bonne.
— Gela est ainsi.
— Je ne puis donc pas dire : i) fallait un mauvais ceeur pour commettre cette action, tout aussi peu que je puis dire ; il fallait un enfant et non un homme pour lever cette pierre.
— C'est très-vrai. Je devrais plutôt dire : pour commettre cette action , il fallait que le bon cœur manqu.lt dans telle ou telle mesure.
— Le vice n'est donc que l'absence de vertu ; la sottise l'absence de ban sens : à. peu près une conception comme celle d'ombre ou de silence.
— C'est tout à fait juste.'
— Ainsi donc, s'il est logiquement ineiact de dire que le vide, le silence , l'obscurité existent, il ne l'est pas moins de prétendre que le vice existe dans l'homme et en général dans tout le monde moral.
— C'est Évident.
— Or, s'il n'y a pas de vice dans l'homme, tout ce qui est actif en lui est vertu, e'est-à-dire est bon, de mi*iuc que tout ce qui n'est pas silencieui résonne et tout ce qui n'est pas dans l'obscurité est lumineux.
— C'est une conséquence nécessaire.
— Toute action donc que l'homme accomplit est, par cela même qu'elle est action, une honne chose.
— Oui, d'après tout ce qui précède.
— Et quand nous voyons quelqu'un faire une action mauvaise, cette action est précisément le seul bien que nous remarquions chez lui en ce moment.
— Cela sonne étrangement.
— Appelons à notre aide une comparaison. Pourquoi disonsnous d'un jour d'hiver sombre et brumeui, que c'est un trisie
aspect? Serait-ce parce qu'une campagne couverte de neige noua paraîtrait en elle-même laide a voir? Pas le moins du mande : si l'un iriuvaii la ■rrtrr dans ['été, elle en relève-
rait la beauté. Nous nommons cet aspect triste, parce que celle neige et cebronilhi'd in: jnitirraicnt exister si le soleil avait brillé pour les dissiper, parce qu'ils sont inconciliables avec les attraits incomparablement supérieurs de l'été. L'hiver est donc pour nous un mal, non, parce que toutes les jouissances lui manquent, mais parce qu'il en exclut d'autres plus grandes.
— Il en est du même des litres moraux. Nous méprisons un "homme qui s'enfuit du champ de bataille et par là échappe à la mort, non qui' l'instinct puissent de la conservation nous déplaise, mai.'; par™ qu'il aurait moins cédé à cet instinct s'il eût possédé In I n ■ 1 1 1- ijiialili'' lu r'wnijîe. Je puis admirer la hardiesse, la ruse du larron qui me vole; mais lui-même, je le nomme vicieux, parce que la qualité incomparablement plus belle do la justice lui manque. Ainsi je ]>nis être frappé d'éton-
live ardeur de vengeance dissimulée pendant des années; mais
qui a pu vivre des années entières sans aimer son prochain. Si je m'indigne en traversant un champ de bataille, ce n'est point parce que tant d'êtres qui ont eu vie y sont réduits en pourriture (la peste, un tremblement de terre auraient pu faire plus de ravages sans exciter ma colère); ce n'est pas non plus que je ne trouve admirables la force, l'habileté, le courage héroïque qui ont terrassé tant de guerriers ; mais c'est que cet aspect rappelle à ma pensée tant de milliers d'hommes à qui l'humanité manquait.
— Très-bien.
— On peut en dire autant des rfmjrù de la moralité, line méchanceté très-habile, trûs-lineiue.ul imaginée , poursuivie avec constance, accomplie aveu courage, a en soi quelque chose de brillant, qui souvent excite à l'imitation des fîmes faibles, parce qu'on y voit actives, dans toute leur plénitude, tant de grandes et belles forces. El pourtant nous nommons une telle action pire qu'une autre où l'intelligence se mon Ire dans une mesure
LK VISÏONN AIRB<
moindre, parce que celle-là, dans sa série
i plus grande de mc-
ifaiteur, elle révolte
stinct de l'amour étaient dans ce cas plus
nombreuses, et que
dans celle action nous renouvelons plus s
auvent la découverte
que cei instinct est demeuré inaclif.
— C'est clair el frappant.
— Pour revenir a notre question, VOUS m'accordez donc que ce n'est point l'activité des faadtés qui Tait du vice le vice, mais leur inactiviléï
— Parfaitement.
— Or les motifs sont cette sorte d'activité : c'est doue parler inexactement que de nommer une action vicieuse à cause de ses motifs. Loin de là, ses motifs sonl le seul bien qui soit en elle, elle n'est mauvaise qu'à cause de ceux qui lui manquent.
— Incontestablement.
— Mais nous aurions pu rendre cette démonstration plus courte encore. L'homme vicieux agirait-il parecs motifs, s'ils ne
lui | r . uf .i. i.l ' L.1 jvUH-jlti.-- .. lit- -m ...
qui met en mouvement des êtres moraux, et le bien seul, ne le savons-nous pasï peut procurer unejouissan.ee.
— Je suis satisfait. Ile ce qui précède il suit incontes la élément que, par exemple, un homme d'un espril lucide et d'un cœur bienveillant est un homme meilleur qu'un homme d'autant d'esprit et d'un cœur moins bienfaisant, parce que le premier est plus près du maximum de l'aelivilé intérieure. Mais donnez il un homme les qualités de l'iuleliL'curc. du connue, de la vaWaiit'f . de. , à nu degré éminemment élfvé, et supposez que la seule qualité que nous nommons bon creur lui manque : le préférerez -vous à un autre qui possédera les premières qualités à un degré moindre, mais la dernière dans sa plus grande étendue? Celui-là est sans rniit. sialiiin un homme beaucoup plus actif que celui-ci, et, comme, d'après vous, c'est l'activité des forces qui détermine la valeur morale, votre jugement serait en faveur du premier, et se trouverait en contradiction
avec le jugement ordinaire des hommes.
— 11 serait infailliblement d'accord avec le jugement coin-
mun. Un homme dont les fores intellectuelles seront actives à un haut degré, possédera un excellent cœur tout aussi sûrement qu'il ne peut haïr dans un autre ce qu'il aime en lui-mfime. Si, dans un cas donné, l'i'A-pi'rienro semble cmilrcdirc cette assertion , c'esl qu'on a Été ou trop libéral dans le jugement porté sur l'intelligence, ou trop réservé dans l'appréciation de la bonté morale. Un jrrand esprit avec un ceeur sensible est, dans la série des cires, autant élevé au-dessus d'un scélérat intelligent, que l'imbécile avec un cœur tendre, disons mieux, avec un cœur mou, est au-Jessous de celui-ci.
— Mais un fanatique, et un fanatique de l'espèce violente, est pourtant évidemment un être plus actif qu'un homme vulgaire au sang flegmatique et aux sens bornés.
— Chez cet homme vulgaire, flegmatique el borné, toutes les forces cependant deviennent actives , parce qu'aucune n'est exclue par une autre. C'est un homme dans l'état d'un sommeil sain. Le fanatique ressemble à un frénétique furieux qui so débat dans de violentes convulsions quand la force vitale cesse déjà à l'extrémité des artères.... Avez-vous encore quelque objection?
— Je suis convaincu avec vous que la moralité de l'homme consiste dans le plus ou le moins de son activité intérieure.
— Souvenez-vous bien, continua le prince, que nous avons restreint toute cette recherche au domaine de l'âme humaine, que ih:i!H avuns éloigné l'âme par un mur de séparation de la série extérieure des choses, et que nous avons élevé en dedans de ce domaine, sans jamais le franchir, tout l'édifice de la moralité. Nous avons trouvé en même temps que la félicité de l'homme était entièrement contenue dans son excellence morale, que par conséquent il ne lui restait rien à réclamer en récompense de celle-ci, qu'il ne pouvait lui être accordé pour prix d'une perfection future une jouissance anticipée, pas plus qu'il n'est vrai qu'une rose qui fleurit aujourd'hui soit par Ik belle l'année prochaine, ou qu'une fausse touche du clavier puisse mêler sa dissonance à l'air suivant. Il serait tout aussi facile de concevoir que l'éclat du soleil échût au midi d'aujourd'hui et sa chaleur au midi du lendemain, que d'admettre que l'excellence de l'homme eût lieu dans ce monde et sa félicité dans un autre.... Cela vous est-il démontré?
LE VISIONNAI HE. 107
— Je n'ai rien à y objecter.
— L'être moral est donc en lui-même achevé et complet, de môme que celui que noua nommons, pour le distinguer, l'être organique; il est complet par sa moralité comme l'autre par sa structure, et cette moralité est une maniùre d'être qui est entièrement indrficiHlaiilc <!■: ce qui su pass« eu dehors de lui.
— Cela est démontré.
— Entourez-moi dune di s cimmsiaiices que vous voudrez f la ilil)i:i'(::icc niornlo, demi; lire.
— Je devine où vous en voulez venir, mais....
— Qu'il y ait donc un tout rationnellement ordonné, une justice et une bonté infinies, unedurée continue delà personnalité, un progrès éternel.... il est tout au moins vrai que la preuve de ceci ne peut pas mieux se déduire du monde moral que du monde physique. Pour être parfait, pour être heureux, l'être moral n'a pas besoin d'une juridiction supérieure, et, s'il en attend une, cette attente ne peut plus du moins se fonder sur une légitime exigence. Pour sa perfection, peu lui importe ce qu'il adviendra de lui, de même qu'il importe peu à la rose, pour être belle, qu'elle fleurisse dans un désert ou dans un jardin royal, pour orner le sein d'une aimable jeune fille 011 pour être rongée par un ver.
— Cette comparaison est-elle juste ï
— Parfaitement ; car je dis expressémenl (Tant par! pour être belle, d 'aulre port pour être heureux.... non pour exister. Ceci appartient à une autre recherche, et je ne veux pas prolonger l'entretien.
— Je ne puis pourtant encore vous laisser tout à fait quitte, très-gracieux prince. Vous ave/ driuyntiv, et victorieusement, ce me semble, que l'homme n'est moral qu'autant qu'il est actif au dedans de lui-même; mais vous souteniez auparavant qu'il n'avait que la moralité pour agir au dehors de lui.
— Dites : qu'il n'est actif au dehors que parce qu'il a la moralité. Vos pour et afin nous troublent. Je ne puiâ souffrir vos buts el fins.
— Ici cela revient au même. Il faudrait donc dire qu'il n'a en lut le principe des plus nombreuses influences à exercer en dehors de lui, qu'autant qu'ii atteint au plus haut degré
10S LE V1SIOSNAIBE,
de sa moralité ! El cette démonstration , vous me la devez encore.
— Ne pouvcz-vous !a tirer vous-même de ce qui a été dit? L'étal de la plus grande efficacité intérieure de ses forces n'estil pas identique avec celui où il peut titre la cause des plus nombreux effets au dehors de lui!
— Peut tire, mais n'est pas nécessairement.... Car n'avez-vous pas avoué vous-même qu'une bonne action, pour être restée inefficace, ne perd rien de sa valeur morale!
— Non pas seulement avoué, mais établi comme très-nécessaire.... Qu'il est difficile de vous ramener d'une idée erronée qui s'est une fois emparée de vous! Celle contradiction apparente, que les suites e\liTieiuvs d'une iiclion morale sont très-iudiu"érenles pour sou mérite , et que cependant son existence a uniquement pour tin ses suites au dehors, vous trouble toujours. Supposez iju'un grand virtuose joue devant une société nombreuse, mais inculte, et qu'un artiste sans talent survienne et lui enlève tout son auditoire.... Lequel des deux iirV[.ii'<Ti'/-vous le plus ulilcY
— Le virtuose, cela s'entend ; car ce même artiste charmera une autre fois des oreilles plus délicates.
— Et le pourrait-il s'il ne possédait l'art, qui alors fut perdu, mais qu'alors pourtant il exerça î
— J'en doute-
— Et son rival pourra-t-il jamais produire le même effet qu'il a produit, luit
— l'as le même, mais..,.
— Mais peut-être un plus grand auprès de sa foule, voulezvous dire, l'ouvez-vous douter sérieusement qu'un artiste qui a su enchanter un cercle tl'liumuies sensibles et de connaisseurs intelligents, ait fait plus que cet homme sans talent ne fera de sa vie! L'n seul sentiment éveillé par lui n'a-t-il pas pu, dans une âme d'élite, se Iniusf. n'uier eu .irtiMi; qui ensuite devinrent utiles pour des millions d'hommes! Ne se peut-il pas que celte émotion ail complété, comme le seul chaînon qui y manquât encore, toute une chaîne de grands sentiments, et couronné quelque sublime résolution?... L'homme médiocre, j'en conviens, peut aussi donner aux gens quelque joie.... L'hommo
qui a perdu sa cuuronm: morale peut encore exercer de l'inlllli'lli'i.' : <!e lui'-iiii- ([ii'uri fruit que l.i poiirnlieri' n.n-c |n'iil
— Que le {rraïul " u ■ î i > t ^ ■ j ■ni: li.uis un di'wrt, qu'il y vivo et y meure : je puis dire que son arl le récompense, Là même où nulle oreille ne recueille; ses sons, il est son propre auditeur, et soûle, dans les harmonies qu'il produit, l'harmonie, plus belle encore, de son être. Mais vous, vous no pouvez dire rela. Il faut que voire artiste ait des auditeurs, sans quoi son exis-
— Je vous comprends.... mais ce que vous suppose?, ne peut jamais avoir lieu. Aucun rtre moral nWt itans un désert : partout où il vit et agit, il est en contact avec le tout qui l'entoure. L'effet qu'il produit , fût-ce cet effet unique dont nous parlions, cet être seul et nul autre, nous le savons, a pu le produire, et il ne l'a pu qu'au moyen <W toutes ses qiiFditi's. Quand notre virtuose ne parviendrai! qu'ému sctik fois à jouer, vous avouerez, je pense, qu'il a fallu qu'il fût, pour produire un lel effet, précisément ce qu'il a été, et que, pour être cela, il a dû passer précisément par tous les degrés d'exercice el d'habileté par lesquels il a réellement passe 1 ; que par conséquent toute sa vie antérieure d'artiste a part à ce moment de triomplee? Le premier Ilrutus fut-il pendant vingt ans inutile, parce qu'il joua vingt ans le rôle d'idiot? Son premier acte fut la fondation d'une république qui maintenant encore est à nos yeux le plus grand phénomène ek; l'histoire du inonde. 11 serait donc concevable que ma Kiccssitc ou votre Providence eût, pcndanl toute une vie d'homme, prépaie tacitement un homme a une action qu'elle ne réclame de lui qu'à sa dernière heure.
— Quelque spécieux que cela paraisse.... mon cœur ne peut s'habituer à cette idée, que toutes les forces, tous les efforts de l'homme ne doivent avoir d'autre objet que l'influence à exercer dans cette vie passagère. Le grand homme d'Etat, plein de patriotisme et d'expérience , à qui aujourd'hui est arraché le gouvernail, emporte dans la vie privée et dans l'oubli toutes les connaissances qu'il a- acquises, ses forces exercées, ses plans qui mûrissent. Peut-être n'avait-il plus que la dernière
pierre à mettre à la pyramide qui croule derrière lui et que ses successeurs ont à reconstruire depuis les premières assises. Faut-il que dans les riuquanie ans de sa vie, que pendant toute sa pénible administration, il n'ait amassé que pour ce temps •le silence et d'inaction Je sa vie privée' Uu'il ail par celte administration produit son eftel, c'est ce que vous ne pourrez rue réjieudn; Si l'u/lueiKc. exerce dans ce monde est l'unique destination de l'homme, il faut que son existence cesse en même temps que l'etle! i|ti'il produit.
■ Je vous renvois au frappant exemple de la nature physique . pour laquelle, il faut bien que vous m'accordiez qu'elle ne travaille que pour le temps. Combien de. germes et d'embryons, qu'elle a formés avec tant d'art et de soin pour une vie future, se décomposent et rentrent dans le domaine des
quoi les ,i-t-elle eu ni posés? Dans chaque couple humain repose, comme dans le premier, tout un genre humain : pourquoi a-l-elle fait que de lanl de millions de couples possibles un seul arrivât à l 'existence? De morne qu'elle met en œuvre, sans aucun doute, même ces germes qui se détruisent, tout aussi sûrement les êtres moraui pour lesquels elle paraît avoir renoncé à un plan final plus élevé, entreront tôt ou lard dans ce plan. Vouloir rechercher comment elle propage par toute la
chaîne uti seul rltet, trahirait nue puérile jirétemion. Souvent , nous le voyons, elle laisse tomber soudain le fil d'une action, d'un événement, pour le reprendre, aussi soudainement, plus tard, après des milliers d'années. Elle enfouît en Calabre les arts et les mœurs du dix-huitième siècle, pour les remontrer, peut-être dans le trenliènie, à l'Europe, transformée; elle nourrit, pendant une longue suite de générations, de saines hordes de nomades dans les steppes de Tartarie, pour les envoyer un jour, comme un sang nouveau, au Sud épuisé, de même que, dans son action physique, elle jette la mer par-dessus les eûtes de la Hollande et de la Zélande pour que les flots découvrent peut-être une lie dans la lointaine Amérique. Mais même dans le particulier et en petit de tels signes d'intention ne manquent pas. Que de fois la médiocrité d'un père, qui depuis longtemps n'est plus, no fait-elle pas merveille en la personne d'un fils plein
LE VISIONNAIRE. 111 de génie I que de fois une vie entière n'a-t-elle été vécue que pour mériler une épitaphe qui doit jeter un rayon de feu dans nme d'un lointain descendant!... Parce qu'un oiseau effarouché laissa tomber, dans son vol, il y a des siècles, quelques grains de semence, une moisson fleurit sur une lie déserte pour une tribu qui y vient aborder.... et un germe moral dans un Si fécond domaine serait perdu !
— 0 mon excellent prince! Votre <* toque nce même m'inspire, et m'excite à lutter contre vous. Vous pouvez accorder tant de perfection à votre insensible Kérossité, et vous n'aimez pas mieux en faire le bonheur d'un Dieuï Regardez autour de vous, dans toute la création. Partout où une jouissance quelconque est préparée, vous trouvez un être jouissant.... et cette jouissance infinie, ce festin de perfection, il resterait vain durant toute l'éternité?
— C'est étrange, dit le prince apr.'s un profond silence. Ce sur quoi, vous et d'autres, vous fondez vos espérances, cela infime.... oui, cette perfection des choses, que je -devine, est précisément ce qui a renversé les miennes. Si lout n'était pas si arrondi, si achevé par soi-même, si je voyais un seul fragment, une seule aspérité déparer ce beau cercle, cela me serait une preuve de l'immortalité. Mais tout, tout ce que je vojs el remarque, reflue vers ce centre visible, et nos plus nobles facultés intellecluelles sont une machine si indispensable pour mettre en mouvement la roue de ce monde passager!
— Je ne vous comprends pas, trés-gracieux prince. Voire propre philosopliiu vous condamne : en vérité, vous ressemblez & l'homme riche qui, avec tous ses trésors, est indigent. Vous convenez que l'homme renferme en lui-même tout ce qu'il lui faut pour être heureux; qu'il ne peut obtenir sa félicité que par ce qu'il possède ; et vous-même, voulez chercher au dehors de vous la source de votre malheur. Si vos conclusions sont vraies, n'est-il pas impossible que vous aspiriez, ne fût-ce que par un vueu , au delà de ce cercle dans lequel vous tenez l'homme emprisonné!
— C'est préebément là le mal, que nous ne soyons moralement parfaits, que nous ne soyons heureux, que pour être utiles; que nous jouissions de notre diligence, et non de nos
œuvres. Cent mille mains laborieuses ont entassé 1rs pierres des pyramides.... mais ce n'est point la pyramide qui fut leur récompense. La pyramide charma les yeux des rois, et les [■si'liivrs ciii'i'iit piiur tout salaire les moyens de vivre.
Que doit-on au travailleur, lorsqu'il ne peut plus travailler, ou lorsqu'il n'y a plus île travail pour luiï (iue doit-on à l'homme, quand il ne peut plus être utile!
— H le sera toujours.
— Mais sera-ce toujours comme être pensant î •
Ici nous fûmes interrompus par une visite.... et un peu tard, penserez- vous. Pardon, mon cher O - *, pour cette lettre sans
lin. Vuus vouliez savoir 1rs moindres délais qui touelienf le prince, et au nombre de ces détails je puis bien compter sa philosophie morale. Je sais que l'état de son ame a de l'importance à vos yeux , et que ses actions n'en ont qu'en vue de cet élat. Voilà pourquoi je vous ai écrit fidèlement tout ce qui, de celle conversation, m'est resté dans la mémoire'.
Ici se place la [fcrnière phrase de la lettre : Plus tard , je vous enlretinidrai, elc.
LE BARON DE F'" AU COMTE D'O"