LETTRE V
Comme notre dépari de Venise approche maintenant à grands pas, celle semaine (lovait tftre employée à visiter encore tout ce qu'il y a Jr [■••m;;! , ;[it. , ili!e tat'leain t:t e:i i-diliiis, Hmsi' qui;
l'on renvoie constamment d'un jour à l'autre pendant un séjour de longue durée. On nous avait surtout parlé avec beaucoup d'admiration des noces de Cana de Paul Véronèse, qu'on peut voiràl'lle Saint-George dons un couvent do Bénédictins. N'attendez pas de moi une description de cette œuvre extraordinaire, dont la vue, en somme, a été pour moi fort surprenante, mais ne m'a pas donné beaucoup de jouissance. Il aurait fallu autant d'heures que nous avions de minutes, pour goûter dans son i-nscntili' une ~n[r.]in~itiiio dr crut viiij;; ligures, qui a plus de trente pieds de labeur. Quel i.vil humain peul embrasser un tout si compliqué et jouir, dans i:ne ssriile im jiM.'ssion . «V toutes
les beautés que l'artiste y a prodiguées? Il est fâcheux toutefois qu'une œuvre de cvtW. iiuporlanco, qui devrait briller dans un lieu public, où tout le monde en pourrait jouir, n'ait pas une meilleure destination que de récréer quelques moines dans leur
réfectoire. L'église de ce couvent ne mérite pas moins d'être
vue. C'est une des plus belles de la ville.
Vers la fm du jour, nous nous finies conduire par eau dans la Giudecca, pour y ]iiissor dans des jardins ravissants une belle
bientôt, et Civitolia, qui avait déjà cherché pendant tout le jour l'occasion de nie parler, in'i-iiitiii'ii.i dans un bosquet.
■ Vous êtes l'ami du prini'r, nie dit-il, et il n'a point de secrets pour vous, je le sais de honnis source. Aujourd'hui, comme j'entrais dans son hôtel , j'en ai vu sortir un liemmo dont le métier m'est connu.... et, quand j'entrai chez le prince, son front était couvert de imagos, » Je voulus l'interrompre. - Vous ne pouvez le nier, poursuivit- il, j'ai reconnu mon homme; je l'ai fort bien envisagé.... Serait-ce possible? Le prince a des amis à Venise, des amis dont le sang et la vie sont à lui, et il serait réduit à se servir, dans le besoiif, de pareilles gens! Soyez franc, baron!... Le prince est-il dans l'embarras?... Vous vous efforcez vainement do le cacher. Ce que je n'apprendrai pas de vous, je l'apprendrai à coup sur de cet homme, chez qui tout secret est à vendre.
— Monsieur le marquis....
— l'.-mi'iii ] il faut '(lie je ;jai\u.-;>!- indiscret ]>■ mr nï'fre pas ingrat. Je dois au prince la vie, et, ce qui vaut pour moi bien davantage, un emploi raisonnable de la vie. Et il me faudrait voir le prince faire des démarches qui lui coûtent, qui sont audessous de sa dignité? Il serait en mon pouvoir de les lui épargner, et je devrais les souffrir tranquillement?
— Le prince n'est pas dans l'embarras, lui dis-je. Quelques lettres de change que nous attendions par Trente, nous ont manqué contre notre prévision.... par hasard sans doute.... ou parce que, dans l'incertitude de notre départ, on attendait de lui un nouvel avis. C'est une chose, faite maintenant, et jusquela.....
11 secoua la tête.
Ne vous méprenez pas, dit-il, sur mes intentions. 11 ne peut
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prince.... Tonles les richesses démon ourle pourraient-elles y
suffire ? Il s'agit de lui épargner un seul moment désagréable.
sîon unique, où quelque chose de tout ce qui est à ma disposition peut ûtre utile au prince. Je sois, poursuivit-il, ce que la délicatesse lui impose.... mois cela t'st rêap roque ... et le prince Finirait aier générosité en itiareoi-dam retle jn-1 i Ti ■ satisfaction, ne fût-elle qu'apparente.... pour me rendre moins sensible le poids d'une obligation qui yi'aetabli'. »
Il ne cessa pas que je ne lui eusse promis d'y faire tout mon possible. Je connaissais le prince, et j'avais peu d'espérance. Civilella promettait d'aeeepler do lui toutes le; conditions, tout en avouant qu'il serait sensiblement moi'filié, -i le prince le traitait sur le pied d'un étranger. ■
Dans la chaleur de la conversation, nous nous étions égarés bien loin de la société; et nous retournions justement, quand Z'" vint au-devant de nous.
« Je cherchais le prince auprès de vous.... N 'est-il pas ici?
— Nous ■.nul:, ims précisément li: rejoindre; uu:.s Relisions ie trouver avec le reste de la compagnie.
— La compagnie esl assemblée, mais on ne le trouve nulle part. Je ne sais pas du tout comment nous l'avons perdu do vue. •
Alors Civitella se rappela que l'idée avait pu lui venir de visiter l'église voisine, sur laquelle, peu auparavant, il avait vivement attiré l'atttention du prince. Nous nous avançâmes aussitôt de ce coté pour l'y chercher, et de loin nous aperçûmes déjà Biondcllo, qui attendait à l'entrée de l'église. Comme nous approchions, le prince sortit assez précipitamment d'une porte latérale, le visage enflammé, et cherchant des yeux lliondello, qu'il appela. Il parut lui donner quelques ordres d'une manière tort prcssanle , en dirigeant toujours ses regards vers la porte, qui était restée ouverte. Biondcllo le quitta pour courir dans l'église.... le prince passa tout près de nous a travers la foule, ■ sans nous remarquer, el retourna à :a liait vers la société, qu'il rejoignit encore avant nous.
Il fut décidé qu'on souperait dans un pavillon ouvert de ce jardin, et, pour arrojii|i;ign!T ce repas le marquis a\ai[ prépare ,
à notre insu, un petit concert tout à fait exquis. Nous enten-
116 LE VIHIONNAinE.
dîmes surtout uni; jeune ehanleuse qui non* ravit tous par sa voix agréable comme par sa L'harmanlc ligure. Rien ne. parut faire impression sur le prince ; il parla peu, il répondait avec distraction, ses regards inquiets étaient tournés du coté par lequel Biondcllo devait venir. 11 paraissait en proie à une grande agitation intérieure. Civilella lui demanda comment il avait trouvé l'église : il ne sut rien en dire. On parla de quelques tableaux excellents, qui la rendaient remarquable : il n'avait point vu de tableau. Nous nous aperçûmes que nos ([lu-stions le fatigLiali!:il, et nous gardâmes lt; .-ileiiei:. Les heures se passaient, et Hiondello ne revenait toujours pas. L'impatience du prince monta au plus haut point : il se leva de table de bonne heure, et se promena seul à grands pas dans une allée écartée. Personne ne devinait ce qui lui pouvait être arrivé. Je n'osai pas lui demander ta cause d'un changement si étrange : il y a longtemps que je ne prends plus avec lui les mêmes familiarités qu'autrefois. J'attendais avec d'autant plus d'im-
II était plus de dix heures lorsqu'il revint. Les nouvelles qu'il apportait au prince ne contribuèrent pas à !e rendre plus expansif. Il revint iiircuiilL'iil auprè.-i di: la sociéli. 1 ; la gondole fut commandée, et bien tût après noua n'iounuimes au logis.
Dans toute la soirée, ie ne pus trouver l'occasion de parler à Biondello ; et il me fallut aller, me coucher sans avoir satisfait ma curiosité. Le prince nous avait confiât ik s du bonno heure; mais mille pensées, qui mi; roulaient dans la téte, me tenaient éveillé. Je l'entendis longtemps, au-dessus de ma chambre à coucher, aller et venir. Enfin le sommeil s'empara de moi. Longtemps après minuit, une voix m'éveilla.... une main passa sur ma figure; j'ouvris les yeux : c'était le prince qui, une lumière à la main, était debout devant mon lit. Il ne pouvait s'endormir, me dit-il, et il me demanda de l'aider a abréger la nuit. Je voulais m'habiller en toute hate : il m'ordonna de rester au lit , et s'assit auprès de moi.
« Il m'est arrivé aujourd'hui, nie dit-il, une chose dont l'impression ne s'elfacera jamais de mon âme. Je vous ai quittés, comme vous savei.pour visiter l'église de" - , sur laquelle
DnitiJiXl Ey Cl!
LB VISlOKNiint, 1.7
Civitella avait appelé ma curiosité, et qui déjà de loin avait attiré mes regards. Comme vous n'étiez ni l'un ni l'autre a ma portée , je lis tout seul ce court trajet , et je dis à Biondello de m'attendre à la porte. Lï^lise était entièrement déserte; à mon entrée, une obscurité, une fraîcheur qui donnait le frisson, m'enveloppa au sortir delà chaud r- et !>n Nanti' lunirrc du jour. Je me voyais seul sous la grande voûte , oii régnait le silence solennel des tombeaux. Je me plaçai au milieu du dôme, et m'abandonnai à toute la puissance de celle impression ; peu à peu mes regards furent plus frappés des grandes proportions de ce majestueux édifice. Je me perdis dans une sérieuse et ravissante ' contemplation. La cloche du soir résonna sur ma tête, le son venait mourir doucement sous cette voûte comme dans mon
Sine. Quelques [ableam il'aiiti'i avaient attiré lie loin mon nllention : je m'approchai pour les considérer. Insensiblement j'avais parcouru tout ce coté de ]'éj<lise jusqu'à l'extrémité opposée. Là on monte par quelques marches, autour d'un pilier, dans une chapelle latérale, où sont plusieurs pelils autels etdesstatues de saints dans des niches. Ai: moment où j'entre dans la chapelle à droite, j'entends près de moi un léger murmure, comme si quelqu'un parlait à voix basse.... je me tourne Ù ce bruit, et.,., à deux pas de moi, s'offre à mes yeux une figure de femme.... Non, je "ne pcui la dépeindre cette figure.... La frayeur fut mon premier stiitinienl . mais elle lit bientôt place à la plus délicieuse admiration. .
— Ht celle lijîurt!, monseigneur.... éles-vous bien sùr que ce fût un être vivant, une réalité, et non pas simplement une peinture, un fantôme de votre imagination;
— Kcoulez encore.... C'était une dame.... Non, jusqu'à ce moment mes yeux n'avaient pas encore vu la femme,,.. Tout était sombre alentour; le jour, à son déclin, ne tombait que par une seule fenêtre dans la chapelle ; le soleil n'éclairait plus que cette figure. Avec une grâce inexprimable, à moitié à genoui, à moitié couchée , elle était épundue devant un autel.... C'était le plus hardi, le plus aimable, le plus parfait dessin: un tableau unique, inimitable; les plus belles lignes de la nature. Elle était Têtue d'une moire noire, qui embrassait et des-
' sinail la taille la plus ravissante, les bras les plus élégants, puis
le visionnaire. lia [rois ouvrages étaient enlevés : nous ne les avons pas revus. C'est ce tableau nui revint alors ,i la mémoire du prince.
■ Je restai là , poursuivit-il , je restai perdu dans cette contemplation. Elle ne me remarqua point, et ne fut point troublée par ma venue, tant elle était abîmée dans sa dévotion. Elle priait son Dieu, et moi je la priais.... nui, je l'adorais.... Toutes ces images de saints, ces autuls, ces cierges brûlants ne m'avaient pas rappelé leur objet : alors pour la première fois je fus saisi de cette pensée, que j'étais dans un sanctuaire. Faut-il vous i'avoucr? je crus en ce moment avec une foi inébranlable à Celui que sa belle main tenait embrassé. Je lus dans les yeux de eeiie femme la réponse divine. Bénie soit sa dévotion ravissante! Elle m'a rqndu Dieu sensible.... Je l'ai suivi, sur ses pas, à travers tous ses cieux.
■ Elle se leva, et alors seulement je revins à moi-même. Avec un trouble timide, je me rangeai de coté; le bruit que je fis me découvrit. La présence inattendue d'un homme devait la surprendre, ma hardiesse pouvait l'offenser : il n'en parut rien dans le regard qu'elle porta sur moi. Il y régnait un calme, un calme inexprimable, et un sourire de bonté se jouait sur ses lèvres. Elle venait de son ciol.... et j'étais la créature fortunée ijui x'ofl'i'iiit la première à sa bienveillance. Ses pieds flollaient encore 3ur le dernier échelon de la prière.... Elle n'avait pas touclié la terre.
• J'entendis alors du bruit dans un autre angle delà chapelle. C'était une dame d'un certain âge, qui se leva d'une chaise d'église tout près derrière moi. Je ne l'avais pas remarquée jusque-là. Elle n'était qu'à quelques pas do moi et avait vu tous mes mouvements. Cela me troubla.... je baissai les yeux et j'entendis qu'on passait devant moi '.
• Je la vois descendre toute la loiigueurde la nef. Sa belle taille parait haute et droite.... Quelle aimable majesté I quelle noble démarche! Ce n'est plus la même personne.... Ce sont de nouvelles grâces.,., une apparition toute nouvelle. Elles descendent
lentement. Je les suis de loin , timide , incertain si je dois hasarder de les rejoindre, ou si je ne le dois pas.... Ne m'accordera- t-e lie plus un regard! M'en a-t-elle accordé un lorsqu'elle a passé près de moi, et t(ue je n'ai pu lever les jeux sur elle?... Ohi combien ce doute me tourmentait!
■ Elles s'arrêtent, et moi.... je ne puis bouger de la place. La dame âgée, sa mère, ou quoi qu'elle lui fût d'ailleurs, remarque le désordre de ses beaux cheveux el s'occupe à le réparer, tandis qu'elle lui donne à tenir son parasol. Oh! que je souhaitai de désordre en celle chevelure ou de lenteur dans ces mains!
• La toilette est achevée et l'on approche de la porte. Je presse
If |.il> I n- u i - • i ii -' -I. I) [■• r«. IjiKinh | nn \'tuli< j-
ne vois plus que l'ombre de sa robe qui Hotte derrière elle.... Elle a disparu.... .Non, elle revient. Elle a laissé tomber une fleur 1 ; elle se baisse pour la ramasser.... Elle jette encore un regard en arrière.... et sur moiî... Quel autre que moi ses yeux peuvent-ils chercher dans ces murs déserts? Ainsi je n'étais plus étranger pour elle.... Moi aussi, elle m'a laissé derrière elle.... comme sa fleur!... Cher F"", je rougis de vous dire la façon puérile dont je m'expliquai ce regard qui.... peut-être n'était pas même pour moi. >
Sur ce dernier point je crus pouvoir tranquilliser le prince.
• Chose étrange! poursuivit-il après un profond silence. Peuton n'avoir jamais connu un objet, n'en avoir jamais senti la privation, et quelques moments plus tard ne vivre plus qu'en lui? L'n seul instant peut-il partager un homme en deux 'êtres si différents! 11 me serait aussi impossible de retourner aux joies et aux désira de la matinée d'hier qu'aux jeux de mon enfance. Depuis que je l'ai vue, depuis que son image réside là.... que je porte en moi ce sentiment vivant, puissant: ■ Tu ne peux
■ plus, me dis-je, aimer qu'elle, et rien d'autre on ce monde
■ n'agira plus sur loi ! •
— Songez, monseigneur, dans quel état d'excitation vous étiez quand cette apparition vous a surpris, et combien de choses concouraient à exaller votre imagination. Transporté