SOIS LES TILLEULS
Wollmar et Edwin éta:oul amis et demeuraient ensemble
ÙailS Ulu: pÎMbU' SOiiSinii', nu ;i> sYt.lii'lli iVILri'f (lu ll.lliru du
bruit de ce monde affaire, pour y méditer, dans un loisir p!iilcs'jpliit|uu. sur les remarquables événements de leur vie. L'heureux Edwin embrassait ce monde avec la chaleur d'une âme jojeuse. Wollmar, plus sombre, le revêtait de la couleur de deuil de sa triste destinée. Une allée de tilleuls était la place favorite de leurs contemplations. Ils s'y promenèrent une fois par une belle journée de mai : je me rappelle leur entretien :
Edwin. Le jour est si beau.... Toute la nature a pris un aspect serein, et vous êtes, vous, si pensif, Wollmar?
Wollmar. Laissez-moi. Vous savez, c'est ma manière : la nature, je lui gâte sa capricieuse gaieté.
Edwin. Mais est-il donc possible de repousser ainsi avec dégoût la coupe de !a joie 1
Wollmar. Si l'on trouve une araignée dedans, pourquoi pas? Voyez! \ vos yeux !a nature se peint maintenant telle qu'une jeune tillo aux joues rougissantes , le jour de son hymen. A
|. Cel opuscula a êU inîéré d'abord. En 1T83, dans h rremlere livraison {p. 111-110) d'uni "e<"e trimestrielle, dor.1 il n'a paru que trois cahiers, et i[ui élail putiliee par Ainsi, ï'cler.ien, Sutjiller et d'autres, sous le line de JWi'-:noiit wiii'riftrtijriHi la tilMinUtre.
moi elle se montre comme une matrone usée, qui a du fard sur ses joues d'un jaune vcrdatrc, cl dans ses cheveux des diamants dont elle a hérité. Tomme elle s'admire eu souriant dans celte
toilette du dimanche ! Mais ce sont des vêtements fanés et déjà cent mille fois rrlourués. ('.elle même robe verte ondoyante, elle la portait déjà avant le temps de lleucalion , tout aussi parfumée et non moins chamarrée, 11 y a des milliers d'années qu'elle ne l'ail que dévorer la desserte de la table de la mort, qu'elle cuit pour s'en faire du fard les ossements de ses propres enfants, et métamorphose la pourriture en ornements éblouissants. (l'est un sale monstre ' qui s'engraisse de ses propres cjcremenls mille lois rérliaultés. se compose, de ses haillons, des élolïes nouvelles, el se pavane, et en fait étalage, et, les déchirant encore, les change de nouveau en laids haillons". Jeune homme, sais-tu bien dans quelle société peut-être tu te promènes on ce moment? As-tu jamais pensé que ce globe immense est le sépulcre de tes ancêtres ; que les vents qui t'apportent de là-haut le parfum des tilleuls, te soufflent au um peut-être, en poussière impalpable, l'indique vigueur d'Aruitnius ; que dans la sourre. ra ira )V1 lissante tu goûtes peut-être les restes trituré* de nos Henri, les empereurs illustres? Fil fi! ces Romains qui ébranlèrent la terre et déchirèrent en trois parties ce majestueux univers, L'ouune des enfants partagent entre eu* un bouquet et le metlenl à leurs chapeaux, peutelre leur substance est-elle condamner maintenant à faire vibrer dans la gorge de leurs neveux châtrés, quelque air plaintif d'opéra*.... Les atomes qui, dans le cerveau d'un Platon, frissonnaient à l'idée de la divinité , qui, dans le cœur d'un Titus, tremblaient de pitié, maintenant peut-être le spasme d'une brutale ardeur les agite dans les veines des Sardanapale , ou bien , dans la charogne d'un filou pendu , les corbeaux les dispersent. Honte! honte! nous avons, deçà et delà, composé des saintes cendres de nos pères nos masques d'arlequin ; nous avons doublé nos marottes avec la sagesse des temps anciens". Vous trouvez cela gai, ce me semble , Edwin ?
I. Les j lirJws [ii.mjjlcî -J 1:11 r.<K-n<q!iu inscrit c ah-nl suppriaiicF Ésn- 1rs Mtilona des OEurru ampllla du SoUiller. On lus a léulilics dans las plus
LA PROMENADE SOUS LES TILLEULS. 150 Edwin. Pardonnez-moU Vos réflexions m'ouvrent do plaisante aspects. Que vous en semble! Si nos corps obéissaient , dans leurs migrations, aux mêmes luis auxquelles sont soumis, dit-on, nos esprits? Si, après la mort de la machine, ils él. tient iTonlamiies ri i-i']iliuiii']'.r.illîri> qu'ils ne cori ijilEs^rî îi*] it sous les ordres de rime'.' do même que les esprits des morts reviennent aux occupations de leur vie antérieure : Ou* cura fuit wute, eadem uguitvr tellure rtpottot'.
Wollmar. A ce compte, ia cendre de Lycurgue reposerait jusqu'ici et à jamais dans l'Océan!
Qu'en dites-vous! si c'était l'urne de la cendre de Tibulle, qui chanta tendrement comme elle? Serait-ce peut-être le sublime Pindarc qui, dans cet aigle, monterait à la voûte azurée de l'horizon, et dans ce ^ressaut zéphyr n 'aurions- nous pas quoique atome d'Anaeréon ? (lui sait si les corps des galants ne voti:u[ pas. lé.ners grains de poudre, dans les boucles de leurs maîtresses* si les restes des usuriers ne sont pas attachés , sous la forme d'une rouille centenaire, aux écus enfouis? si les corps des écrivassiers ne sont pas condamnés à être fondus en caractères, ou pétris et foulés en feuilles de papier, pour gémir éternellement sous la presse et aider à perpétuer les non-sens de leurs confrères? nui peut me prouver que le douloureux calcul vésiral île noire voisin n'est pas la relique d'un médecin maladroit, qui, pour sa peine, garde maintenant, sans qu'on l'en prie, hélas! les voies urinaires, par lui maltraitées autrefois, et demeure enfermé par l'arrêt du sort dans celle honteuse prison, jusqu'à ce que la main bénie d'un chirurgien délivre de sa captivité le prince enchanté*? Voyez, Wollinar! dans cette même coupe où vous puisez un fiel amer, ma fantaisie trouve de gais badinages.
Wollhar. Edwinl Edwinl Comme vous barbouillez encore de voire vernis plaisant le fond le plus sérieux 1... Qu'on le dise donc ù nos princes qui s'imaginent vous anéantir d'un mouvement de leurs cilsl Qu'on le dise à nos belles qui, avec les fleurs
I. ScliiUsr cite, en la ditI ifl.tnl . une partie 'les vers C.>3-S5ft du livre VI Je l'tWiûr ds Virgils : . Co qui fui leur loin, pendant qu'ils tintant, le* mit
du leur teint, veulent changer en folie notre sagesse! Qu'on le dise aux doucereux petits-maitres qui font leur divinité d'une hotU'te de cheveux h In mi s! (Ju':is rfj^irdi'nl avec quelle rudesse la bêche du fossoyeur caresse le crâne d'Yorik'. Quelle vanité une femme peut-elle tirer de sa beauté, quand elle voit le (jrand César servir à e-;ii:i:(iu i rj m,Ii'i- , pour écarler le vent, un mur qui se détériore!
Edwin. Mais où voulez-vous en venir avec tout cela?
Wollmah. Misé mlil il déiiiiûjiH'iu d'une farce misérable 1... Voyez-vous, Edwin? Le destin de l'âme est écrit dan3 la matière. Tirez la conclusion, l'heureuse conclusion!
Edwin. Doucement, Wollmar 1 . Votre télé s'exalte, et vous savez combien vous aimez alors a maltraiter la Providence '.
Wollmah. Laissez-moi continuer. La bonne cause ne redoute pas l'examen.
Edwjk. Que Wollmar attende pour examiner qu'il soit plus heureux.
Wollmah. Oh! fi donc! vous enfoncez le poignard dans la plaie la plus dangereuse. A vous entendre, la sagesse serait une entremetteuse bavarde qui s'en irait de maison en maison (aire le métier de parasite, et llatter de son babil l'humeur bonne ou mauvaise des gens : calomniant chez le malheureux la grâce même et le bienfait, et trouvant moyen de confire e! sucrer jusqu'au mal, chez l'homme heureux. Un estomac malade fait de notre 5 1 1 rt 1 1 .'• î h • un cnli-r ilnur ses propos morns'es; un verre de vin peut en déifier les démons. Si nos fantaisies sont les moules de nos philosophies , dites-moi , je vous prie, Edwin, quelle est celle où est coulée la vérité! Je crains, Edwin, que vous ne deveniez sage qu'en devenant sombre.
Edwin. Je n'ai nulle envie de devenir sage ainsi.
Wollmar. Vous avez prononcé le mot d'Iitureux. Comment le devient-on , Edwin! Le travail est la condition de la vie, le but de la sagesse, et le bonheur, dites-vous, est la récompense. Des milliers de voiles se gonflent et volent sur la
I. Vuyr; lu l'remi.'Ti: m û t lu r.ri.jui: ode ■ l'I/mn/d n.: siuk.ji':.rc.
î On ïïflil ■uppiiiu.) . J .l n . lo-, UHatns .:mi.jn<:a m. i^cjuqui comnnnoaà ■ Qu'on le dise dune a nos princes , • «I finit t ■ Pnwldenc*. ■ On l'a rttibll
a-t-il qui la trouvent? Je vois toute une flotte qui tournoie dans le cercle éternel iiu besoin, quittant sans cesse la rive pour y revenir aborder sans cesse, y abordant toujours pour la quitter toujours encore. Elle s'agite aux aborda des lieui où elle est appelle, croise timidement ie Ions du rivage, pour faire des vivre* et rarromrnodor.scs agrès, et ne navigue jamais, jamais dans la haute nier. Ce sont là ceux qui se fatiguent aujourd'hui pour pouvoir encore se fatiguer demain. Je les déduis, et le nombre se trouve diminue rie moitié. Il en est d'autres que le tourbillon île la sensualité précipite dans une tombe sans gloire. Ce sont ceux qui dépensent toute la force de leur
existence, pour jouir du fruit ries sueurs des précédents. Qu'on les dfduise aussi, et il nous restera encore un malheureux quart, Celui-là, inquiet et timide, fait voile sans boussole; il avance, guide par les astres trompeurs, sur l'Océan terrible: déjà brille au bord de l'horizon . comme un blanc nuage , la rive heureuse ; le pilote crie ■ Terre, ■ et , vois! une misérable planchette se brise, !e vaisseau fait eau et sombre tout près du rivage ;
Apparent rari liantes in gorgile veslo'.
Le plus habile nageur lutte, arrive à terre, épuisé; étranger dans relie 70 ne olhi'rée . i! erre solitaire . et <■ lie relie . les ymix mouillés de larmes, sa patrie du .Nord. Ainsi je retranche du total de vos généreux systèmes un million après l'autre.... Les enfants se réjouissent de porter un jour l'armure des hommes, et ceux ci pleurer.t de n'être plus enfants. C'est en serpentant, bien souvent, à rebours, que ie fleuve de notre science se dirige vers son embouchure; le crépuscule du soir ressemble à celai du matin; dans la même nuit l'Aurore et Vesper s'embrassent, et le srlfîC qui s'éi.iuci! cintre les barrières de la mortalité , afin de les rompre , est repoussé en arrière , tombe , et
1. Yiririlp, tfnri'ifc, I, 11B : . On lei mil na^rani clïir-jnmts sur lo
redevient un rutile enfant. Voyais, Eilwiii! justilieï le. |iolier île ce que le ]lot lui reproche : répondez, Edwili.
ËnwiN. Le potier est juslilié par cela même que le pot peut plaider contre lui.
Woluuh, Répondes.
Eowis. Je dis que la navigation, si même on manque l'Ile f'irtimt-c, n'est pas pour cela perdue.
Woi.i,mab. l'eul-êlre parce qu'un repaît ses veux des passages pittoresques qui. à droite cl à gauche, prissent au vol devant
Ni; ililes plus rien : nia diiuli-iir iunère est plus éloquente que \nlie satisfaction.
Etnntt. Et faut-il que j'écrase sous mes pieds la violette parce que je ne puis atteindre la rose? Ou bien me faut-il perdre ce beau jour de mai, parce qu'un orage peut l'assombrir? Je puise dans l'azur sans nuage une sérénité qui m'abrégera l'ennui de la tempête. Faut-il que je ne cueille pas la fleur, parce que demain elle n'aura plus de parfum? Je la jetterai quand elle sera fanée, et cueillerai sa jeune sœur, qui déjà sort charmante du bouton....
Wollmiih. Peint perdue! Vain espoir ! Là où est tombée une seule semence de plaisir, là poussent déjà mille germes de douleur. Où coule une seule larme de bonheur, la sont déjà prêtes à couler mille larmes de désespoir. A cette place où l'homme se livre aui transports de sa joie, se sont tordus mille insectes mourants. Au même instant où les accents de noire enthousiasme s'élèvent au ciel , montent aussi mille malédictions que hurle la damnation. C'est une loterie trompeuse : le misérable petit nombre de numéro; gagnants disparaît dans la quantité infinie des perdants. Chaque goiilte de temps est l'instant de la mort d'une joie, chaque grain de poussière qui vole, la pierre tumulairo d'un plaisir enseveli. Sur chaque point de l'éternel univers la mort a imprimé son sceau tyrannique. Sur chaque atome je lis l'inscription désolante : ■ Il a péri ! •
.Edwis. Pourquoi pas plutôt : . Il a été? . Si chaque son est
le chant de mort .finit! HHicilt- . il est aussi rtijnme de l'amour partout prisent.... Wollmer, c'est aupres.de ce tilleul que pour la première fois ma Juliette m'a embrassé.
Wollmar (l'en allant rapidement). Jeune homme! c'est sous ce tilleul que j'ai perdu ma Laure'.
1. Dans le KiirirmFrfrjfOi'., [ i!L,iIi>kii>' "si si(îii* île la lellre K. el