RAPHAËL A JULES
Mon cher Jules, un bonheur comme le notre, sans interruption, ce serait trop pour le lot d'un mortel. Souvent cette pensée m'a poursuivi dans la pleine jouissance de notre amitié. Ce qui alors corrompait ma félicite était une préparation salutaire destinée à m 'adoucir ma situation présente. Endurci à IVcolt; m' m': n' ilr l.i jV'siiriinli:)!!, je suis <|uo ;ilus arcvssilili 1 4 cette idée consolante qui me fait voir dans notre séparation un léger sacrifice pour paver au destin les joies de notre réunion future. Tu n'avais pas su jusqu'à présent ce que c'est que la privation : tu souffres pour la première fois.
Et cependant c'est peuMIreun bienfait pour toi que je te sois arraché tout juste ù présont. Tu as à triompher d'une maladie dont tu ne peui guérir' que par toi-memo , afin d'élre assuré contre toute rechute. Plus lu te sens abandonné, plus tu rassembleras ce qu'il y a en toi de moyens de guérison; moins tu ressentiras ce soulagement momentané que procurent des palliatifs trompeurs, plus tu arriveras sûrement à détruire le mal dans sa racine.
Bien que ton état actuel soit douloureux , je n'éprouve pourtant aucun remords de l'avoir éveillé au milieu de ton doux rêve. Je n'ai fait autre chusu que [klter une crise que, tût ou tard, des âmes comme la tienne doivent inévitablement traverser, et dans laquelle tout dépend de l'époque de la via où elle est supportée. Il y a des positions où il est affreux de
désespérer de la vérité et île la vertu. Malheur à celui qui, au milieu de l'orage des passions, a encore !l lutter contre les arguties d'une raison qui subtilise] Ce malheur, je l'ai éprouvé dans toute son étendue , et [jour lu L'araritir d'une pareille destinée, le seul parti que j'eusse à prendre, c'était de t'inoculcr une contagion inévitable, ath: tic: lui enlever sa malignité.
Et quelle époque plus l'avui'ahle pouvais-je choisir [iour cela, mon cher Jules ? Je te voyais dans la pleine vigueur de la jeunesse, dans toute la (leur du corps et de l'esprit, sans aucun de ces. souris q.ii accablent, suis nulle jj.issiriis qui t ' 1 ■ n ■ ■ 1 1 ;t 1 ri t ,
l.iient ; lui ut l'il'-nj-i' iHiitiijliq liées dr [es intérêts : tes jiciissiinces et tes vertus étaient indépendantes de l'une et de l'autre. Tu n'avais pas besoin d'images e lira van te s pour t'arrachcr à de honteux excès; le sentiment de plus nobles plaisirs t'en avait inspiré le dégoût. Tu étais bon par instinct, par la grâce immaculée de l'innocence; je n'avais rien ii craindre pour ta moralité, quand s'écroulerait un édilice sur lequel elle n'était pas fondée. Maintenant encore tes inquiétudes ne nie causent aucune appréhension ; quoi que puisse f inspirer une humour mélancolique, je te connais irnp bien, Jules, pour m'en effrayer.
Ingrat ! tu médis de la raison , tu oublies les joies qu'elle t'a déjà procurées. Lors même que, pendant ta vie entière, tu aurais pu échapper aux périls du doute, c'était un devoir pour moi de ne pas te frustrer des jouissances dont tu étais capable et digne. Le degré de l'échelle que tu occupais n'était pas digne de toi. i.e clU'iJiin que te ;.T,iv:ss;iis t'i ■■! | [-;■ it un drd' m; licitement pour tout ce que je pouvais le ravir. Je me souviens encore de l'enthousiasme avec lequel tu bénis l'instant où le bandeau tomba de tes yeux. Peut-être cette ardeur avec laquelle lu embrassais la vérité a-t-elle conduit ton imagination dévorante à des abimes devant lesquels tu recules épouvanté.
J'ai besoin de m'éclatrer sur la marche de tes investigations, pour découvrir ia source de tes plaintes. Jadis, tu écrivis le résultat de tes réflexions : envoie-moi ces papiers, et je le répondrai....
JULES A RAPHAËL
O malin je lnmleviTse tous nie- pjii^rs, tl ji.: li'troiîVv 1 11:1
écrit oublié, fibauchf dans ces fortunés moments de mon orgueilleuse inspiration. Comme tout cela me paraît changé main-
li'jiant , Ibpli.H'l ! CVsl IVrliafaiaLi^ i!c huis i\r In srént: qiinriit
la rampe est éteinte. Mon cœur cherchait une théorie philosophique, et, à la plare, l'ima^ijiniiot] sui^éra ses rêves : la plus ardente fut pour moi la vraie.
Je m'enquiers des lois des esprits, je m'élance jusqu'à l'infini, mais j'oublie de démontrer que les esprits existent réellement. Une attaque hardie du matérialisme renverse mon édifice.
Tu liras ce fragment, mon cher Raphaël. Puisses-tu réussir à ranimer mon enthousiasme éteint, A me réconcilier avec mon génie! Mais, mon orgueil est tombé si bas, que l'approbation même de I î .■ l [ : 1 1 : i ■. ■ ] ;um pdnr ;'i le relever.
TEÉOSOPHIE DE JULES.
I/univers est une pensée de Dieu. Celte conception idéale de l'esprit étant passée dans la réalité, et l'im fa usinent du monde ayant accompli le plan tracé par le Créateur (permets-moi celle image tout humaine), ta mission de tous les Aires pensants est de retrouver, dans cet ensemble réalisé, le premier
LETTRES PHILOSOPHIQUES. 3S3 dessin , de chercher la règle dans la machine , l'unité dans la composition, la loi dans te phénomène, et, procédant ù rebours, de ramener l'édifice a son plan primitif. Ainsi, dans la nature, il ne m 'apparut qu'une seule chose : l'être pensant. Ce vaste ensemble que nous apjn'ions l'un h ers n'est plus inféra f»ji»t i c | ijf.. pi il ■ i li |.-ur m i"-Jip|U' r •>) m-
boliquenient les manifestations diverses de cet être. En moi, hors de moi, rnui est l'hii'-msilMilHï d'une loive qui nie ressemble. Les lois de la nature sont les chiffres que l'être pensant combine pour se rendre intelligible à l'être pensant, l'alphabet au moyen duquel tous les esprits communiquent avec l'esprit infini et entre eux. L'harmonie , la vérité, l'ordre, la beauté, l'excellence, me causent de la joie, parce qu'ils me font passer à l'état actif d'inventeur, de possesseur de ces perfections, parce qu'ils trahissent la présence d'un être sensible et intelligent, et me font soupçonner une parenté entre cet être et mot. Une nouvelle découverte dans ce domaine de la vérité : la gravitation universelle, la circulation du sang, le système de la nature de Linnée. a pour moi au fond la même signification que la découverte d'uni: antique dans les fouilles d'Herculanum : l'une el l'autre ne sont que ic reflet d'un esprit, une nouvelle connaissance faite avec un être qui me ressemble. Je m'entretiens avec l'infini par l'intermédiaire de la nature et de l'histoire.... je lis l'âme de l'artiste dans son Apollon.
Si tu veux te convaincre, mon cher Raphaël, scrute en remontant de la sorte. Chaque état de l'âme humaine a dans la création physique une paralnili.i qui'lnir! [in: qui l'indique, et re lu' .«mil pns si:iili'n:t':it 1rs ai li-li s et les [>n,'!,'< , niais eiiojiv les penseurs les plus abstniiis , qui oui puisé dans ce riche magasin. Nous nommons feu une vive activité; le temps est un torrent qui fuit emporté par un cours impétueux ; l'éternité est un cercle ; un mystère se voile de ténèbres, et la vérité habite le soleil. Oui , je commence à croire que même la destinée future de l'esprit humain se trouve révélée d'avance dans l'oracle obscur de la création matérielle, Chaque nouveau printemps qui fait éclore du sein de la terre les rejetons des plantes vient éclaircir l'énigme effrayante de la mort, et réfute mon inquiète appré-
3SV MÊLANQES.
Iionsion d'un sommeil éternel L'hirondelle que nous trouvons enRnurdic pendant l'huer, et que nou* voyou M ranimer au printemps, la chenille inerte, qui, détenue papillon, s'élève rajeunie dans 1rs airs, nous oltrent un simhule frappant de nntre immortalité.
Cmmm loin, après cela, me parait iméresMntl... Maintenant, Raphaël, lotit eut peuple autour de moi. Pour moi il n'est plus de désert dans la nature entière. Partout où je découvre un corps, je devine un esprit; partout OÙ je vois du mouvement, je devint: une pensée.
là encore ta toute-puissance me parle par ses œuvres, et t'est ainsi que je comprends la doctrine de l'ubiquité de Iiieu.
Tous les esprits sont attirés par la perfection. Tous, ii petit y avoir ici des égarements , mois pas une seule esception, tous aspirent au plus haut degré de In libre manifestation de leurs forces, ont une tendance commune, à agrandir la sphère de leur activité, à attirer à eux, à rassembler eu eux, à s'approprier ce qu'ils reconnaissent lion, excellent, délectable. L'inluilion du bon, du beau, du vrai, est In prise de possession momentanée de ces attributs, (tunnel nous percevons un état déterminé de l'Ame , nous nous plaçons nous-mêmes dans cet état. Quand notre pensée nous représente une vertu, une félicité, une action, la découve rte d'une vérité, à ce moment nous sommes les possesseurs ou les auteurs de ce que notre esprit conçoit; nous devenons nous-mêmes l'objet senti. Ici, ne me trouble point par un sourire équivoque, mon cher Raphaël. Cette hypothèse est la ba.<e sur laquelle je fonde tout ce qui suit, et il faut que-nou» soyons d'accu rd sur ce point avant que j'aie le courage d'achever mou édifice.
Le sens intime dit déjà à chacun de nous quelque chose d'analogue. Uuand, par eiempte, nous admirons un irait de
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capables d'en faire autant'! Li rougeur qui colore nos joues au récit d'une pareille histoire, n'est-elle pas déjà un indice que notre modestie tremble d'être admirée? que nous sommes confus de la louange que doit nous attirer l'ennoblissement de notre être? Il y a plus, notre corps lui-même sympathise par ses gestes avec l'action du personnage, et montre clairement que l'état où se trouvait son Jrae est devenu le nôtre. Si jamais tu assistas au récit d'un grand événement devant une assemblée nombreuse, n'as-ui pus ri.'[iian);ii- i[ui! U> iiiiiTutei;;- Littein.hit pour lui-même l'encens dû à son héros, que lui-même il dévorait les applaudissements î El si tu étais le narrateur, n'as-tu jamais surpris ton cœur dans cette douce illusion? Tu sais par expérience, Raphaël, avec quelle vivacité je puis disputer,
leur au lecteur. Aussi un sous esthétique , rapide et profond , pour lii Yi-i Ul, i'>(-il nj|]siil--rr ir-'iM'fiiîi-itn'iit L-iiiinne ei:ic ^riitkk' aptitude i't la vertu, i'î réiiprn.iurrnei't nn ne se tait nul scrupule de douter du cœur d'un homme dont l'intel licence ne saisit la lu-aiili'' marrie que lentement f-t avee peine.
Ne m'objecte pas qu'a l'intuition vive d'une perfection se trouve fréquemment associé le vice contraire ; que le scélérat lui-même a parfois un accès de grande admiration pour la haute vertu, que souvent le faillie lui-même se sent enllammé d'enthousiasme à l'idée d'une ltiikUui' et d'une force héroïque. Je sais, par exemple, que notre llaller si admiré, qui démasqua avec tant d'énergie le néant trop estimé des vains honneurs, et dont la grandeur philosophique recueillit le tribut de toute mon admiration , je sais, dis-jc, que ce même llaller n'eut pas le courage de mépriser le néant plus vain encore d'une croiï de cho\alicr, qui insultait à sa grandeur. Je suis convaincu que dans l'heureux instant où l'idéal se révèle à eux, l'artiste, le philosophe, le poète, sont réellement ies grands hommes, les hommes excellents dont ils tracent l'image. Mais, chez un grand nombre, cet ennoblissement de l'esprit n'est
truire en moi-même. Je désire le bonheur d'autrui, parce que je désire le mien propre. Ce désir de la félicité d'autrui, nous le nommons bienveillance, amour'.
Maintenant, mun excellent Raphaël, permets que je jette un coup d'œil autour de moi. La hauteur est gravie, le brouillard est tombé; je me trouve au sein de l'immensité, comme dans une campagne fleurie. Une lumière plus pure a éclairci toutes
Ainsi, l'amour, le plus beau des phénomènes dans la création animée, est un aimant tout- puissant dans le monde des esprits. Cotte source de la piété et de la vertu la plus sublime, l'amour n'est que le reflet d'une force unique : l'attraction du parfait fondée sur un échange momentané de la personnalité, une permutation des êtres.
Quand je hais, je m'enlève quelque chose ; lorsque j'aime, . je m'enrichis de ce que j'aime. Pardonner, c'est rentrer en possession d'un bien dont on s'était dépouillé, La misanthropie est un suicide prolongé ; l'égoisme , le plus liant degré de pauvreté d'un être créé.
Lorsque Raphaël se déroba à mes derniers embrasse ments , mon ame se déchira, et je pleure la perte de la plus belle moitié de moi-même. Dans cette soirée bienheureuse (tu te !a rappelles!) oii, pour la première fois, nos âmes, mises en contact, s'enflammèrent , tous tes grands sentiments devinrent les miens ; je n'eus qu'à faire valoir mes droits éternels à tes perfections. J'étais plus fier de t'aîmer que d'être aimé de toi; car, en l'aimant , j'étais devenu Itaphaël.
N'est-ce pa* ci-\u- impulsion iii!iif |.Lii-4anlB qui poussa nos cœur» l'un vers l'autre, à IVliTruMle «ISlam*. à la rate l'amour? Raphaël.... à délire I apuuyésur ton bras.... je m'élance, moi aussi, vers lo grand soleil des e-prils; ji' nùm^aiw , jn>o;ii, il.ins la rouit Je la perfection.
Huureui ! tii'iircin I ].' t'ai ininvcl à loi , parmi rk-s millions d'dirL-s,
1 Ce dernier mol. qui me parall nécessaire ici, H trouve dam la Tftalij. Ou l'a supprimé dîna les fclltio.a paiijrieiiru.
Je me sots sllurhé; à moi, parmi des millions d'fires, tu appartiens... . Une le désordre du chaos revienne, qu'il confonde 1rs atomes : nos iffiira i'ii'rjn'lli:ni(!iil voli-ront l'un vers l'autre.
Ne (;»H-il pas ilims l.-s yi-m il.' ibumie j'a-pi ri' le r-. ■ ft L-t railifiix du mes joies? O ne-l i|u'en lui qui' je ru'a.lrn .iv..„ Dans les Irails de l'ami celte terre, si belle, so peint plus belle encore; le ciel s'y reflète plus pur, plus enchanteur,
La tristesse, pour so reposer plus doucement de l'orage du la douleur, déposa lu fanli'ju 'li' si'» liirmi's i i>. c-i i^-i i-s iluns le sein de l'amitié.... L'oilasc mi!;nodu bonheur, r.ivi^mle tarliire, ne. rhcrche-t-etle
l'amitié. La douce Desdémona nime son Othello â cause des dangers qu'il a soufferts, et le viril Othello aime Uesdémona ù cause îles pleurs qu'elle a versés sur lui.
M y a de» moments dans la vie oii nous voudrions presser sur notre sein la fleur, l'astre perdu dans l'espace, le ver qui ntin|)i- ilisris ::i nous- i ''ri!, le.- e:.jiiib superii-ars dont nous soupçonnons l'existence; des moments, où nous voudrions embrasser la nature entière comme une amante. Tu me comprends, mon cher Raphaël. L'homme qui en est venu S recueillir dans toutes les sphères de la nature, les plus élevées comme les plus humbles, la beiiuté , la yi'aiideur, la perfection , et à
a ilrja i'iiit un ejïin.j p.is pour se l'approcher île Ilieu : la création entière s'absorbe dans sa personnalité. Si chaque houinie aimait tous le- hommes, e.lnnjue imlii idti posséderai! le inonde. La philosophie de notre temps, je le crains, est en contra-
LETTRES PHILOSOPHIQUES- 3S9 diction avec celte doctrine. Bon nombre de nos penseurs ont pris à cœur de bannir de l'âme humaine, par le ridicule, ce céleste penchant, d'effacer l'empreinte de la divinité, etd'éleindre cette énergie, ce nolile enthousiasme, au soufile glacé et mortel d'une indifférence pusillanime. Dans le sentiment ser-
misérabli: la trame de leur doctrine désespérée, ils ont
assigner au créateur tus limitas étroites qu'ils trouvent en euxmêmes : esclaves dégénérés qui au bruit de leurs chaînes décrient la liberté, Swift , qui a poussé la satire de la sottise jusqu'à ta flétrissure de l'humanité, et qui a commencé par écrire son nom sur le pilori qu'il a élevé à toute la race, Swift luimême ne pouvait faire à la nature humaine mie blessure aussi mortelle que ces dangereux penseurs employant toute leur pénétration et leur génie à embellir l'égoïsme, et à l'élever a la hauteur d'un système.
Si quelques membres de l'humanité si: découragent et doutent de leur valeur, pourquoi l'espère entière en porterait-elle
désintéressé. Je suis perdu s'il n'existe pas. Je renonce à Dieu, à l'immortalité et à la vertu. l',vs espérai i et 1 s ne sont plus appuyées sur aucune preuve, si je cesse de croire 1 l'amour. Un esprit qui n'aime que soi est un atome nageant dans le vide infini de l'espace.