‹ Œuvres de Schiller Mélanges de Schiller preécédés du Visionnaire. 7Chapitre 61 sur 95 · DÉVOUEMENT · texte numérisé non relu

DÉVOUEMENT

Mais l'amour a produit des effets qui semblent répugner a sa nature.

in: lY'I1]]iivihI que j'au^mcnti: mon t'imlteur propre par un sacrifice que je fais an luHtlieur d'aiitrui; mais cela est-il encore possible, lorsque ce sacrifice est celui de ma vie! Cependant l'histoire offre des exemples de semblables sacrifices, et je sens vivement qu'il ne m'en coûterait rien de mourir pour le salut de Raphaël. Comment se peut-il faire que nous voyions dans la

mort un moyen d'augmenter la somme de nos jouissances'; comment la cessation île mon existence peut-elle se concilier avec l'enrichissement de mon être ?

L'hypothèse de l'inunorlalité lèie cette contradiction, mais en même temps elle délivre à Mit jamais ce qu'il y a de noble grâce dans ce phénomène. La considération d'un avenir rémunérateur exclut l'amour. 11 faut qu'il y ait une vertu qui, mémo sans la croyance de l'immortalilé, se suffise ici h elle-même, qui, même au péril île rauéaidissement, accomplisse le même sacrifice.

Sans doute , il y a déjà ennoblissement pour l'ime humaine , a sacrifier un intérêt présent à un intérêt éternel : c'est le degré le plus noble ili' lï-guisiisc. Mais l'égnïsme et l'amour partagent l'humanité en deii\ races Irès-disscnihlaliles, dont les limites ne se confondant jamais, L'égoïsme place son centre en luimême; l'amour le met hors de lui, dans l'axe de l'éternel ensemble. l.'aiTinur tend à l'unité, l'égoismo est solitude. L'amour est le citoyen participant à la souveraineté dans un lîtat libre et florissant, l'égoïsme est un despote dans un monde désolé. L'fL'iYismc- séii:c p'.'Uc la recati naissance , l'amen r pour l'ingratitude. L'amour donne, l'égoTsme prête; et , devant le tribunal auguste de la vérité, il importe peu que ce soit en vue d'une jouissance immédiat,', ou de la cou îonni; ilu martyre; il importe peu que les intérêts éclioii iit dans cette vie ou dans l'autre.

Imagine-toi, mon cher Raphaël, une vérité qui doit être salutaire à toute la race humaine dans îles siècles éloignés; suppose, en outre, que celle vérité condamne 'i la mort son apiltre; qu'elle ne peut être prouvée . qu'elle ne peut être crue que s'il périt. Maintenant, représente-toi cet homme avec le coup (l'o-il sur, vaste et lumineux du génie, l'aile île flamme île l'inspiration, une parfaite el sublime tendance a l'amour. Fais que l'idéal bien complet de ce grand effet s'élève dans son âme; fais passer devant lui, dans un vague pressentiment, tous les heureux qu'il peut faire, laisse le présent et l'avenir se presser et s'unir dans son esprit, et, maintenant, répondsmoi , cet homme a-t-il besoin d'un mandat sur une autre vie?

La somme de tous ces sentiments se confondra avec sa personna'ilé, ne lera qu'un avec son moi. Il est lui-même l'hu-

inanité à laquelle il pense mjiiiieri.'uit. Elle est un grand corps. iù son existence personnelle n'est qu'une goulic de sang superllue, oubliée : comme il se Matera do la répandre pour la santé île ce corps!

Toutes les perfections de l'univers sont réunies en Dieu.

La somme enlr-iv li'-niiï il! 1 ' haii:]Miii';u<' i|ui existe simultanément dans la substituer- divine est morcelée dans la nature, image de cette substance, en une multitude de degrés, de dimensions , de nuances. La nature (permets-moi celte expression figurée), la nature est un dieu diusé à l'infini.

De la mfime manière que dans un cristal prismatique, un rayon de lumière blanche s'épanouit en sept rayons plus sombres , le moi divin s'est brisé en une multitude innombrable de substances semaines. Comme les sept rayons colorés se Tondent de nouveau en un pur rayon lumineux, de la réunion de toutes ces subsiances sortirait une essence divine. La forme aeluelle de l'univers est le u m: oplique, et toutes les activités des esprits ne sont que le jeu inlini des couleurs de ce rayon divin unique. S'il plaisait un jour à la puissance souveraine de briser ce prisme, la barrière entre elle et le monde s'éeroule-

ratl. tous, les esprits s'ei:^iou[irai(-nt dans mi iie-nie infini, tous les accords se fondraient en une seule harmonie, tous les ruisseaux se perdraient dans un seul océan.

L'attraction des éléments produisit la forme corporelle de la nature. L'attraction des esprits, multipliée et continuée à l'infini, devrait à la fin faire cesser ce morcellement et (oserai-je le dire, Raphaël!) produire Dieu. Une telle attraction est l'amour.

Ainsi, mon cher Raphaël, l'amour est l'échelle par laquelle nous nous élevons à la ressemblance divine. Sans y prétendre , sans le savoir, noua tendons à ce but.

Nous sommes des gruuuei inanimés.... lorsqim nous haïssons; des dieui... quand nuus nous élieiRnonaavee amour, quand nous souplroni s près la douce contrainte do lirns du cœur Elle moule par les de-

(n-é-s infinis des esprits innombrable qui n'ont point enté, elle règne divinement, celte attraction puissante.

Les bras enlacés, moulant, mutilant toujours, depuis le Barbare jusqu'au Grec inspire , qui tourne au dernier tiémohin , nous avançons. rorm:iNl une ronde illumine . jusqiL'j >v !]i;c, bien hin, dans l'i'Ci'i.in de l'éternelle lumière, meurent cl s'aliluicnl la mesure cl le temps.

Il était sans amis, le -r.iml maître de. mondes, il sentit un vide.... C'est pour cela qu'il rrrja des esprits , miroirs bienheureux do sa béatitude. Sans doute l'Etre suprême n'a rien trouvé qui lui fût égal; mais du calice immense de tout l'empire di s êtres, pour lui monlo et de-

llt'clm ', ijlli (lll transitoire 1 1 1 ■ : : i i ; - ' ■ l't'leniel, et. (le l'ÏIIOi'lnlii' lill

temps qui dévore tout, le grand oracle de la durée.

Quel es! le résume" de tout ce qui précéder

Concevons la perfection c! nous la posséderons. Familiarisonsnous avec la sublime tmilé idéale, cl nous nous attacherons les uns aux nulles avec un amour fraternel. Sellions la l'éauté et

la joie, ei nous recueillerons la joie et la beauté. Ayons <îea idées claires, et nous auivnis un amour ardent. « Soyez parfaits comme voire pure céleste est parfait, ■ dit le fondateur de notre foi. La faible humanité pillil à ce commandement, et alors il l'expliqua avec plus declarlé : • Aimez-vous les uns les autres. »

Sagesse, au regard de soleil. craede déesse, r croie ; cède» l'Amour! <:■'■ . ii ■■ auiljn ■ .1 ru 1 ■ .: li . as'.rv ..

tuaire, el te mentm l'KIvséc |ur la fente du lend.cnuî Sï lui ne noua y appelait, vondmiris-iein. i 1 1 ro iir.nn'rlrl-ï Sans loi , les esprits ehercberoient-ils le Maître Suprémet L'Amour, l'Amour seul, conduit su porude la nature; l'amour mène à lui les esprits*.

Voilà, mon cher Raphaël, le credo de ma raison, une esquisse

façon est êclose la semence que lu as toi-même jetée dans mon âme. Maintenant, raille, réjouis-toi , ou rougis de ton disciple: c'est comme tu voudras. Mais cette philosophie a ennobli mon cœur et embelli la perspective de moi; existence. Il est possible, mon eicellent ami, que tout l'échafaudage de mes raisonnements n'ait été qu'un rêve sans consistance. Le monde comme je l'ai dépeint ici , n'existe peut-être en réalite nulle autre part que dans le cerveau de ton Jules ; peut-être, lorsque les mille etmille ansiixés par le juge des arnes se seront écoulés', et que l'homme promis, le vrai sage, sera assis sur le trône, je déchirerai en rougissant de honte, h la vue du véritable original, mon dessin d'écolier. Tout cela peut arriver , je m'y attends ; mais, alors, si même la réalité n'a pas la plus légère ressemblance avec mon rêve, la réalité ne brillera que plus ravissante et plus majestueuse a mes yeux étonnés. Eh quoi, mes idées à moi pourraient-elles être plus belles que ivllrs i!:r l'éternel créateur* Pourrait-il soulfrir que son rouvre sublime fût au-dessous de l'attente d'un connaisseur mortel? C'est justement le triomphe le plus doux de l'esprit suprême, l'épreuve décisive de In perfection de son œuvre, que les fausses conclusions et l'erreur n'empêchent pas de reconnaître son grand dessein, que tous les détours tortueux de la raison (■u'rirri.' J 1 1 1 1 il |ia:' alMUtir à la vuir; -.li'oilr de l'élu rut' lie vérité, et que tous les liras détachés de ce grand fleuve se dirigent, a la fin de leur cours, vers la même embouchure. 0 Raphaël I quelle idée éveille en moi l'artiste qui, déliguré diversement dans des milliers de copies, demeure toutefois, dans toutes, semblable à lui-même, et a qui même la main du barbouilleur qui ravage son œuvre ne peut Oter le droit à l'adorationl

Du reste, en supposant que mon exposition soit absolument manquée, complètement fausse (et je fais plus que supposer, je sLii^ iriHiwihii'u quYIie l'est iiéressah'emi'jit;, il se pourrait cependant que tous ses résultats fussent exacts. La somme de

t. c'en sans doulo une nllmion a ces épreuves successives, de raille ans chacune, dnni PJalou parle cri divers entoila, ei que Ib juge des enfers impnse an I Ikiiiimij* [n.iir - i|'ii'r '.i' j! > l,n;Ics cl pilri:uT Aliiù-,

notre savoir, connue tous tes philosophes en conviennent, se réduit finalement à ujiu iîlusiou t-i.nj vu n tiou nr ilo , qui, toutefois, n'exclut pas la plus rigoureuse vérité. Nos idées les plus pures ne sont nullement les images des choses, mais seulement leurs signes nécessairement déle.riiiinés et coeiistanls. Ni Dieu, ni l'dme humaine, ni le monde , ne sont en réalité ce que nous en pensons. Les notions qui' nous avons de ces objets ne sont que les formes endémiques sous lesquelles nous les transmet la planète que nous habitons. Notre cerveau appartient à cette planète, et par suite aussi, les idiomes ou modes spéciaux d'expression de nos idées, qu'il garde comme un dépôt ; mais l'activité de l'ame a sa nature propre, elle est nécessaire, toujours semblable a elle-même. Ce qu'il y a d'arbitraire dans les choses qui sont l'objet de sa manifestation , ne change rien aux lois éternelles d'après lesquelles elle se manifeste, tant que cet arbitraire n'est pas en contradiction avec lui-même, tant que le signe reste absolument fidèle à la chose signifiée. Du moment que l'entendement développe les rapports des idiomes, il faut que ces rapports existent aussi réellement dans les choses. Ainsi, la vérité n'est pas une propriété des idiomes, mais du raisonnement; elle n'est point la ressemblance du signe avec la chose signifiée, de la notion avec l'objet, mais la concordance de cette notion avec les lois de l'entendement. C'est ainsi que les mathématiques se servent de chiffres qui n'existent nulle autre part que sur le papier, et qu'elles trouvent par leur moyen ce qui existe dans le monde réel. Quelle ressemblance y a-t-îl par exemple entre les lettres A et B, les signes : et = et + et —, et le fait dont il s'agit de s'assurer! El cependant la comète annoncée depuis des siècles s'élève dans les régions lointaines du firmament, et cependant la planète attendue passe devant le disquedu soleil! Confiant dans l'infaillibilité de ses calculs, Colomb tenle une périlleuse gageure contre une mer inexplorée, pour aller chercher la seconde moitié, encore à trouver, qui correspondait a l'hémisphère connu, cette grande (le Atlantide qui devait remplir la lacune de sa carte géographique. Il la trouva, celte lié tracée sur son papier : son calcul était juste. L'aurait-il été moins peut-être, si la tempête ennemie eût brisé ses vaisseaux ou l'eût rejeté sur les rivages de sa patrie? La raison humaine

LETTRES PHILOSOPHIQUES. 335 fait un calcul analogue quand elle nu sure le spirituel à l'aide du corporel, et qu'elle ajipliii ijl: sis raisonnements mathémalïques à la physique mystérieuse du surhumain. Mais la dernière preuve manque encore à ses calculs, car nul voyageur n'est revenu du ces rotiti-r'-n-s prntr raconter sa découverte.

La nature humaine a ses bornes, chaque individu a les siennes. Pour les premières, consolons- nous mutuellement; les dernières, Haphaél les pardonnera au jeune âge de son Jules. Je suis pauvre d'idées, étranger à un grand nombre de connaissaie esq le l'oit supposer mime ;n.:ispu[:sabie:j.daiis k-;. recherches de cette nature : je n'ai pas suivi de cours de philosophie, et j'ai lu jii-u de livres. 11 se ] i ei: ! qureà ut ià j 'aie s ;il isîiliîé mon imagination à la rigueur de la logique ; il se peut que je donne pour une sagesse de sens rassis l'agitation de mon sang, les pressenti rnenls et les besoins de mon cœur. Munie en ce cas, mon excellent ami, je n'aurais nul repentir de ces instants perdus. Il entrait dans les desseins de la sagesse suprême (et c'est un profit réel pour laperfection universellû)quc ia raison, dans ses écarts, peuplât même le chaos des songes, et défrichât le terrain nu de la contradiction. Ce n'est pas seulement l'artiste qui taille en brillant le diamant brut qui est estimable ; celui-là l'est aussi, qui élève des pierres plus communes jusqu'à la valeur

apparente du diamant. Le soin donné aui formes peut faire oublier parfois la nature réelle dit foinl , la valeur massive de la

delà pénétration de l'esprit, n'est-il pas un petit échelon qui rapproche l'esprit de la perfection? et toute perfection a dû nécessairement parvenir à l'existence dans l'univers, dans le monde complet. La réalité ne se borne pas au nécessaire absolu , elle embrasse aussi le nécessaire conditionnel. Chaque produit du cerveau, chaque trame ingénieuse de l'esprit, a sa place, ci £ l dl'ùit de li'iiii-euisie itifittilesliible ai; sein île la création entendue dans ce sens plus large. II. ni s le plan infini de la nature, nulle activité ne devait faire défaut, nul degré de jouissance ne devait manquer pour la félicité universelle. Ce grand économe de l'univers qui sait utiliser le moindre fragment

qui lomlie, qui ne laisse inhabité ni:;'i;n viu>. pour peu que la vie

puisse y trouver place, qui nourrit l'araignée et la vipère avec le

poison nuisible à l'homme, qui Si'-me 'les plantes dans l'empire désolé de la corruption, qui départit, d'une main généreuse, môme a la démence, les faillies pennes de bien-être qui peuvent écloro dans cet état de ]';lme, qui change finalement le vice et la folie en matériaux de perfection, et qui sut faire sortir de la convoitise île Tarquinius Sexlus la vaste trame, la grande idée do la domination universelle de Rome : cet esprit inventif, dis-je, ne saurait-il (-riijiloj i-r l'erreur elle-même ù la réalisation de son plan sublime? Laisserait-il là, inculte et tristement stérile, ce vaste domaine de l'âme humaine? Non, toute aptitude de Tûme, fût-elle appliquée à l'erreur, augmente son aptitude à concevoir la vérité.

Laisse-moi, cher ami de mon âme, laisse-moi toujours ajouter ma part au vaste et frôle tissu de la sagesse humaine. Autre est l'image du soleil dans la goutte de rosée, autre dans le miroir majestueux de l'océan qui ceint la terre ; mais honte au sombre et nébuleux marais qui jamais ne la reçoit et jamais ne la réfléchit! Dus millions de piaules se nourrissent des quatre éléments de la nature ; un même et commun réservoir les alimente toutes; mais elles oui des millions île modes divers (le combiner leurs sucs, et nous les rendent variés h l'infini. Cette splendîde variété témoigne de la richesse du maître. Il y a aussi quatre élément* où puisent tous les esprits : leur moi, la nature. Dieu et l'avenir. l's oui des millions Je i:i"des divers

il y a une vérité qui, pareille h un axe inébranlable, traverse toutes les religions et tous les systèmes : ■ Rapprochei-vous du Dieu que vous croyez. »

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