RAPHAËL A JULES
Il serait vraiment bien mal heureux, mon cher Jules, que l'unique moyen île le tranquilliser, fût de te rendre ta foi à tes premières pénates, aux premiers-nés de ta réllcxton. C'est avec un vif plaisir que j'ai retrouvé dans ton écrit les idées que j'ai vues germer en toi. Elles sont dignes d'une âme comme la tienne, mais tu ne pouvais ni ne devais en rester la. Il y a des plaisirs pour chaque J«e et des jnuissancf s pour chaque degré et chaque ordre d'esprits.
Sans doute, il dut être bien dur pour loi de rompre avec un système qui semblait créé tout exprès pour les besoins de ton cœur. Nul autre, je le gage, ne jettera jamais en toi d'aussi profondes racines, et pcut-élre te suflirait-il d'élre complètement abandonné à toi-même, pour te réconcilier tût ou tard avec tes idées favorites. Tu remarquerais bientôt les parties faibles des systèmes opposés, et alors, trouvant qu'il est aussi impossible de les démontrer les uns que les autres, tu préférerais celui qui Halte le plus tes penchants; ou tu trouverais peutêtre moyen de l'appuyer sur de nouvelles preuves, pour en sauver au moins l'essence, si mémo lu te voyais condamné à faire bon marché de quelques aliicmaiiinis trop hasardées.
Mais tout cela ne rentre pas dans mos plan ; il faut que tu arrives à une liberté d'esprit telle que tu n'auras plu3 besoin do ces secours. Sans doute ce n'est pas l'œuvre d'un instant. Le but ordinaire do la première culture est l'asservissement de l'esprit, et, parmi les diverses taches de l'éducation, c'est presque toujours celle qui réussit le mieux. Toi-même , avec
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toute l'élasticité de Ion caractère, lu paraissais destiné, plus sûrement que mille autres, à le courber volontairement sous le joug des opinions, et cet étal de tutelle aurait pu durer chez lui d'autant plus longtemps, que tu sentais moins cequ'il avait d'accablant, La tète et le rnur sont chez loi dans la connexion la plus étroite; la doctrine te devenait chère à cause du maître. IlienlOl lu réussis à ; découvrir un côté intéressant, un moyen de l'ennoblir selon les besoins de Ion cœur, et, à l'égard des points qui pouvaient te choquer, tu trouvas le repos dans la résignation, [.es attaques contre ces doctrines, tu les méprisais, comme la basse vengeance d'une 3me seryile contre ie fouet du geôlier. Tu faisais parade des chaînes que tu croyais porter de ton libre choix.
Voilà l'état dans lequel je te trouvai , el ce fut pour moi un triste speclacle de te voir fréquemment arrêté, par d'inquiètes considérations, dans la jouissance île les années les plus florissantes, el dans l'exercice de tes plus nobles facultés. U conséquence avec laquelle lu ronronnais ta conduite à tes convictions el la force d'flme qui allégeait pour toi chaque sacrilicc étaient une double barrière à Ion activité cl à tes joies. Alors je résolus de déjouer les efforts ineptes par lesquels on avait cherché il faire entrer un esprit comme le lien dans le moule des têtes vulgaires. Tout se réduisait à appeler ton attention sur la valeur de la libre pensée et à l'inspirer la confiance eu tes propres forces. Le succès de tes premiers essais favorisa mes vues. Sans doute, ton discernement y jouait un moindre rôle que ton imagination. Ce qu'elle pressentait et devinait remplit le vide que le laissait la perte de tes convictions les plus chères , bion plus vile que ne l'aurait pu faire In lenleur d'une froide investigation, s'élevanl par degrés du connu 1 l'inconnu. .Mais c'est justement ce système qui, en t'esaltaut, te procura la première jouissance dans cette nouvelle sphèn- d'aclii ité, et je me gardai bien d'entraver un enthousiasme salutaire qui favorisait le développement de les meilleures aptitudes. Maintenant la scène est changée , ce retour en arrière a la tutelle de ton enfance est à jamais impossible. Ton chemin conduit en avant et tu n'as plus besoin d'aucun ménagement.
Ou'un système comme le tien n'ait pu supporter l'épreuve
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d'une critique sévère, c'est ce qui ne doit pas le surprendre. Toutes les tentatives analogues à la tienne par la hardiesse et l'étendue ont eu la même destinée. Il était d'ailleurs très-naturel que la carrier philosophique s'ouvrit pour toi en particulier comme pour l'humanité en général. De tout temps , le premier ohjet sur lequel s'essaya l'esprit humain fut l'univers. Des hypothèses sur l'^r:^: ru.- i;u uiuisilc ut Fau'Uicuiuunt de ses parties avaient occupa pmdani dus simules les plus illustres penseurs , lorsque Socrate fit descendre la philosophie do son temps du ciel sur lit terre ; niais les bornes de la sagesse pratique titrent trop étroites pour l'orgueilleuse curiosité de ses successeurs. De nouveaux systèmes s'élevèrent sur les ruines des anciens. La sn-aei['Mles à-es p,-,s;éneiiiv; iiaïeminil lr i-haiiip
philosophique qui emploie i-. h tours .l'adresse pour tromper son public: sans en avoir conscience, le penseur le plus loyal et le inoins prévenu se sert, pour érmuher sa soi! de connaissances, de moyens analogues , dès qu'il sort de cette sphère unique où la raison peut légitimement jouir du fruit Je son activité. Après ce que lu m'as entendu dire autrefois, Jules, ces
assertions ne doivent pas te causer un médiocre étonncment, et néanmoins elles ne sont pas le produit d'un caprice sceptique. Je pourrais te rendre cnmplf des fondements sur lesquels elles s'appuient)- mais cela digérait préalablement un examen un peu aride de la nature de la connaissance humaine, et je préfère le réserver pour une époque où il sera un besoin pour t'ii. Tu il Y? jias encore il. ni s ci-llu si mat km dYsprit où des vérités humiliantes sur lus lnirjies du savoir humain peuvent avoir de l'intérêt pour toi. Fais d'abord un essai sur le système qui, dans ton esprit , a supplante - le tien. Ktaininc-lc avec la même impartialité et la même rigueur. Procède de la même manière avec d'autres théories que tu as récemment appris à connaître, et si aucune d'elles ne peut pleinement satisfaire tes exigences, tu te demanderas iiiYessairerncnt si après tout ces exigences sont vraiment légitimes,
• Triste consolation I diras-tu. La résignation est donc mon unique refuge après tant d« brillai)!!;? L'.?ptTanccs? Ëtatt-ce bien la peine de me provoquer au plein exercice de ma raison, pour lui imposer des limites tout juste au moment où elle commençait à me produire les plus beaux fruits? Ne devais-je connaître une plus noble jouissance, que pour sentir doublement ce qu'il y a d(? pénible m être ainsi borné? ■
Et cependant c'est surtout cette impression de découragement que je serais si heureux de bannir de ton âme. Éloigner tout ce qui met obstacle à la libre jouissance de ton être, vivifier en toi le germe de toute inspiration élevée, la conscience de la noblesse de ton âme : voila mon but. Tu es éveillé du sommeil dans lequel te berçait l'esclavage des opinions étrangères; mais tu n'atteindrais jamais le degré de grandeur auquel tu es destiné, si tu dépensais tes forces dans la poursuite d'un but inac- . cessible. Cela pouvait aller ainsi jusqu'à présent; c'était d'ailleurs une conséquence naturelle de ta liberté nouvellement conquise. Les idées qui t'avaient le plus occupé précédemment devaient de toute iiéivssiti! imprimer la première direction h l'activité de ton esprit Parmi toutes les directions possibles, était-ce k plus féconde! c'est ce que ta propre expérience devait l'apprendre tôt ou tard. Mon rôle était uniquement de Mter, si faire se pouvait, ce moment de crise.
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C'est un préjugé ordinaire de prendre pour mesure de ta grandeur de l'homme la matière dont il s'occupe, et non la manière dont il la travaille. Mais certainement un être supérieur honore le sceau de la perfection même dans la plus petite sphère, landis qu'il abaisse un regard de pitié sur les vaines lenlalivesde l'insecte dont l'œil veut embrasser l'univers. Aussi, parmi toutes les idées que renferme ton écrit, la proposition que je puis le moins t'accorder, c'est que la plus haute destination de l'homme soit de deviner, dans l'œuvre de la créalion, l'esprit do l'artiste divin. Pour exprimer l'activité de la
d'image plus sublime que l'art; mais tu parais avoir négligé une différence importante. L'univers n'est pas l'expression pure d'un idéal, comme l'œuvre accomplie d'un artiste humain. Celui-ci fi.nn crue (lt'spr>lii(m.'iNi:ii! la mnliêre inanimée dont il SB sert pour donner un corps a ses idées. Mais, dansl'œuvredivine, la valeur propre de chacune des parties es! respectée , et ce regard conservateur dont le grand architecte honore tout germa d'activité , même dans la créature la plus infime , le glorifie au même degré que l'harmonie de l'ensemble incommensurable. La vie et la liberté dans toute l'étendue possible sont le sceau de la création divine; elle n'est nulle pari plus sublime que là où elle semble s'être écartée le plus de son idéal. Mais c'est précisément celte plus haute perfection qui nous empêche de saisir les limites dans lesquelles nous sommes renfermés actuellement. Nous n'embrassons qu'une trop petite partie de l'univers, et la résolution de la plupart des dissonances est inaccessible h notre oreille. Chaque degré que nous gravirons dans l'échelle des êtres nous rendra plus susceptibles de ces jouissances de l'art; mais, même alors, elles n'auront d'autre valeur que celle de moyen, en tant qu'elles nous exciteront à un exercice analogue de notre activité. La nonchalanle admiration d'une grandeur éiivm;;ére ne pe.nl jamais Mm. un grand mérite. A l'homme supérieur ne manquent jamais, ni la matière de l'activité, ni les forces nécessaires pour devenir lui-même créateur dans sa sphère. Celle vocation est aussi la tienne, Jules; quand tu l'auras reconnue, il ne te viendra jamais à la pensée de te plaindre des limites que ton désir de connaître ne peut franchir.
El c'est lï le moment que j'attends pour te voir entièrement réconcilie 1 avec moi. 11 fout d'abord que l'i'ii mliie de les forces u> soit connue parfaitement, avant que lu puisses apprécier la valeur de leur manifestation la plus libre. Jusque-là conlinue de m'en vouloir, niais seulement ne désespère pas de toi-