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SUR LES

POÉSIES DE MATTHISSOM

POÉSIES DE MATTHISSON '.

Les Grecs, dans le bon temps de l'art, ne semblent pas avoir attaché grande valeur a la peinture des paysages : c'est un fait connu de lout le monde; et aujourd'hui encore les rigoristes en matière d'art en sont à se demander si les peintres de paysage doivent être considérés comme Je véritables artistes. Mais, ce qu'on n'a pas encore assez remarqué, c'est que l'antiquité n'offre également que peu d'exemples de poésie de paysage, j'cntend3 d'un certain fienn: de poésie qui est à l'épopée, à la poésie dramatique et a la poésie lyrique, à peu près ce qu'est la peinture de paysage, à celle qui représente les animaux et les hommes.

Autre chose en effet est de faire entrer dans un tableau !a nature inanimée, utiiijiieineiil enmme théâtre d'une action, et de lui emprunter, nu besoin , ses couleurs pour représenter la nature animée, connue font fréquemment le peintre d'histoire et le poète épique : autre chose est de peindre ia nature inanimée pour elle-même, d'en faire l'objet principal du tableau, et de n'y placer l'homme qu'à litre de figurant. Des tableaux du premier genre, on en trouve une infinité dans Homère; et

I. Ce morcf.w a paru linnu In Gavtir nntinTwIfe de Kll/wfurt d~Hna, nnmCrns 'jîis ci î!i!> 'il' IT"i (Il i'l la -.•iilcmlirr) . ,1 t urt.i.iiii) ile.ls trnisiimo billion (losPrfiifiilr.WfrK.'.i'i.i.n. |.i.l.]-ce a Zurich, f.Usu Ordl tl C". Il s élé réimprimé, PD 160'J . 'l:ms tes Ct|jmtu(«™ proit, I. IV, p. 368-308.

qui pourrait épater ce grand peintre de la nature pnurta vérité, l'individualité, la vivacité avec lesquelles il nous rend sensible la scène du sus peintures dramaliquus ; Maïs il était réservé aui modernes (parmi lesquels il faut ili'jà comprendre en partie les contemporains de Pline) île faire de ce cùlé de la nature, pour lui-même, l'objet d'une représentation propre, soit dans des peintures, soit dans des poésies de paysage , et d'enrichir ainsi

semblent avoir borné à l'humanité et à ce qui ressemble a l'homme.

D'où pourrait bien venir cette indifférence des artistes grecs pour un genre si généra Viih'iiI prisé de nous autres modernes? Est-i! permis de supposer que le Grec , si lin connaisseur, si enthousiaste du beau, n'ait pas eir le sentiment des charmes de la nature inanimée! Ou no doit-on pas soupçonner plutôt qu'il a dédaigné à bon escient celte matière, la jugeant incompatible avec ses idées en fait ilo beaux-arts?

Qu'on ne s'étonne pas île nous voir soulever cette question a propos d'un poéir. qui a porté dans la peinture de paysage une force rare, et qui peut-èlru mieux que fout autre mérite d'être pris pour le représentant du genre, pour l'exemple le plus complet de ce que peut donner la poésie dans cet ordre de compositions. Pour cette raison-Ut même, avant de le prendre â partie, il convient de jeter un coup d'eoil critique sur le genre

fraîche et toute viiaiilr i!n merveilleux pinceau d'un Claude Lorrain , aura peine à se persuader que ces chefs-d'reuvre dont il est ravi, ne relèvent point du beau, mais simplement de l'agréable; et de même, celui qui vient de fermer le livre après avoir lu une descripli'iii de Mal tliissoii . doit trouver assez

a lu. ^ q

Nous laissons à d'autres le soin de maintenir au peintre de paysage son rang parmi les artistes : nous ne toucherons de ce sujet que ce qui intéresse directement le poète paysagiste. Cette étude nous fournira en même temps les principes d'après lesquels il faut déterminer le mérite dans ces sortes de poésies.

SUn LES POÉSIES DE MATTHISSON. 3Û7 Nous savons que ce n'es! jamais la matière , mais bien l'exécution, qui fait l'artiste el le poète, l'u ustensile de ménage, une dissertation de morale , peuvent, par une exécution pleine de goût, s'élever jusqu'à être une libre et véritable œuvre d'art : tandis qu'un portrait d'homme, sous une main malhabile, ne. sera qu'une «-uvre de. métier. Lors donc qu'on fait difficulté d'admettre que des tableaux ou des poésies dont la nature inanimée forme seule le rujet, soient proprement des œuvres d'art {de œt art, j'entends, où l'idéal est possible) ce que l'on conteste, à vrai dire, c'est la possibilité de traiter ces sortes de sujets roinme l'exiite le caractère' essentiel des beaux-arts. Et quel est <■<■ rai-artère auquel ne peut s'accommoder la nature lorsqu'elle est réduite à de simples paysages? C'est nécessaire m enl celui qui distingue l'art du lieau proprement dit, de celui qui n'est fondé que sur l'agréable. Or, la liWrif est un r.'irarti'Tf qui appartient h la fui.* à ces deux séries d'art. 11 faut dune pour qu'une u'iivrc d'art iti/rcable soit en même temps une belle «'livre, qu'elle porte en soi le caractère de !a néastii.

Si l'on entend par poésie eu général l'art ■ de nous transporter, par un libre effet de notre imagination créatrice, dans certains états déterminés de sensibilité, » définition qui peut fort bien se soutenir, ce me semble , a coté de tant d'autres qui ont cours sur ce même objet , il faudra reconnaître en poésie deux sortes de conditions auxquelles le poète qui veut mériter son nom ne peut se soustraire. 11 doit d'abord laisser à notre imagination son libre jeu et une activité qui vienne d'elle. En second lieu, il faut néanmoins qu'il soit lui-même sûr de son effet, et qu'il produise en nous un état déterminé de sensibilité. Ces exigences, au premier coup d'œil, paraissent tout h fait contradictoires; car, d'un n'ité, notre imagination devrait être la maîtresse, et ne suivre que sa loi ; de l'autre, il faudrait qu'elle se subordonnit à relie d'un autre, et qu'elle obéît ,'t la lui du tie-ete. Comment dune le pale [i-ra-l-il dii paraître cette, contradiction ï En n'imprimant pas !i notre imagination d'autre marche que colle qu'elle eut nécessairement suivie d'après ses propres lois et dans la plénitude île sa liberté; en atteignant son but par la voie de la nature, et en changeant la nécessité

extérieure en nécessité interne. Il se trouve alors que les deux conditions , loin de s'exclure . semblent, au contraire, s'impliquer l'une l'autre, et que le plus haut degré de liberté n'est possible que par l'impulsion la plus déterminée.

liais ici se rencontrent deux grandes difficultés pour le poète. I/imagination , dans sa liberté, ne suit d'autre loi, clia-

idées, dans son principe, ne repose que sur la connexion fortuite des perceptions dans le temps, c'est-à-dire sur quelque chose lie tout empirique. Il faut néanmoins que le poêle sache d'avance calculer cet cfl'rl htii jiii-iqnr ili' l'association des idées; car il n'est poète qu'à la condition d'atteindre sou but par l'activité libre et propre île notre imagination. Mais, pour calculer cet effet empirique, il faut qu'il y puisse découvrir une loi, et ramener à un principe nécessaire In connexion arbitraire des idées. Or , nos idées ne sont entre elles dans une connexion nécessaire qu'aillant qu'elles se fondent sur une liaison objective des phénomènes, et non pas seulement sur un jeu tout subjectif et arbitraire des pensées. C'est donc .'i cette association objective di s phénomène? que s'en tient le poète ; et ce n'est qu'A la condition d'écarter avec soin de sa matière tout ce qui est sorti, pour s'y joindre, de sources purement subjectives et fortuites, ce n'est qu'autant qu'il est bien sùrde s'en être tenu à l'objet pur et sans mélange , et de s'être d'abord soumis lui-même a la loi que suit l'imagination chez tous les hommes, qu'il peut avoir l'assurance que l'imagination des autres s'accommodera, sans cesser d'être libre, à la marche qu'il lui prescrit.

Mais cette marche déterminée, il ne la veut imprimer a l'imagination que pour exercer par là sur le cœur une action déterminée. Quelle que soit la difficulté du premier problème : imprimer une certaine marche à l'imagination d'autrui sans la gêner dans sa liberté; le second ne sera pas moins difficile à résoudre; car il s'agit, après avoir mis en jeu l'imagination du sujet, de déterminer chez lui par ce moyen un certain état de sensibilité. C'est un Tait notoire, que le même objet ne produit pas les mêmes mouvements affectifs citez des personnes diverses, et, qui plus est, que le même homme, selon les temps,

SUH LES POÉSIES DE MATTH1SSOS. 399 en recevra des impressions différentes, Mais nos impressions ont beau dépendre ainsi d'influences (Virantes qui sont hors de

les conditions qui, une fois données, ont nécessairement pour conséquence de produire telle ou lelle émotion de l'âme. Or, dans la nature et les qualités de celui qu'il doit émouvoir, il n'y a d'essentiel et de nécessaire que ce qui tient au caractère de l'espèce : ainsi le poète ne peut déterminer nos sentiments qu'en s'adressant dans notre cœur a ceux qui sont communs à toute l'espùce, et non aux sentiments qui nous sont propres, au moi individuel. Mais, pour s'assurer que dans l'individu i!

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lui-même il ait effacé l'individu, et qu'il se soit élevé aux caractères généraux de l'espèce. Lorsqu'il sentira non plus comme Ici ou tel homme déli'nniiié ;un individu déterminé ne donne jamais qu'une idée restreinte de l'espèce k laquelle il appartient), mais en tant qu'homme en général; alors seulement il sera sûr de faire partager ses sentiments It toute l'espèce , ou du moins il n'aura pas moins de droit à prétendre a cet effet qu'il n'en a fl vouloir retrouver dans chaque individu humain lus eat'aclèivs essentiels de l'espèce liuniaine.

Ainsi , ilvf.x qualités i m: i ^jm-ils:iI »~t-s mn! i'\i;.ves de toute, mivre poétique : pmiiiètvineiit . ivnpoi't nécessaire i son objet (OU vérité objective), et secondement , rapport nécessaire de cet objet où au moins de la peinture qui en est faite, avec la faculté de sentir, non des individus, mais de tous (généralité subjective). Il faut, dans une couvre de. poésie, que tous les objets soient vrais selon la nature, car l'imagination ne reconnaît d'autre loi, et ne subit d'autre pression que celle qui lui est imposée par la nature des choses; niais il lîr.tt aussi, dans une œuvre de poésie, que nul objet ne soit vrai d'une vérité absolument réelle (ou historique); car toute réalité restreint plus ou moins cette vérité générale des objets selon ia nature. Tout individu est d'autant moins homme, que son individualité est plus marquée, et la manière de sentir de chacun de nous est d'autant moins nécessaire et purement humaine, qu'elle appartient plus en propre ii tel ou tel sujet déterminé. Ce n'est que dans le retran-

chôment de rc est accidentel et dans l'expression sans mélange de ce qui est nécessaire, ijue consiste le grand style.

Ile ce qui vient d'être dit, il ressort mani Teste ment que le domaine dos liiïiin-nrts [ii-i.ijh-i.thl.tiI dits ne peut s'étendre que là où il y û une nécessite, que l'esprit découvre, dans l'enchaînement des phénomènes, Hors du là, partout où régnent le hasarde! la fantaisie, de deux choses l'une : ou vous ne trouvez plus rien de déterminé, ou vous n'avez plus de liberté; car, du moment que le poète ne peut plus diriger, au moyen d'une nécessité interne , le jeu de nuire imagination , il faut bien ou qu'il le dirige au moyen d'une nécessité ft\|éricui'e, et alors ce n'est plus "oui qui agissons, ou qu'il ne le dirige plus, et alors ce n'est plus lui qui agit. Or, nous savons qu'il faut de toute nécessité le concours de ces deux conditions pour qu'une œuvre puisse être qualifiée de poétique.

Me serait-ce pas pour cette raisin que . chez les anciens toujours si sages, la poésie , aussi bien que l'ai I plastique, se renfermaient dans le cercle de l'humanité , parce que les phénomènes qui se remarquent dit 1 / l'homme (externe ou interne), leur semblaient seuls capable* de. donner satisfaction a cette double loi? Pour dus esprits plus éclairés que ne sont les nôtres, il n'est pas impossible ipie les autres créations do la nature ne se prêtent é.L'aleinenl bien a ces o.vip'nre.. du l'art; mais pour nous, avec notre de^ré d'expérience, elles ne s'y prêtent pas, et de ce coté déjà un vaste champ est ouvert a l'arbitraire. Le domaine des formes vraiment déterminées ne s'étend pas au delà du corps animal et du cceur humain : là seulement l'érection d'un idéal est possible. Au-dessus de l'homme (considéré en tant que phénomène) il n'y a plus d'objets accessibles à l'art, bien qu'il y en ail encore t l'accessible s à la science; le domaine de l'imagination ne s'étend pas au delà. Au-dessous de l'homme il n'y a plus d'objets propres pour les arts du beau, bien qu'il y en ait encore pour les arts de l'agréable; car le domaine de la nécessité ne descend point plus bas.

Si les principes que nous venons (le poser sont les véritables principes (question que nous abandonnons au jugement des connaisseurs en fait d'art), la conclusion qu'il en faut tirer semble , au premier coup d'reil , devoir être peu favorable auï

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