‹ Œuvres de Schiller Œuvres historiques de Schiller. Tome premier. 5Chapitre 10 sur 228 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

du souverain donnait aux entreprises une Torce eflicace, et faisait des tentatives d'un simple particulier l’afTaire d'un lîtat redoutable. Une si puissante protection les mit bientl^t en état de renoncer même à la ligue anséatique, et de poursuivre ce lier ennemi sur toutes les mers. Les trafiquants anséatiques, à qui les cétes d'Espagne furent fermées , se virent à la lin obligés de visiter les foires flamandes et de recevoir les marchandises espagnoles dans l’entrepét néerlandais.

Au XIV* et au iv* siècle , la ville de Bruges en Flandre était le centre de tout le commerce européen et la grande foire de toutes les nations. En 1468, on compta cent cinquante vaisseaux marchands, qui entrèrent à la fois dans le port de l’Écluse'. Outre le riclie magasin de la ligue anséatique, il s’y trouvait encore quinze compagnies de commerce avec leurs com|)toirs, de nombreuses factoreries et familles de marchands de tous les pays de l’Europe. C’était l’entrepôt de tous les produits du Nord pour le Sud , et de tous ceux du Sud et du Levant pour le Nord. Ceux-ci étaient expédiés par le Sund sur des vaisseaux de la Hanse, et par le Rhin dans la Haute- Allemagne, ou transportés sur des voitures, par une voie latérale, vers les pays de Brunswick et de Lunebourg.

Un luxe effréné, telle est la marche naturelle de l’humanité, suivit ce bien-être. L’exemple séducteur de Philippe le Bon ne pouvait que hâter cette époque. La cour des ducs de Bourgogne était la plus voluptueuse et la plus magnifique de l’Europe, sans excepter même l’Italie. L’habillement somptueux des grands, qui servit plus tard de modèle aux Espagnols, et qui passa enfin à la cour d’Autriche avec les usages bourguignons, se propagea bientôt jusque chez le peuple, et le moindre bourgeois se couvrit de soie et de velours’. < L’abondance avait été suivie de l’or-

1. Anderson, III, î»7, 259, 260. — L’Éduse, port de Bruges, eommnnique avec cette ville par un canal.

2. Philippe le Bon était trop prodigue pour amasser des trésors; cependant Charles le Téméraire trouva entassée dans sa succession une plus grande provision de vaisselle de table, de joyaux, de livres, de lapis et de linge, que trois riches maisons princléres n’en possédaient alors ensemble; et, outre cela, un trésor de trois cent mille écus d’argent comptant. La richesse de ce prince et du peuple bourguignon s’étala sur les champs de bataille de Gfanson, de Uorat et de Nancy. C’est là qu'un soldat suisse arracha du doigt de Charles ce diamant

36 lUSTOIBE DE LA RÉVOLTE DES PAYS-RAS.

gueil , au rapport de Comines , c’est-à-dire d‘un auteur qui parcourut les Pays-Bas vers le milieu du xv* siècle. La vanité et la magnificence des vêtements était portée chez les deux sexes jusqu’à une extrême somptuosité. Le luxe de la table ne s’était encore élevé chez aucun autre peuple à un tel degré de prodigalité. Le rapprochement indécent des deux sexes dans les bains èt les réunions du même genre, qui irritent la volupté, avait banni toute pudeur; et il ne s'agit pas ici de la mollesse ordinaire des grands; les femmes du peuple, de la plus basse condition, se livraient à ces désordres sans bornes et sans mesure'. •

Mais combien cet excès même est plus satisfaisant pour l’ami de l’humanité que la triste parcimonie de l’indigence et la grossière vertu de l’irnhécillité, sous lesquelles l’Europe presque entière était alors écrasée ! l^a période bourguignonne brille d’un éclat bienfaisant dans ces siècles ténébreux , comme un beau jour de printemps au milieu des froides ondées de février.

.Mais cette prospérité même, si tlori.ssante, conduisit enün à leur perle les cités de la Flandre. Gand et Bruges, enivrées de liberté et d’opulence, déclarent à Philippe le Bon, maître de onze provinces, une guerre qui finit aussi malheureusement pour elles qu’elle avait été témérairement entreprise. La seule ville de Gand perdit dans la bataille de Gavre plusieurs milliers d’hommes, et il lui fallut apaiser la colère du vainqueur par

fameux qui passa longtemps pour le plus gros de l’Europe, qui brille encore aujourd’hui au second rang dans la couronne de France, et que l’ignorant Irouvcur vendit pour un florin. Les Suisses échangèrent l’argent contre de l’é* tain et l’or contre du cuivre, et ils mirent en pièces les tentes magnifiques, faites de drap d’or. La valeur du butin que l’on fil en or, en argent et en pierres prô> cieuses, est estimée à trois millions (de florins**). Charles et son armée n’avaient pas marché à la bataille comme des ennemis qui veulent combattre, mais comme des vainqueurs qui se parent après la victoire. Comines, I, 253, 259 , 265. (.Vo^r de Vautntr.)

1. Mémoires do Philippe de Comines, t 1, liv. I, chap. 2; liv. V, chap. 9, 291. — L’allemand de Schiller n’est point une traduction bien littérale du texte de Comines. — Fischer, Cesch.d. d. IIandels{llisl. ducom. allem.)^ l. II, 193, etc.

^ Les historiens s'accordent à raconter c^ue ce diamant fameux, le Sancy, fut non pas arraché du doigt de Charles, mais trouvé sur le chemin, ofi quelque serviteur du duc l’avait sans doute laissé tomber en fuyant, après ta bataïUe de Granson.

•* Schiller dit siraplcmonl froix millions. Nous avons ajouté florins d'après l’évaluation de Jean de Muller dans son Histoire de ta Suisse^ liv. V, chap. I.

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