‹ Œuvres de Schiller Œuvres historiques de Schiller. Tome premier. 5Chapitre 101 sur 228 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

requête fut présentée, Bréderoile traita les conjurés dans la maison de Kuilembourg'. Environ trois cents convives étaient présents; l’ivresse les rendit pétulants, et leur bravoure s’accrut avec leur nombre. Quelques-uns se souvinrent qu'ils avaient entendu le comte de Barlaimont chuchoter en français à l’oreille de la gouvernante, qui parut pâlir en recevant la supplique : « Qu’elle ne devait pas avoir peur d’un tas de gueux *. • En effet, la plupart d’entre eux , par l’effet de leur mauvaise économie, étaient descendus si bas, qu’ils ne justifiaient que trop cette qualification’. Comme on était justement embarrassé pour trouver un nom de confrérie, on saisit avidement cette expression , qui cachait sous un humble voile l’audace de l’entreprise’, et qui, en même temps, s’éloignait le moins de la vérité. Aussitôt on se porta réciproquement des santés sous ce nom, et l’on s’écria ; « Vivent les Gueux! • au milieu d’une clameur générale d’approbation. Lorsqu’on eut desservi , Bréderode parut avec une besace, telle que la portaient alors les pèlerins errants et les moines mendiants; la suspendit à son cou, but à la santé de tous les convives avec un gobelet de bois, les remercia tous de leur adhésion à l’alliance, et assura hautement qu’il était prêt à sacrifier pour chacun d’eux ses biens et sa vie. Tous répétèrent, à grands cris, cette déclaration; le gobelet circula à la ronde, et chacun, en l’approchant de ses lèvres, redit la même promesse. Puis tous prirent successivement la besace et la pendirent au mur, au clou que chacun d’eux s’était attribué. Le vacarme que provoqua cette comédie attira dans la maison le prince d’Orange, les comtes d’Egmont et de Boom, que le hasard avait fait passer dans le quartier tout juste à ce moment, et Bréderode, comme hôte du logis, les pressa vivement de rester et de vider un verre avec

1. La première édition ajoute, entre parenthèses : « Dans ta suite, celte maison fut rasùo. s

2. Dans le texte allemand, il y a « d'un tas de mendiants, » et le mot men' dian/âf est suivi, entre parenthèses, du français gueux.

3. On lit ici de plus dans la première édition * « Et Barlaimont, par ce seul mot, avait exprimé la nature intime de l’association, et, sans y penser, tout ce qu'elle avait de redoutable. »

/|. II y a de plus dans la première édition : « Qui, si Ton réussissait, était la plus mordante satire contre le plus riche des rois, et qui, en môme temps, ce fpi'on trouva bon de considérer aussi, s'éloignait, etc. • .

SCIULLKIU — insT. I. 13

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eux*. L’arrivée de ces trois personnages imiiortants renouvela l’allégres.se des convives, et leur joie commença de monter Jusqu’au délire. Plusieurs s’enivrèrent; convives et valets, sans distinction, choses sérieuses et risibles, débauche et atlaires d'Ktat, se mêlèrent d’une façon burlesque, et la détres.se générale du pays devint l’occasion d’une bacchanale. On ne s’en tint pas là : ce qu’on avait résolu dans l’ivresse, on l’exécuta à jeun. 11 fallait rendre sensible au peuple la présence de ses protecteurs, et tenir en haleine, par un signe visible, le zèle du parti. Il n’y avait pas pour cela de meilleur moyen que de porter et d’étaler publiquement le nom de Gueux, et de lui emprunter les signes de la confrérie. En peu de jours la ville de Bruxelles fourmilla de vêtements gris cendré, tels qu’on en voyait aux moines mendiants et aux pénitents. Toute la famille, tous les domestiques d’un conjuré adoptèrent ce commun costume. Quelquesuns portaient des plats de bois, recouverts d’une mince plaque d’argent, des gobelets de la même façon, ou des couteaux : tout l’attirail de la mendicité, attaché à leur chapeau, ou bien pendu à leur ceinture. Ils suspendaient à leur cou une médaille d’or ou d’argent, appelée dans la suite le denier des Gueux, dont un côté offrait le buste du roi, avec cette légende : « Fidèle au roi ; » de l’autre on voyait deux' mains entrelacées, qui tenaient un sac à provisions, avec ces mots : « Jusqu’à la besace*. • De là dérive le nom de Gueux, que portèrent ensuite dans les Pays- Bas tous œux qui abandonnèrent le papisme et prirent les armes contre le roi*.

Avant de se séparer pour se disperser dans les provinces, les confédérés parurent encore une fois devant la duchesse, pour lui recommander, jusqu’à ce que la réponse royale arrivât d’Es-

1. ■ Uais, affirma ensuite le comte d’Egmont dans son mémoire justificatir, nous ne bûmes qu'un seul petit \erre, pendant que les convives criaient : « Vive « le roi et vivent les Gueux! > C'était la première fois que j eutembis cette qualification , et certainement elle me déplut. Mais les temps étaient si fâcheux qu'on était obligé de sc prêter à bien des choses contre son indiiiaiion, et je croyais faire une action innocente.» Procès criminel des comtes d'£'ymun/, etc.» t. 1. Défense (fE<jmont. [Sote de Vantcur,)

2. A cette phrase se rapporte, dans la première édition, la note suivante : « Dans rimagc du roi, on n’oublia pas les grosses lèvres et les yeux étincelants de 9n race. » — Burgund., 187.

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